Premier extrait :

Le bord intime des rivières

Sûr. Fallait que je t'écrive. Paulo d'en haut. Paulo d'en bas. Y'a que ça qui me fait du bien. Je voudrais faire la paix.

Renaître. Revenir à la pureté sans passer par le vice. J'ai des vices de pacotille. Pour le vice, faut de la démesure. Tout est difficile pour moi. Je voudrais jamais dormir. J'aime trop faire. J'ai pas assez de temps. Bientôt je serai vieux. Alors je pousse des pieds. Je m'arc-boute. J'expulse. Je crache partout. Vite y'a le feu. Y'a la vie qui fout le camp. J'ai tout inventé. Pourtant c'est la vérité. Objective. Au ras des fraisiers.

J'ai eu du mal approcher le bonheur, le mien, avec cette putain d'envie que les autres aient le même au moins. Ce songe lointain. Bonheur humain où l'amour sera roi.

Aimer la vie. La vouloir. Comme la femme que l'on désire. La peindre. La sculpter. Vouloir partager l'idée de vie. Tremblant de désir. Vouloir être bon. Humble. Savoir que rien n'est jamais gagné. Continuer. Espérer demain. Aujourd'hui meurtri. Etre rebelle. Pourtant bonne pomme. Un peu malin.

Si le cœur est bien là. Faut se garder. C'est du bon kif d'humain. Dès que c'est coupé, faut en replanter. C'est mon idée. Faut se garder. Faut savoir qu'on est des milliers. Comme des champs de blé. Des milliers à s'aimer. Des milliards à pas le savoir.

T'as pas l'âme cradingue puisque t'as toujours la fraîcheur. C'est vrai que des fois tu te fais vomir. Que t'as la nausée. Y'a que toi, ce soir-là, à être aussi cradingue. Pauvre pomme ! C'est sûr. Se salir c'est pas juste si personne nous pardonne. D'où intervention. L'amour, admirable pansement. D'où nécessité que cet amour ait la peau dure. A vérifier dans le sens inverse. Celui qui souffre prend une pause et fait souffrir à son tour. Pas plus. Rien de grave. Subtil équilibre des forces. D'où invulnérabilité de ce bel amour.

Alors, vivent les tempêtes ! La blonde comme miroir et les potes dans le fond de l'entonnoir du côté de l'horizon. Comme s'il fallait rattraper la raison avant la fin du jour.

Paulo, voilà longtemps qu'on s'est rien dit. Ou pas grand-chose. Peut-être que j'étais en train de grandir. Un petit peu. C'est dégueulasse, faut toute une putain de vie pour devenir meilleur. Avoir le sentiment d'avoir toujours fait la manche.
Pauvre pomme ! Je suis arrivé jusqu'à cinquante ans. En ayant perdu toutes mes dents. Une espèce de loukom du bon sentiment. Alors faut remonter le courant. Tu comprends, Paulo. Faut remonter avant de couler. Faut remettre de la noblesse dans le sentiment. Faut que la main soit vraie.

Je suis pêcheur balafré. J'ai vécu dans les grands fonds. J'ai appris à me transformer. Indispensable pour soutenir la comparaison. J'ai appris aussi à avoir des amis de légende. Et d'autres tombés dans l'oubli. J'ai eu le sens du bénéfice, de l'addition, de la soustraction. Petit merdeux, je connais la vie. Nous emmerde pas, joue nous un morceau de pipeau. Faut danser la vase musette avec sa gonzesse. La rendre belle. Lui faire oublier le chagrin.

Elle s'appelle ficelle la mémoire. Elle tape dur. A te faire péter les plombs. Pour tout. Un champ. Te voilà barré dans le temps d 'avant. Ou peut-être pas. L'idée seulement. Mais le chagrin, lui, il s'en fout. Fait pas dans le détail. Vrai ou faux. Le chagrin sait tout. Ficelle mémoire, mes tourmentes, ficelle mémoire, il y a des soirs glacés. L'honnêteté, je l'ai apprise tout seul. Le pardon aussi. Ca a été plus long. La cruauté, le sang du chagrin, vieille canaille, j'ai su très vite.

