Le mariage Du jour où je l'ai contracté (c'est un verbe désuet, mais très imagé et utile), je me suis mis à avoir toutes sortes de pressentiments de désastre, un peu comme lorsque l'on contracte une maladie, dont on ne sait jamais avec certitude quand on pourra guérir. L'expression toute faite changer d'état qui normalement s'emploie à la légère et par conséquent ne veut pas dire grand-chose, est pourtant celle qui dans mon cas me paraît la plus appropriée et la plus précise, je ne lui en donne que plus d'importance, en dépit de l'usage. De même qu'une maladie peut changer notre état au point de nous obliger parfois à tout arrêter, à garder le lit pendant un nombre incalculable de jours et à ne plus voir le monde que de notre oreiller, mon mariage vint suspendre mes habitudes et même mes convictions et, ce qui est plus décisif, mon appréciation du monde. Peut-être parce que ce fut un mariage tardif, j'avais trente-quatre ans quand je l'ai contracté. Le problème majeur et le plus courant au début d'un mariage raisonnablement conventionnel c'est que, malgré sa fragilité de nos jours et les facilités qu'ont les contractants pour défaire leurs liens, il soit généralement inévitable de ressentir un sentiment désagréable d'aboutissement, et donc de point final, ou, plus exactement (puisque les jours s'écoulent imperturbables, à l'infini), que le moment est venu de se consacrer autre chose. Je sais bien que ce sentiment est pernicieux et erroné, et qu'y succomber ou en tenir compte est la principale cause d'échec de tant de mariages prometteurs, à peine commencent-ils à exister. Je sais bien que le mieux est d'écarter ce sentiment immédiat et, loin de se consacrer à autre chose, de se consacrer précisément à cela, au mariage, comme si c'était la construction et la tâche les plus importantes que l'on ait devant soi, même si l'on croit que la tâche est déjà accomplie et la construction achevée. (…) Le malaise qui à en juger par tout ce que l'on entend, et par les nombreux proverbes négatifs qui existent à ce sujet dans ma langue, doit être ressenti par tous les jeunes mariés au début de ce quelque chose que l'on voit ou que l'on vit bizarrement comme étant à son terme. Ce malaise se résume en une phrase terrifiante, et j'ignore ce que peuvent faire les autres pour passer outre ; "Et maintenant ?" Ce changement d'état, comme la maladie, est imprévisible et arrête tout, ou du moins il empêche les choses de continuer comme auparavant : il empêche, par exemple, après une sortie pour dîner ou au cinéma, que chacun rentre chez soi et que l'on se sépare, que je reconduise chez elle Luisa en voiture ou en taxi, et que l'ayant quittée, j'aille faire un tour seul dans les rues à demi désertes et inévitablement arrosées, en pensant à elle, bien sûr, et à l'avenir, seul jusque chez moi. Après le mariage, à la sortie du cinéma les pas se dirigent ensemble vers le même lieu (résonnant à contretemps parce qu'alors il y a quatre pieds), non que j'aie décidé d'accompagner Luisa ni même que j'aie l'habitude de le faire ou que cela me semble normal et courtois, mais parce que maintenant les pieds n'hésitent plus sur le pavé mouillé, ne délibèrent plus, ne changent plus d'idée, ne peuvent plus revenir sur leur décision, ni choisir : maintenant il est certain que nous allons au même endroit, que nous le voulions ou non ce soir, mais peut-être était-ce hier que je ne le voulais pas. Déjà au cours du voyage de noces, quand ce changement d'état commença à s'opérer (mais dire qu'il commença n'est pas très exact, c'est un changement violent, à vous couper le souffle), je m'aperçu qu'il m'était très difficile de penser à elle, et tout à fait impossible de penser à l'avenir, ce qui pour tout un chacun est l'un des plaisirs les plus forts que l'on puisse concevoir, sinon la planche de salut quotidienne : penser dans le vague, errer dans la pensée de ce qui est à venir ou peut advenir, s'interroger sans trop de précision ou d'attention sur ce qu'il en sera de nous demain ou dans cinq ans, que ce que nous ne saurions prévoir. Déjà au cours du voyage de noces c'était comme si l'avenir abstrait, celui qui importe car le présent ne peut déteindre sur lui ni l'assimiler, s'était perdu et n'existait plus. Ce changement, donc, oblige à ce que rien ne continue comme avant, et d'autant plus, comme il arrive d'ordinaire, s'il a été précédé et annoncé par un effort commun, dont la principale manifestation visible est le fallacieux aménagement d'une maison commune, une maison qui n'existait ni pour l'un ni pour l'autre, mais que l'on doit inaugurer à deux, fallacieusement. Cette coutume ou pratique, très répandue que je sache, prouve qu'en réalité, en signant, les deux contractants exigent l'un de l'autre une abolition ou neutralisation, l'abolition de celui que l'autre était et dont il s'était épris ou dont il avait peut-être vu les avantages, car l'amour n'est pas toujours préalable, il se révèle parfois plus tard, parfois n'apparaît ni avant ni après. Ne peut apparaître. La neutralisation de l'autre, de celui que l'on a connu, fréquenté, aimé, a pour corollaire la disparition des maisons respectives, dont elle est le symbole. En sorte que deux personnes qui avaient l'habitude d'être chacune pour son propre compte et chacune en un lieu, de se réveiller seules et souvent aussi de se coucher seules, se retrouvent soudain artificiellement unies dans leur sommeil et dans leur réveil, dans les pas qu'elles font par les rues semi-désertes dans ma même direction ou en montant ensemble dans l'ascenseur, non plus l'un en visite et l'autre amphitryon, non plus l'un pour aller chercher l'autre ou celui-ci descendant à la rencontre du premier qui l'attend dans sa voiture ou à bord d'un taxi, mais tous les deux sans alternative, avec des pièces et un ascenseur et une entrée qui n'appartenaient ni à l'un ni à l'autre et qui maintenant appartiennent aux deux, avec un oreiller commun qu'ils ne manqueront pas de se disputer en rêve et d'où, comme le malade, ils finiront par voir le monde. Javier Marias - Un coeur si blanc
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