Didier van Cauwelaert
« LE SÉRIEUX AFFADIT TOUT »
MAIS L'HUMOUR, LUI, ÉTAIT-IL UN ALIBI ?
Propos recueillis
par Laurent Laplante
À
tout réussir du premier coup ou presque, Didier van Cauwelaert
ne va-t-il pas bientôt manquer de défis ? Que pourra-t-il
bien viser, et évidemment obtenir, après le Goncourt ?
La question, bête à
souhait, vient quand même à l’esprit dès le
premier regard sur le curriculum ou sur la photographie de l’auteur.
Tout, en effet, sourit à ce monsieur. S’il touche au roman,
les prix pleuvent. S’il tâte du théâtre, les
planches, d’emblée, brûlent sous les pieds de ses interprètes.
Comme si les difficultés ne pouvaient entamer une telle sérénité.
Car Didier van Cauwelaert traverse l’existence en manifestant et
en propageant à la ronde un humour qui ressemble agréablement
au plaisir de vivre.
– « Le sérieux
affadit tout. Il fait de la mauvaise littérature. Je me vois plutôt
dans la veine de Marcel Aymé ou d’Émile Ajar. »
Ces références sont
éclairantes, car l’humour de van Cauwelaert, semblable à
cet égard à celui de ces illustres prédécesseurs,
désarme, attendrit, émeut. Loin de ridiculiser méchamment
un personnage, cet humour crée des liens, presque de l’amitié,
entre l’objet du sourire et celui qui sourit.
L’humour de Didier van Cauwelaert
a-t-il en plus, conformément au « castigat ridendo mores
» ou à la classique catharsis, un effet décapant ?
Véhicule-t-il, discrètement, une critique sociale ?
–
« J’écris des romans. Un aller simple n’est pas
une analyse politique sur le thème de l’immigration. »
On prend
acte. Qu’il soit cependant permis d’envisager que cette réponse,
que van Cauwelaert répète d’entrevue en entrevue,
– on le comprend puisque les questions sont toujours les mêmes
– soit un anachronisme. Elle était juste ; elle l’est
moins. Heureusement.
À
ses débuts, en effet, Didier van Cauwelaert redoutait tant le dérapage
de ses romans en direction des théories abstraites et ennuyeuses
qu’il les faisait pirouetter au moindre indice de sérieux.
Il en résultait des romans fantaisistes, désinvoltes, d’une
légèreté parfois forcée et presque crispante.
Vingt ans et des poussières2 racontait, avec une indéniable
verve et beaucoup de tendresse, des destins aussi attachants qu’invraisemblables.
Le style, déjà, était au rendez-vous, mais pas encore,
du moins pas tout à fait, le projet sans lequel il n’est
pas de grande œuvre. Autre exemple, Les vacances du fantôme3
constituait, lui aussi, un exercice de haute voltige. On demeurait dans
un monde sympathique, entre les mains d’un maître de la désinvolture,
de la formule ingénieuse, de l’esquive verbale. Jamais d’insistance,
jamais d’appesantissement sur un sentiment. Tous et toutes traversaient
la vie en dansant avec, à peine, à l’occasion, une
crispation dans le sourire ou un ralenti dans la pirouette. Un objet en
souffrance4 manifestait les mêmes qualités, mais dissimulait
de plus en plus mal le côté futile de l’exercice. Était-on
déjà au sommet atteint par Marcel Aymé, par Queneau,
par Gary, par Pagnol ? On l’a beaucoup dit, mais, me semble-t-il,
trop tôt.
Avec Cheyenne,
Didier van Cauwelaert, au lieu d’opposer farouchement humour et
profondeur, légèreté et sentiment, tendresse et cohérence,
roman et réflexion, accède à un amalgame. Style et
projet se rejoignent. Il se montre toujours aussi vif à éviter
les traquenards de la prose guindée et du style amidonné,
mais il accepte désormais que s’expriment, à travers
son humour et sa merveilleuse tendresse, des attachements définitifs
et de grandes douleurs.
Un aller simple confirme que l’humour
de Didier van Cauwelaert, qui lui servit peut-être d’alibi,
est désormais compatible avec la profondeur. La fantaisie n’interdit
plus l’incarnation. On se rapproche de Pagnol.
Mais si l’on enjambe
Sautons quatre ans et les ouvrages
intermédiaires. À quel point de sa trajectoire retrouve-t-on
Cauwelaert en 1998 ? Disons-le crûment, ces années, qui ont
confirmé son art du « mot » et sa fidélité
au thème des personnalités successives ou multiples, ont
surtout profité aux manies de l’auteur. Corps étranger6
ramène le vertige schizophrénique qu’éprouvent
depuis toujours les personnages de Cauwelaert : avoir deux vies, deux
identités, se servir de la vie après la vie pour regarder
la vie, examiner son propre dos, insérer vingt ans entre deux regards
sur l’autre ou sur soi... Toutes formes de dissociation dont la
récurrence ne choque pas, à condition que l’auteur
se renouvelle et y investisse autre chose que son humour de collégien
ou de théâtre d’été. Dans l’œuvre
de Cauwelaert, le médiocre alterne avec l’excellent.
Corps étranger
a ceci de particulier, et de particulièrement agaçant, qu’il
abuse du clin d’œil artificiel et snobinard à la confrérie
littéraire. Et que je fais une fleur à Bernard-Henri Lévy.
Et que je salue Geneviève Dormann. Oh ! J’allais oublier
Yves Berger. Et ce cher Philippe Labro... Non, vraiment non. Si l’humour
est à ce point pesant, vite qu’on rameute le sérieux.
NB
http://www.nuitblanche.com/archives/v/van_cauwelaert.htm
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