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LES AMOUREUX DE L'HÔTEL DE VILLE
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Auteur Philippe
Delerm Présentation de l'éditeur : " Le Baiser de l'Hôtel de Ville. Je n'aimais pas cette photo. Tout ce noir et blanc, ce gris flou, c'était juste les couleurs que je ne voulais pas pour la mémoire. " La librairie où François travaille ferme ses portes; à l'approche de la quarantaine, il se retrouve face à lui-même. Les souvenirs se bousculent, amplifiés par la vogue des années cinquante. Il éprouve alors le sentiment d'être dépossédé de son enfance. Pourquoi ses parents ont-ils toujours prétendu être les amoureux que l'on voit sur cette photo de Doisneau J’étais leur messager. Je m‘insinuais partout dans leur histoire. Je ne voulais pas d’autres couleurs, d’autre mémoire. Il y avait une campagne anglaise, au long de la rue Damrémont. Malgré les mensonges de mon père, j’étais entre eux, sur la photo de l’Hôtel de Ville et dans le film de Losey. Je m’étais toujours senti responsable, garant de leur accord ou de leurs brouilles. Je trouvais que le jour ne les rassemblait pas assez. Avec lui le matin, avec elle le soir. Cette alternance résonnait déjà comme une fêlure. Dans la douceur, l’intimité, dans leur complicité avec moi, je les découvrais séparés. Bien sûr, c’était pour lui qu’elle quittait la maison aux heures où il s’y trouvait. Pourquoi cette volonté, ce sacrifice qui ne reflétait plus la moindre entente ? Elle jouait avec moi le soir au mikado. La table ronde blottie dans un coin de la salle à manger nous laissait bien trop d’espace. Le parquet ciré brillait froid. J’avais envie de gagner. Mais quand je venais de prendre un « samouraï » au prix de délicatesses inouïes, soulevant une extrémité du bâtonnet bariolé avec le bout de l’index, saisissant dans un éclair ma proie de l’autre main, et jetant aussitôt vers elle un regard de triomphe, son visage était tourné vers la fenêtre. Elle disait « bravo » d’une voix neutre, mollement accentuée. Ma joie tombait-elle alors ? Peut-être y avait-il plusieurs réalités qui se croisaient sans s’altérer. Ma joie suivait son cours, mais j’y ajoutais l’ennui de ma mère, et quelque chose d’un peu plus vague aussi : une tristesse, plutôt agréable, dans le silence surchauffé de l’appartement. On entendait seulement les éclats de voix des Lefebvre, nos voisins de palier. Nos rapports avec les Lefebvre étaient marqués par une certaine hypocrisie : rencontres dans l’escalier empreintes d’une énergique convivialité, saluts enjoués, questions posées sur un ton cordial et familier. Mais dès la porte refermée, mes parents parlaient à voix basse de cette lointaine créature qui tenait M. Lefebvre sous son emprise. Tout le monde était au courant, et surtout la concierge, Mme Boulard. Ce petit théâtre n’était pas sans importance : les couples unis dans l’escalier se lézardaient quand les portes se fermaient. Le soir, Mme Lefebvre posait des questions lancinantes qui traversaient la cloison. Le ton montait, les réponses ne venaient pas. J’aimais jouer au mikado (…) Mais je préférais qu’elle me lise un livre. D’abord, cela se passait dans ma chambre. Tout y était plus grand, plus calme de sa présence à mes côtés. (…) Elle s’asseyait sur
le lit près de moi, le dos appuyé contre le cosy. Le meuble,
dont le bois sombre m’inquiétait parfois dans la solitude,
me paraissait tout à coup conçu aux mesures de mes pensées,
de mon corps englouti sous les couvertures. Elle lisait les aventures
de Tap-Tap et Bilili, ou bien des contes tirés d’un livre
illustré d’aquarelles drapant les personnages dans des vêtements
mauves et bleus qui se confondaient avec le ciel, et donnaient le vertige.
Elle mettait le ton, lisait très lentement. Je m’embarquais.
Il y avait d’abord l’histoire, puis sa voix seule poursuivait.
Voyages sur les vagues longues de sa voix, quand elle mettait encore le
ton, quand je n’écoutais plus le sens des phrases, quand
elle menait le soir sur un bateau caréné tout autour de
moi, dans l’envers liquide de ses mots. Je ne pensais plus à
lui, qui rentrerait à pas de loup au milieu de la nuit. Je ne pensais
même plus à elle, qui nous aurait quittés bien avant
mon réveil. Une fièvre sage montait dans l’océan-silence
de la chambre. Il fallait se noyer vite et tout garder. Autre extrait : Premières pages
Petite remarque perso : Lire un livre de Philippe Delerm est un véritable régal. Le quotidien, le bruit des toutes petites choses autour de nous, les bonheurs infimes. L'auteur a l'art de s'attacher à ce qui, généralement, passe inaperçu. Et c'est un bonheur que d'entendre la vieille porte du jardin grincer sur ses gonds, de sentir l'odeur du poulet rôti le dimanche matin dans le petit appartement de banlieue. Et puis... la mémoire, le temps enfui qui refait surface au travers de petits objets oubliés de l'enfance et que l'on retrouve au hasard d'une brocante. Tout un pan de passé qui resurgit. C'est un instant suspendu, une de ces petites lumières de lecture qui demeure allumée longtemps, signe de vie, phare indiquant le chemin des souvenirs pour ne pas oublier ce qui a été, et ressentir au présent toute l'émotion du passé. |
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