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Non, pas de biographie, pas trop, parce qu'elle n'aimerait pas ça. Et que les dates égrenées d'une vie n'ont pas nécessairement plus d'importance, ni de vérité que les mensonges de la fiction. Ou simplement la vérité, elle est dans ce que dit Nancy, dans ses romans. Seulement deux ou trois choses que je sais d'elle... pour reprendre le titre d'un vieux Godard qui aurait aimé son visage d'indienne belle et rebelle. N'a-t-elle pas sur certaines photos un air d'Anna Karina ? Je sais qu'elle est née à Calgary, une ville sans cathédrale ni château. Une ville de l'Alberta, un pays de plaines, «terre remplie de vide et de langues étrangères » où les gens s'étourdissent de rodéos et n'en finissent jamais de commémorer un passé récent de pionniers. Un pays de religion aussi. Le grand-père, le père sont très religieux. « Mon grand-père paternel était pasteur, pour commencer; la sœur de mon père était missionnaire au Népal, et ces deux parangons de la vertu chrétienne pesaient lourdement sur mon père. Ma mère était protestante elle aussi, mécréante depuis longtemps, je crois; toujours est-il qu'elle avait été élevée dans une secte différente de celle de mon père. Donc quand ils se sont mariés, ils ont fait une sorte de « compromis » : la cérémonie s'est tenue à la très libérale et moderniste église unitarienne, et c'est là que, au fil des ans, leurs trois enfants ont été baptisés. » Une religiosité plus hybride, plus éclectique que rigoriste, sans doute. Mais qui peut susciter quelques envies d'athéisme. Pas trop tout de même. Canada, puis New York, je sais qu'elle est à Paris au début des années soixante-dix, où elle suit l'enseignement de Roland Barthes à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, assiste au séminaire de Lacan. Problèmes de la langue, de la transgression qui demeurent ses préoccupations. En même temps, elle participe à différentes revues de femmes : Sorcières, Les Cahiers du GRIF, Histoires d'Elles... elle y croise des écrivaines, dont celles qui ont écrit dans les pages qui suivent. « Comme l'ont fait les hommes pendant des siècles, nous avons pris un plaisir fou à travailler ensemble, tout en essayant de diminuer la quantité de violence, de coercition et de connerie dans le monde : est-ce si dérangeant vraiment ? » À l'université de Vincennes enseigne Tzvetan Todorov qui deviendra son mari. Lui exilé de l'Est; elle, exilée de l'Ouest. Barthes, le féminisme, Todorov. Nancy alors reflète bien le monde intellectuel de l'après-mai. Sans doute écoute-t-elle parfois Dylan, Cohen, Lennon, puisqu'ils sont cités dans ses livres. Mais plus que les « protest songs », c'est la musique de Bach qui tient la première place. Elle en joue elle-même depuis longtemps au piano, au clavecin. Le piano demeure comme un lien avec la mère en allée. Dès le premier roman en quatre-vingt un, la musique est là, pas seulement dans les mots, mais dans la structure même de l'œuvre. Sonates, arias, solos, polyphonies...dans les tables des matières. Je sais qu'elle aime, sans doute pour cette raison, les quartiers d'exil. La rue des Rosiers par exemple fut longtemps un de ses territoires parisiens favoris. Pour ses voix d'ailleurs, ses langues, ses parfums mêlés. Elle ne se lasse pas de la multiplicité des voix. Multiple, elle l'est elle-même. Elle se dit «canadienne, américaine, parisienne et...berrichonne. » Elle aime cette région découverte par hasard, dont elle apprécie l'absence de vain prestige et la vie secrète. Elle y puise la matière d'un de ses plus beaux romans : Instruments des ténèbres. Nancy de partout et de nulle part éprouve-t-elle comme un sentiment de fraternité pour Romain Gary ? L'homme a pourtant tout pour déplaire à une féministe. Elle devine le malheur derrière le masque d'arrogance, elle est fascinée par le jeu des identités qu'il met en place. Gary n'est pas de quelque part. Non plus que