Je me souviens d'une gonzesse qui m'a aidé à écrire. Qui m'a aidé à vivre. Elle a cru qu'un jour je l'aimerais. Je l'ai toujours aimée. Pas comme elle voulait. J'arrivais en pleine nuit, comme ça. Je déboulais. Je me couchais à côté d'elle. Je parlais. Je délirais du bon, du mauvais. J'aurais bien voulu qu'elle soit Blanche-Neige. Mais c'était pas possible. Elle a pleuré. Discrètement.

J'aime la pluie fine. Qui mousse dans les cheveux. Les mains dans les poches, y'a mes vingt ans qui reviennent. Paulo, tu te souviens comme on était beaux… Maintenant, je suis lourd en traversant la rue. J'aime la pluie fine. Celle qui mousse dans les cheveux. Celle qui arrose la mémoire.

Deuxième extrait :

Coucou, papa, t'es là ?

C'est vrai que tu me manques. Je pourrais me confier si t'étais là. Pas de la tarte. Tu me diras, y'a Paulo. Celui-là il est universel. Y'a pas meilleur. Il a dans le fond de l'âme une putain de petite fleur qui se transforme en phare quand il fait trop noir. Un frangin d'amour, quoi. Un obstiné.

Coucou, papa, on aurait fait du cerf-volant. Toute la vie. T'aurais tout su faire, j'aurais été ébloui. T'aurais rien su faire, j'aurais aimé ton odeur d'after-shave le matin. Rasé pour faire semblant d'aller au boulot. Du pipeau. Pas de boulot. Je t'aurais aimé, je t'aurais protégé, je t'aurais compris.

Coucou, papa. Je t'aurais vu tourner autour de maman chaque soir avec la même envie, avec le même amour qu'il y a trente ans.

T'es plus là. T'as jamais été là. Ou si loin qu'il a fallu que je mette le turbo pour lire ton visage les quelques fois où on s'est croisés. Je ne suis pas triste.

J'aurais été le fils de l'Indien. Pourtant t'étais pas indien. T'étais soldat. Soldat allemand. On s'est ratés. J'ai fait semblant de ne pas aimer les Allemands. Un vrai jeune con qui a tout fait pour garder son chagrin d'orphelin.

Un jour ou l'autre, on le fera en haut, là-haut, ce qu'on n'a pas fait en bas, tout en bas. Ton absence m'est souvent invivable. Papa. Y'a un truc qui a déconné dans notre histoire. Peut-être c'est très bien comme ça. Souvenir de toi. Malicieuse lassitude au coin des yeux. Comme les hommes qui ont vécu les théories. Coucou, papa, t'es là ?

Aimé trop tard. J'étais déjà grand. Le fils du boche. La photo du père en uniforme d'officier allemand au fond du meuble. Passer des heures à la regarder pour y trouver les traces du tyran. Impossible pourtant. Je pouvais pas être le fils d'un nazi. J'ai pleuré, Paulo. Y'avait que les voies ferrées sous la lune qui me faisaient du bien. Je t'ai remplacé. Plusieurs fois. Oui, les fils sont gourmands.

Un peu plus haut vers la forêt, il y avait une colline avec un grand champ plein de vent, je m'en souviens. Le père riait, le fils s'envolait au bout du cerf-volant. Moi je ne riais que si mon frère le faisait. Il paraît que mon père m'aimait. C'est con la vie. C'était beau ce jour-là. Je me souviens. La lisière de la forêt. Sa fraîcheur. Le bruit de nos respirations. Cet homme, mon père. Et mon frère. Je l'aimais bien, mon frère. Révolté. Indépendant.

Il a cramé dans sa caisse. Sous un camion. Sur une route au petit matin. Dans mes oreilles claque la voile du cerf-volant.

Richard Bohringer - Le bord intime des rivières