Un Monde A Lire
L'Art de la joie
L'ART DE LA JOIE
 
Goliarda Sapienza
 
Aux éditions Viviane Hamy
Traduit par Nathalie Castagné
Paru en France en 2005 (Italie 1998)
650 pages
ISBN : 978-2-87858-215-4
 
Liste des livres
Liste des auteurs
   

"Je commençais maintenant à connaître l'animal-homme et je savais que nous apparaît comme folie toute volonté contraire à nous existant chez les autres, et comme raison ce qui nous est favorable et nous laisse à l'aise dans notre façon de penser"(Page 139)

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

Il est des livres qui, parce qu'ils nous débordent, empêchent que l'on parle d'eux. L'Art de la joie résisterait à mille présentations. Roman d'apprentissage centré sur l'extraordinaire personnage de Modesta, il foisonne d'une multitude d'autres vies.

Roman des sens et de la sensualité, il ressuscite de façon étonnante les élans politiques qui ont crevé le XXe siècle. Roman provincial, ancré dans une Sicile à la fois sombre et solaire, il se tend vers l'horizon des mers et des grandes villes européennes. Trois générations s'y succèdent, et pourtant ses créations y sont de toute éternité…

Goliarda Sapienza fit le choix d'une vie avide et intransigeante dont L'Art de la joie semble la transfiguration. Durant les dix années – de 1967 à 1976 – qu'il lui fallut pour l'écrire, rien d'autre ne semble avoir plus compté pour elle. Et peut-être est-ce pour cela que le livre – avec son désordre, ses sauts de narration et ses étonnantes variations de rythme - fait craquer les canons traditionnels du roman : il est la liberté même. Art de la joie ou art de l'impertinence, roman anticlérical ou roman amoral, pensée de l'amour ou pensée de la vie, peu importent les titres et les sous-titres : il s'agit là d'une oeuvre majeure.
Et une oeuvre dont il est impossible de résumer l'histoire.

Pour le plaisir d'en faire une fable, disons simplement qu'il était une fois une enfant, Modesta. Née en Sicile le 1er janvier 1900, dans un monde frustre et rapidement englouti, elle deviendra en quelques 60 années et 640 pages ce qui pourrait être la plus belle femme du monde…

 
"Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir." (Page 164)
 

Extrait :

Quiconque a connu l’aventure de doubler le cap des trente ans, sait combien il a été fatigant, âpre et excitant d’escalader la montagne qui des pentes de l’enfance monte jusqu’à la cime de la jeunesse, et combien a été rapide, comme une chute d’eau, un vol géométrique d’ailes dans la lumière, quelques instants et… hier j’avais les joues fraîches des vingt ans, aujourd’hui – en une nuit ? – les trois doigts du temps m’ont effleurée, préavis du petit espace qui reste et de la perspective finale qui attend inexorablement… Première, mensongère terreur des trente ans.

Qu’avais-je fait ? Avais-je gaspillé mes jours ? Insuffisamment joui du soleil et de la mer ? Ce n’est que par la suite, à l’âge d’or des cinquante ans, temps plein de force calomnié par les poètes et par l’état civil, ce n’est que par la suite que l’on sait combien de richesse il y a dans les oasis sereines où l’on se retrouve avec soi-même, seul. Mais cela vient plus tard.

Alors, l’anxiété de perdre l’hier et le demain me prit avec force : que faisais-je dans ce bureau  Quelle signification avaient cette recherche de mots et tous ces écrits, poèmes, notes, brefs récits ? Etais-je, sans le savoir, en train de suivre le chemin de Béatrice, qui pour avoir une consistance à ses propres yeux et aux yeux des autres, s’était composé une statue sacrée de veuve inconsolable, belle et respectée ? Etais-je en train, avec la même implacabilité et volonté qu’elle, d’élever inconsciemment un temple à l’intérieur de moi-même, et mourrais-je comme elle, plutôt que d’écarter le sutil poison de la tradition ? (…)

Que faisais-je au milieu de ces stylos et de ces crayons alignés sur mon bureau. Ou était-ce un autel ? J’avais commencé par jeu… Mais en regardant en moi-même, je vis mon avenir : prise dans ce traquenard, les jambes coupées par le piège « d’être quelqu’un ». J’avais fui le couvent ; mais la religiosité jetée par la fenêtre ressurgissait par quelque trou de ma chambre, chevauchant le rat de l’esthétique. Je le vis, le rat mystique. Les yeux couleurs de rouille de l’insatiabilité scrutaient, voraces, les recoins ombreux. Ils épiaient ma jeune chair, ma poitrine, pour trouver une fissure et entrer en moi et ronger l’ossature de mon squelette soudée par la joie. L’arrêtant net, j’ai su que je m’étais justement méfiée, et que quelques instants d’inconscience encore m’auraient fait tomber hors de la réalité en proie à cette drogue nommée « artiste », drogue plus puissante que la morphine et que la religion. Il comprit et il détacha son regard du mien pour s’enfuir.  (pages 323-324)

 
"Il y a une limite précise dans l'aide apportée aux autres. Au-delà de cette limite, invisible à beaucoup, il n'y a que volonté d'imposer sa propre façon d'être..." (Page 467)
 

Critique/Presse :

