Première et dernière lettre à ma mère suivi de Deuil Maman, Je te demande pardon. Je t’ai ignorée. Je ne te connaissais pas et pour un peu je t’aurais reniée, car je ne me trouvais aucune ressemblance avec toi. Pardon. Je sais ton histoire, maintenant. Un pas m’a suffi pour cela. Un seul pas vers le passé et ceux de ta famille que je n’avais pas revus depuis trente ans. Tout au fond de moi sans doute, je la savais –on voit tout, on comprend tout à neuf ans-, mais je n’en voulais pas, je l’ai rejetée derrière mon voile noir. Ton histoire, ta petite histoire qui s’est si mal terminée, est pareille à celle de tant de femmes –qu’il est court, n’est ce pas, le temps de tous les chemins ouverts devant soi, de la force à revendre et des rêves plein la tête, à vingt ans, avant que l’amour, la nature et le poids de la famille ne vous dictent un rôle écrit d’avance… Et le joyeux amant, rencontré au travail, sur le même terrain, avec qui l'on marchait du même libre pas, continue son chemin, léger, tandis qu'un enfant, déjà, t'alourdit et t'entrave. Il s'épanouit, va de l'avant, tandis que le clan te tire en arrière. Ca va bien, un temps. Puis quelques années encore et l'on quitte le travail, on reste à la maison, on ne suit plus. On se referme sur ses rêves trahis, on grossit un peu, on s’enlise dans le tricot... Et lui, lui avec son art, sa liberté et sa force, commence à avoir du succès. Il va. Et voilà qu'un deuxième enfant arrive et tout se précipite. Il faut quitter la lionne, ma grand-mère, qui savait si bien sans doute trop bien s'attacher ses filles, et partir de la chaude tanière trop exiguë avec le poids de deux enfants, la vie domestique à assumer toute seule, dans une maison qu'il avait choisie, lui, et que tu n'aimais pas... Tu n'aimais pas cette maison trop neuve, trop vide. J’ai la réponse. La source du hiatus, de l’erreur fatale. Le virage vers la catastrophe. Tu sombrais… Et voilà pulvérisée l’image fausse cultivée depuis mes neuf ans d’une mère épanouie, forte et gaie. Un mirage de mère que je voulais idylliquement heureuse. On ne m’a rien appris. On m’a simplement confirmé ce que j’avais commencé à deviner, ou plutôt ce que j’acceptais enfin de voir, en regardant tes yeux sur les photos de mon père. Tes yeux pareils aux miens quand je ne les cache pas. Je pouvais toujours te chercher ailleurs qu’en moi-même… Je te demande pardon. Tu es bien ma mère. Après t’avoir enfin reconnue, pourrai-je commencer à t’aimer telle que tu étais, trente-cinq ans après ta mort ? Mais puisqu’il a fallu savoir et que maintenant je sais que tu n’arrivais pas à être heureuse, petite fille, toi aussi qui n’avais pas su grandir, que tu étais derrière ton sourire tremblante et douloureuse, incertaine, silencieuse, dépressive, comme on dit maintenant, atteinte de cette mortelle mélancolie qui largue les amarres malgré tout, malgré les enfants, malgré le compagnon, maintenant que je sais tout cela je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être toi, c’est sans doute toi qui négligeas le danger… Je ne peux m’empêcher de deviner, de savoir -et je le sus sans doute toujours tout au fond de moi, c’est pourquoi je t’ai fuie- que tu as laissé ouverte la brèche à l’accident, au soulagement, au dénouement, que c’est toi, frileuse, qui insista pour fermer la fenêtre de la salle de bains ce matin-là. Je le sais maintenant. C’est trop tard, je le sais. Lui n’avait jamais froid. En témoignent toutes ces photos d’aubes glacées dans lesquelles il s’ébrouait avec plaisir. Et je ne peux plus ignorer, sachant tout cela, que l’ayant vu tomber et t’étant traînée vers la porte, cette porte qui pouvait laisser entrer l’air et la vie –la vie qui allait reprendre, si lourde pour toi- que sur le point de l’ouvrir tu préféras, par lassitude, ne pas faire l’effort, laisser retomber ta main, laisser faire et dormir, dormir… Je sais tout cela, maintenant. Je ne peux pas ne pas le savoir puisque tu étais si collée à cette porte que j’ai dû pousser de toutes mes forces, faire glisser ta jambe sur le carrelage pour l’ouvrir enfin. C’était un accident. Bien sûr, c’était un accident… Mais tout était en place, dans ta tête et dans cette maison, tout s’ordonnait pour que l’accident