LES ADIEUX A LA REINE
 
Chantal THOMAS
 
Auteur Chantal Thomas
Editeur Seuil
Date de parution 08/2002
Nombre de pages 256 pages
Format 14 cm x 21 cm
ISBN 2020414775
 
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«En fait on sait bien que ce qui a mis à sec les finances de la France, c’est la guerre d’indépendance américaine, et pas les chaussures de Marie-Antoinette. Mais avec les femmes au pouvoir, on en vient toujours aux paires de chaussures.» Chantal Thomas pour L’Humanité, 17 octobre 2002


 

Résumé :

L'auteur explique :

"La nouvelle de la prise de la Bastille arrive le quinze, et le seize ils sont partis : ils avaient conscience de la haine qu’ils suscitaient ! C’est extraordinaire à imaginer, ce départ dans la nuit, déguisés en domestiques. Ce sont des images comme ça qui m’ont donné envie d’écrire ce livre. Et aussi le désarroi des petits nobles qui essaient de regagner leurs terres et sont obligés de revenir à Versailles qui leur apparaît plus sûr au moment même où les grands l’abandonnent. Versailles n’était jamais fermé, jamais gardé, où il n’y avait pas de serrures. C’est une découverte que j’ai faite en écrivant, toute cette économie autour du château, les surplus de la table du roi revendus, les petites échoppes, les librairies. La littérature clandestine interdite était pour partie imprimée dans les caves de Versailles même."

"J’ai d’abord écrit cette histoire du point de vue de l’historiographe officiel du roi, Jacob-Nicolas Moreau. Ses mémoires sont très intéressantes, mais avec une vision très religieuse de l’histoire, obsessionnelle, très rigide. J’ai donc écrit une première version dans laquelle passait la lectrice. Puis je me suis rendu compte qu’il fallait que cette histoire soit racontée d’un autre point de vue, et par une femme. J’ai donc repris ce texte, et j’ai cherché son nom. Tous les noms sont vrais. Dans l’Almanach de 1789, il y a une lectrice adjointe, Madame Laborde. J’ai été touchée par le fait que ce tout petit rôle soit chargé de se souvenir et de raconter. Son récit n’est pas manichéen, mais vu de quelqu’un qui a un univers très resserré, qui connaît peu de gens malgré sa proximité avec la reine, et qui a d’incroyables difficultés à vivre dans cet immense château, inconfortable, malsain, sale, dangereux la nuit, mais qui, par rapport au reste de la France, apparaît comme une île paradisiaque. Ce que j’ai aimé voir, c’est ce vacillement d’un château, et cette fuite qui fait penser à celle que décrit Aragon dans la Semaine Sainte. Ce roman a été un de mes grands modèles pendant l’écriture. C’est un des romans de l’histoire par excellence, attentif aux détails concrets et avec un regard personnel." Deux extaits de l'entretien accordé à Alain Nicolas pour L'humanité

Nota

Si Chantal Thomas brosse ici le portrait de Marie-Antoinette vue par sa lectrice, Françoise Chandernagor a, quant à elle, évoqué le destin tragique de Louis XVII dans son ouvrage La Chambre.

" Marie-Antoinette, son enfant... Deux destins mythiques et tragiques à la fois, deux solitudes qui se croisent sans vraiment se rencontrer, du moins dans ces deux ouvrages. Deux personnages qui n'ont cessé de gêner, de défier historiens ou romanciers, et que l'on a tour à tour effacés ou caricaturés. Deux figures qu'il s'agit aujourd'hui de réintégrer à leur vraie place dans la mémoire collective. Deux énigmes, aussi, que ces femmes écrivains tentent - chacune à leur manière - non de résoudre, mais d'éclairer d'un regard humain, hors des manichéismes." L'express Livres

 

Extrait :

J’accourais, ensommeillée, à peine rajustée, un habit jeté sur ma chemise de nuit. J’arrivais, une petite table où brûlaient quatre bougies était préparée. Je me glissais dans l’ombre et ouvrais le livre. Parfois à cause des courants d’air, les flammes mouvantes emportaient les mots dans un roulis de vagues. Il y avait forte mer sur mes pages, cependant que la Reine, étendue sur une méridienne, m’écoutait comme on écoute une musique nocturne. Les mots se succédaient, presque murmurés en creux de vagues. J’étais saisie d’un découragement violent, bientôt surmonté, comme ma voix remontait et que je la sentais assez forte pour nous sauver toutes deux des affres de ces heures à propos desquelles personne n’avait su inventer le cérémonial qui convienne. Toutes deux, j’osais me le dire. Cette secrète indécence me faisait rougir. Je jetais vers la Reine un coup d’œil rapide, comme si elle avait pu deviner mon audace. Elle semblait au comble de l’inconfort. Elle s’étirait, s’asseyait, se prenait la tête dans ses mains. Puis elle se recouchait, fermait les yeux. Mon office, irrégulier, tenait à la phase la plus étale de la nuit. Il relevait de cette zone, redoutable, où ce qui vous est arrivé de pire revient et vous assaille à nouveau, vous tire vers le fond. De cette zone où l’on se noie. J’étais passeuse de ce qui ne parvient pas à passer.
« Endormez-moi, Madame », demandait quelque fois la Reine, dans un soupir.
(Pages 94-95)