 - Hymne à l’amour - C’est un voyage dans le Novecento italien, le vécu d’un siècle saisi par le corps, par l’intelligence du corps d’une femme, comme une traversée de la mer à la nage.  J. B. Marongiu, Libération

 Avec ses 600 pages torrentielles, secouées par une indomptable énergie, L’Art de la joie est un hymne à la sensualité, à l’intelligence subversive, à l’insoumission sexuelle et sentimentale. L’Express

C’est une incontestable découverte, un survol phénoménal de l’histoire politique, morale et sociale de l’Italie, sous le regard d’une narratrice sicilienne merveilleuse dans ses élans parfois rationnels, parfois passionnels, et c’est la révélation d’un tempérament d’écrivain hors pair. René de Ceccatty, Le Monde des Livres

Voilà un pur joyau qui a bien failli être un roman maudit. (…) Difficile de se rassasier de ce jaillissement d’intelligence et de subversion : L’Art de la joie, c’est la joie de l’art. Un gai savoir, sous la baguette d’une muse oubliée des lettres transalpines. André Clavel, Lire

Autour de son héroïne hors tabous, Goliarda Sapienza a concocté une spectaculaire galerie de situations. Osant avec audace les ellipses, mélanges de points de vue, associant volontiers les vivants et les morts ou même les dialogues de théâtre, elle forge une ensorcelante langue brute. Car, sous le déluge de mots, la romancière sait faire naître comme par magie un étrange désir de vie. De joie. Peut-être de sagesse. Fabienne Pascaud, Télérama

Tout est extraordinaire dans ce livre, le titre d’abord, L’Art de la joie, qui semblerait convenir à un essai philosophique. Mais il s’agit bien d’un roman, un vrai, qui vous emporte et vous tourneboule, un roman plein de fièvre et d’intelligence, très concret, très visuel, érotique et familial, psychologique et politique, enraciné dans une île peuplée d’amandiers sauvages et de vendettas. Un roman qui nous apporte le regard d’une femme exceptionnelle sur notre vie, nos préjugés, notre actualité. (…) ce livre–univers plus qu’un événement littéraire, (est) un événement existentiel. Catherine David, Le Nouvel Observateur

Vous voulez lire un roman, un seul, paru en cette rentrée, un roman qui en vaut dix, vingt, cent autres, qui est tout à la fois récit d’initiation, parcours d’une femme de trempe, traversée du vingtième siècle italien, histoire d’amour, cheminement intellectuel, politique, émotionnel ? Vous voulez faire la connaissance d’une héroïne que vous n’oublierez pas de sitôt, qui va vous émouvoir, vous réveiller, vous parler à l’oreille bien après la dernière des 640 pages où elle s’incarne ? Ouvrez donc L’Art de la joie de Goliarda Sapienza. Pascale Haubruge, Le Soir

Petite remarque perso :

« Raconte, Modesta, raconte »

Extrême fin de l’ouvrage, ces quelques mots pourraient peut-être seuls le résumer. Car comment parler d'un tel livre sans l’amputer de l’essentiel ? Cette histoire, ce « destin » pourrait-on dire, mais ce terme ne va pas avec la vie de Modesta. Il la prive de son essentielle liberté d’être et de devenir.

Un apprentissage, une lente construction qui va de douleurs en éclats de rire, de philosophie en histoires d’amour, d’enfances en violences sournoises. Au coeur de la vie, un pays : la Sicile, dans ses paysages, mais aussi dans ses pulsations. Modesta prend conscience d'une société à laquelle elle refuse de se soumettre, apprend à en comprendre les rouages. Féministe avant l'heure, elle découvre le communisme, suit la montée du fascisme en Italie et en Europe, subit la guerre, le regard porté au loin, vibrant.

Pourtant l’essentiel est ailleurs, dans la manière qu’a Modesta d’être aux autres, d’être avec les autres, de leur apprendre ce qu’elle même a appris, de ne jamais se permettre de les aliéner avec ses sentiments, mais de toujours leur donner la force d’aller de l’avant, avec autant de liberté qu’elle s’en est accordée à elle-même, en évitant autant que faire se peut les préjugés… Quel livre ! A lui seul il renferme tant d’histoires ou plutôt il s’ouvre sur tant d’histoires. Nager dans l’eau vers la « tête du Prophète », à l’heure  où les nuages ne la rendent pas effrayante, apprendre, apprendre encore, apprendre toujours, et vaincre. Victoire sur soi d’abord, puis sur le monde. Apprendre la joie !

Et l’amour, ah l’amour a, dans ce livre, quelque chose de magique, peut-être justement parce que Modesta lui accorde cette place, sans pudibonderie, sans fausses excuses, sans tabous, sans prison. Elle ne cherche rien d’autre que le bonheur, son bonheur, et ce qui pourrait sembler une  forme d’égoïsme soudain éclate et éclaire le monde… s'offre et se donne avec une telle générosité qu’il est difficile de refermer le livre.

 
"C'est dans la nature. L'enfant est obligé de t'aimer parce que tu le nourris. Carlo voulait créer un syndicat des petits-enfants contre les grands-mères indignes. Moi, je créerais un syndicat des enfants contre ce duo terrifiant que sont le père et la mère qui, pour un bout de pain et un jouet, réclament un prix d'amour trop élevé pour n'importe quelle personne normale." ( Page 390)
 

Haut de la page

Laisser un commentaire sur le Livre d'Or

Retour accueil