arrive. Et il est arrivé. Et tu as laissé faire. Et moi aussi, j’ai laissé faire… Oh ma mère ! Ma pauvre mère peureuse et lasse, ma petite sœur d’angoisse. Ma complice ? Si tu es là en moi, si c’est bien toi que je reconnais à certaines heures tout au fond de moi, je t’en prie. Ne m’alourdis pas. Rends-moi plus forte, plus courageuse que tu ne l’as été. Ne pèse pas trop en moi. Et si un jour par malheur je suivais ton chemin, que se présente à moi la tentation de laisser faire, d’abandonner et que j’aie un instant, une seconde, le choix, une porte à ouvrir pour me sauver, un geste à faire pour m’accrocher à la vie, s’il te plaît aide-moi alors à ne pas laisser tomber ma main. Tu me dois bien cela. Faire son deuil... Je ne sais pas ce que ça veut dire. Pas encore. Peut-être jamais ? Je sais bien qu'il ne s'agit pas de renier les morts, ni même de ne plus les regretter, mais se souvenir autrement, porter en soi une douleur pacifiée. Faire la paix avec la mort. Pour le moment je rage contre ma souffrance et elle m'est précieuse, infiniment. A l'idée de faire mon deuil me vient une révolte qui me pousse au contraire à la cultiver, comme on porte et réchauffe une perle de peur de la voir se ternir et mourir. Mon regret n'est-il pas le complément, depuis si longtemps, de mon désir de vivre ? Douleur et force sont conjointes et se nourrissent l'une de l'autre -ne perdrai-je pas celle-ci en laissant s'émousser celle-là ? Qu'adviendra-t-il après, mon regret assagi, ma douleur mûrie, pacifiée, quand la vie à vivre ne sera plus son exact opposé ? Faire la paix... Ai-je pris un si mauvais chemin pour y parvenir ? Après avoir si longtemps refusé de souffrir, mes défenses s'amenuisent, tombent les unes après les autres, et plus je m'ouvre plus je ressens vivace la douleur qui me vient d'EUX, comme si elle attendait, tapie en moi, que je la reconnaisse pour prendre tout son pouvoir. Elle est là, de plus en plus sensible, de plus en plus présente. Ca ne va pas en s'arrangeant... Comment faire pour l'apprivoiser ? La tuer ? Je pense à ces petits vieux qui, à la fin de leur vie, ressassent leurs chagrins anciens, sourds à toute consolation, comme si les morts les hantaient de plus en plus. Et si la vie n'a pas été trop mauvaise avec eux par la suite, l'on s'étonne -"Mais qu'est-ce que tu as ? Arrête de pleurer, voyons, c'est Noël... On est là, on t'aime bien, on t'a apporté un châle, des chocolats, tu as tes petits-enfants autour de toi... Oublie tes malheurs, la vie est là qui continue, arrête de pleurer..." On peut dire ce qu'on veut, pour certains les morts sont plus forts que les petits-enfants. Est-ce cela qui me guette si je vis jusque-là sans faire mon deuil ? Il faudrait grandir avant. Il faudrait... Mais je rêve tellement d'EUX, encore. Comment faire pour qu'ils deviennent enfin des morts "normaux" ? Comment faire pour ne plus penser que cette mort à trente ans, cette mort si bête alors que ma sœur et moi avions tant besoin d'eux, n'était pas une épouvantable et révoltante erreur ? Comment faire pour accepter que cela ait PU être, admettre une mort à laquelle ils n'ont pas cru eux-mêmes ? Mes deux beaux endormis, glissant dans le sommeil, n'ont-ils pas songé qu'ils allaient simplement s'assoupir un moment avant de se relever... Il faudrait à présent qu’ils deviennent de « vrais morts qu’on n’APPELLE plus ». Ils m’ont quittée, il faudrait maintenant que je les laisse partir de moi, décider que cette manière de vivre avec deux morts en filigrane entre moi et toute chose a fait son temps. Il faudrait arrêter de se battre, faire la paix. Grandir. Et je ne peux pa ? Je ne
veux pas… Peur, si je fais mon deuil de votre mort, que vous vous éloigniez de moi, esprits enfin tranquilles –elle est grande, maintenant, elle n’a plus besoin de nous, laissons-là et allons nous reposer enfin, éternellement…,- que vous m’abandonniez encore une fois, seule dans le grand monde sans vous, à me débrouiller toute seule, encore plus seule que dans cette blanche et silencieuse salle de bains, ce matin de mes huit ans où vous étiez par terre à mes pieds. Vous laisser partir de moi… J’en hurle intérieurement
de froid et de solitude.
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