 

Critique/Presse :

C'était un autre temps, un autre monde dont le prince de Talleyrand gardera la nostalgie: «Qui n'a pas vécu à cette époque n'a pas connu la douceur de vivre.» Grâce soit rendue à Chantal Thomas de nous la restituer intacte, style y compris, dominant son émotion pour mieux susciter la nôtre. Magazine Lire

Dans son roman Les Adieux à la Reine (Prix Femina 2002), qui raconte les premiers jours de la Révolution «en creux», à travers la panique qui s’empare des nobles résidant à Versailles, elle livre un tableau fascinant de la vie au château: elle en restitue les dédales, les rituels, les fastes, les cruautés, les extravagances, au point d’en faire un lieu presque fantastique. Au passage, elle ramène à leur juste dimension les caprices et la frivolité de Marie-Antoinette - http://www.peripheries.net/

Dans les pas d'Agathe Sidonie, le lecteur découvre les personnages du château, de "l'amoureux de la reine" à "la Panique", cette gueuse qui, le 16 juillet, parvient à interrompre le cérémonial du dîner et à jeter un rat mort au milieu de la table du monarque. Le tout, enlevé dans un phrasé lent et somptueux de cérémonie royale, fait des "Adieux à la reine" un livre très passionnant. Et même, si l'on y regarde de près, tout à fait d'actualité... (Jean Pierrard, Le Point, 08/11/2002)

De jour en jour, même ici, la Révolution semble inéluctable. Et le monde ancien, frivole, léger, d'une mortelle beauté, pressent qu'il va s'éteindre à jamais. Chantal Thomas nous le donne à sentir avec une grâce infinie, fait deviner la grande histoire par l'anecdote, le fracas de la Révolution par le silence apeuré des aristocrates, l'émergence du peuple par la fuite des favoris. De ce récit en creux de la tourmente, du basculement dans la modernité, on sort ébloui. L'auteur a ressuscité tout un art de vivre, de jouir dans l'instant et le non-dit, et nous l'a fait aimer, comme Marie-Antoinette aime Gabrielle. Sans même y penser. (Fabienne Pascaud, Télérama, 02/10/2002)

En choisissant, parmi les obscurs de Versailles, une lectrice adjointe, Mme Laborde, dont elle invente le destin minuscule, Chantal Thomas met en scène le bref moment où, en romancière inspirée, elle voit l'effondrement d'un monde, dont la souveraine se réduit presque à une figure allégorique. A travers les trois folles journées - et la nuit appartient pleinement à cette dramaturgie du retournement - qui séparent la prise de la Bastille, et l'incrédulité de "ce pays-ci" face à l'événement, et la fuite des courtisans, brouillon carnaval d'un triste grotesque, c'est le dérèglement de l'impitoyable mécanique de Versailles qui se joue ... Chantal Thomas sait rendre à merveille l'envers de cette "providence" qui faisait admettre qu'à la Cour "tout peut advenir". Une prouesse littéraire inattendue. (Philippe-Jean Catinchi, Le Monde, 30/08/2002)

Petite remarque perso :La révolution française vue d'une manière différente. Ces quelques jours où tout bascule, Versailles est encore loin du tumulte qui lentement le gagne jusqu'à la folie... Isolée dans un "autre monde", la cour est d'abord stupéfaite puis n'a plus qu'une idée en tête, quitter le château. Dans leur fuite, les nobles en oublient... la Reine et tout ce pour quoi ils auraient quelques jours plus tôt donné leur vie (ou presque). Pire encore que la révolte du "peuple" n'est ce pas la défection de la noblesse qui éclaire ce portrait de Marie Antoinette de manière tragique ? La narratrice est la lectrice de Marie-Antoinette. Les grands bouleversements de l'Histoire l'atteignent et son émotion est restituée  avec justesse et précision.

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