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LUZ OU LE TEMPS SAUVAGE

Elsa OSORIO

 

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Bibliothèque virtuelle

Fiche :

Elsa Osorio, Luz ou le temps sauvage.

(A veinte años, Luz, traduit de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry)

Métaillé, 2002, 354 pages, 10 E

 

Résumé :

1976. La dictature argentine pose ses marques pour sept ans d'enfer. Enlèvements, disparitions, tortures, trente mille personnes laisseront leur vie dans ce déferlement de folie. Du fond de l'horreur, pour ne pas céder au désespoir, des femmes vont s'unir pour constituer un des groupes d'opposition les plus déterminés : les grands-mères de la Place de Mai. Inlassablement, leur foulard blanc sur la tête, brodé des noms des disparus, elles font le tour du monument de la place, brandissant les photos d'une fille ou d'un petit-fils. Elles ont lutté sans relâche pour hurler au monde l'horreur ordinaire de ces disparitions, de ces filles enlevées en fin de grossesse dont on n'a plus jamais rien su. C'est aussi grâce à leur rage de savoir qu'on a appris, bien plus tard, même si elles-mêmes le savaient déjà, que les bébés n'étaient pas tués, mais donnés à des dignitaires de la junte militaire, en falsifiant ou éliminant les actes de naissance. Des milliers d'enfants ont été ainsi élevés par les assassins de leurs parents, dans la haine des "communistes subversifs" et l'admiration de l'armée et des sauveurs de la nation. Elsa Osorio restitue cette histoire terrible à partir de récits ordinaires. Les secrets trop lourds à porter, les doutes qui s'infiltrent, les infimes détails qui font resurgir les souvenirs, la souffrance. "C'est comme une bouffée du passé, la terreur de ces temps sauvages." C'est l'histoire sans cesse répétée de ceux qui savaient et ne voulaient pas voir, et de ceux qui ne trouveront un peu de paix que dans la vérité. "Tu sens maintenant combien te fait mal tout ce qui s'est passé dans ton pays et devant quoi tu as gardé les yeux obstinément fermés." Luz, comme son père, ont en commun ce sentiment de ne pas mériter la confiance des autres. Des vies construites sur le mensonge, la dissimulation. La conviction d'une absolue illégitimité face à la souffrance des autres. La honte. Et Luz se raccroche désespérément à cette idée qu'elle n'est peut-être pas la petite fille de ce tortionnaire. Qu'elle a peut-être été volée, qu'elle est peut-être, elle aussi, issue de l'horreur et de la souffrance. Et c'est cet espoir, cette certitude même, qui lui permet de résister à son milieu, de se battre, d'aimer. La naissance de son propre enfant lui renverra de plein fouet ce passé incertain et lui donnera la force de savoir, quoi qu'il en coûte. "Pleurer avec quelqu'un qui souffre de la même chose n'est pas pareil que ces larmes solitaires, stériles, parce que c'est savoir qu'il y a un temps pour les larmes et un temps pour l'action." Le sujet revient régulièrement dans l'actualité, réactivé par les amnisties et le chaos qui frappe aujourd'hui l'Argentine. Elsa Osorio en fait un roman pudique, laissant de côté les détails scabreux et l'horreur complaisante. Luz ou le temps sauvage a l'élan des grands récits qui rendent universelle l'histoire de chacun, et si l'émotion transparaît à chaque ligne, on est loin du mélodrame et de l'effet facile. Le texte s'insinue comme une histoire à la fois lointaine et trop proche... Ça aurait pu être moi.

mercredi 30 octobre 2002 par Catherine Le Ferrand

 

Extrait :

-J'ai gardé le souvenir très net de papa me racontant des histoires avant de m'endormir. (Carlos ne fut pas sans remarquer cette tendresse avec laquelle Luz évoquait Eduardo.) Je lui réclamais toujours la même, celle d'une petite extra-terrestre qui s'appelait Luz, comme moi, et qui vivait des aventures qui me fascinaient. Papa les inventait au fur et à mesure, chaque soir, c'était vraiment génial. Je me souviens encore de quelques-unes.
Carlos s'interdit d'avouer à Luz ce qu'il ressentait à cet instant, et d'ailleurs il n'aurait pas pu trouver les mots justes. C'était un sentiment confus, sans doute mesquin, pensa-t-il. Avait-il le droit de demander à Luz, qu'il ne connaissait que depuis quelques heures, de ne pas appeler cet homme papa ? Avait-il le droit de troubler ses bons souvenirs d'une enfance qu'il n'avait pas partagée avec elle ? Luz était-elle coupable d'aimer cet homme qui l'avait volée ?
C'était curieux comme le timbre de la voix de Luz et même son visage d'animaient pendant qu'elle racontait à Carlos une aventure de l'extraterrestre Luz. Lui seul pouvait essayer d'imaginer la fillette de cinq ou six ans derrière cette femme en face de lui, cette fillette qu'il ne pourrait jamais connaître. Il lui fallait chasser ce sentiment de gêne, desserrer l'étau de la rancœur, oublier les circonstances, les haines, pour se laisser emporter dans cette atmosphère que Luz était en train de créer, et partager avec elle, même tard, même venant d'un autre, ces histoires qu'il n'avait pas pu lui raconter. C'était Luz qui le lui demandait, sinon pourquoi aurait-elle interrompu le récit dont il ignorait encore tant d'élément pour lui raconter un conte enfantin.
Et Carlos put rire avec Luz de la fin du conte. Oui, c'était génial et elle le racontait très bien.

 

Critique/Presse :

Un livre éprouvant, qu'on est obligé de poser de temps en temps pour sortir respirer un peu d'air, et se dire qu'on est à l'abri de toute cette saloperie, de tant de haine, de bêtise, de morgue, de mépris pour la vie humaine. Mais qu'on retourne lire, la gorge serrée, les tripes nouées, ne serait-ce que pour suivre Luz jusqu'au bout. Le dégoût, la honte de Luz quand elle se rend compte de qui est celui qu'elle prend encore son grand-père ; la peur de ceux qui ont été arrêtés, torturés, même des années après ; l'aveuglement, l'égoïsme monstrueux et pourtant si humain et fréquent de tous ceux qui n'ont pas voulu voir, qui n'ont pas voulu savoir, et qui continuent à nier ; on prend tout ça de plein fouet, et on n'en sort pas indemne. Un livre noir, où le personnage de Luz (lumière en espagnol) la bien nommée apporte heureusement un rayon de lumière et d'amour, dans un monde de ténèbres. Un livre dur, qui bouleverse, sans pour autant sombrer dans le mélo ou la larme facile. A lire, mais attention aux âmes sensibles.

Jean-Marc Laherrère

Petite remarque perso : La grande Histoire tragique de l'argentine dans la petite histoire quotidienne de Luz et de sa famille. Comme des poupées russes, imbriquées les unes dans les autres, la petite histoire nous montrant la grande par les yeux du coeur...

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