Beckett. Comme il y a des citoyens, il y a des écrivains du monde. Nancy est de ceux-là. Hubert Nyssen le souligne avec justesse dans le texte qu'il nous a confié. Elle possède ainsi une hauteur de vue et une liberté peu communes. Cette liberté va s'exercer peu à peu dans la fiction, bien qu'au début des années quatre-vingt, elle avoue ne pas se sentir romancière, ne pas se croire faite pour ça. Elle considère alors Les variations Goldberg comme une tentative sans lendemain. D'autres romans pourtant vont suivre. La douleur des femmes, le malheur des peuples, l'énigme des filiations, l'obscurité des origines sont autant d'urgences qu'il convient de mettre en mots. Elle bâtit alors des constructions romanesques savantes, mais jamais ennuyeuses. Son souci de lisibilité reste extrême. Sachant que la littérature ne se nourrit pas de bons sentiments, elle évite toute militance. Roman après roman, sans concessions, elle gagne un public toujours plus large. Sa franchise, sa droiture, son art de conter imposent le respect. Le Goncourt des lycéens en 1996, le Prix du Livre Inter en 1997 consacrent la romancière. En 2001, Nancy Huston prend la place de Dieu. Avec humour et gravité, elle nous raconte un instant dans la vie d'une communauté d'intellectuels américains. Nous saurons tout de la comédie de leur vie, de leurs échecs, des espoirs envolés, tout de leur passé, mais aussi de leur futur, car comme Dieu, la romancière décide du destin de ses créatures. Nancy Huston donne avec Dolce agonia son roman le plus ambitieux et le plus achevé. C'est pour accompagner cet événement que les libraires du groupement Initiales ont souhaité vous offrir ce dossier. C'est aussi parce que depuis de nombreuses années, Nancy Huston va à la rencontre de ses lecteurs dans les librairies, comme en témoignent certaines photos qui suivent, que nous libraires, avons voulu lui exprimer notre admiration, et notre amitié. Des liens : Le dossier préparé par Alain Girard-Daudon et consacré à Nancy Huston Un article du magazine Lire : Nancy Huston: une chambre à soi sous les toits par Pascale Frey Lire, juin 1998 Ecouter Nancy Huston sur Radio France Voir aussi dans la revue de presse d'Un Monde à Lire l'article du Nouvel Obs
Romans Les Variations Goldberg - Seuil, 1981 / Babel (n°101) Histoire d'Omaya - Seuil, 1985 / Babel (n°338) Trois fois septembre - Seuil 1989 / Babel (n°388) Cantique des plaines - Actes Sud Léméac, 1993 / Babel (n°142) / J'ai Lu, 1998 La Virevolte - Actes Sud Léméac, 1994 / Babel (n°212) / J'ai Lu, 1998 Instruments des ténèbres - Actes Sud, 1996 / Babel (n°304) / J'ai lu, 1999 L'Empreinte de l'ange - Actes Sud, 1998 / Babel (n°431) Prodige : polyphonie - Actes Sud, 1999 Dolce agonia - Actes Sud, 2001
Essais Nouveauté : chez Actes Sud : Professeurs de désespoir - 2004
Jouer au papa et à l'amant - Ramsay, 1979 Dire et interdire: éléments de jurologie - Payot,1980 Mosaïque de la pornographie - Denoël, 1982 Journal de la création - Seuil, 1990 / Babel (n°470) Tombeau de Romain Gary - Actes Sud, 1995 / Babel (n°363) Pour un patriotisme de l'ambiguïté - Fides, 1995 Désirs et réalités : textes choisis, 1978-1994 - Actes Sud Léméac, 1997 Nord Perdu, suivi de Douze France - Actes Sud Léméac, 1999 Limbes, Actes Sud, 2000
Correspondance À l'amour comme à la guerre - Seuil, 1984 Lettres parisiennes - Barrault, 1986 / J'ai Lu 1999 Pour la jeunesse Véra veut la vérité - École des Loisirs, 1992, 1994 Dora demande des détails - École des Loisirs, 1993, 1997 Les Souliers d'or - Gallimard-Jeunesse, 1998 Disques Pérégrinations Goldberg - CD Actes Sud/Naïve, 2000 Participations diverses Une enfance d'ailleurs - Belfond, 1993 Préface à l'Évangile selon Saint Matthieu - Le Serpent à Plumes / Mille et une nuits, 2000 Visages de l'aube - Actes Sud, 2001 Traductions Göran Tunström : Un prosateur à New york - Actes Sud, 2000 Jane Lazarre: Splendeur (et misères) de la maternité - l'Aube, 2001 |