|
ON LA REVOIT, longue, noire, sublimement
coulée dans une robe sans doute imaginée par les terribles
muses de la chanson, créatures de la lumière et de l'ombre...
Barbara est morte dans la nuit de lundi 24 à mardi 25 novembre
à l'hôpital américain de Paris (Neuilly-sur-Seine).
Elle était âgée de soixante-sept ans.
Née le 9 juin 1930, à Paris, Monique Serf avait commencé
sa carrière de musicienne, au Conservatoire de Paris, apprenant
le piano et le chant. Mais Barbara est anticonformiste. Elle quitte l'académisme
pour les arrière-salles. Fille d'un père qui mourut à
Nantes (en 1949, «sans un adieu sans un je t'aime » au «25,
rue de La-Grange-aux-Loups», petite fille d'une grand-mère
russe qui cuisinait la carpe farcie, Barbara est acquise à l'errance.
La jeune fille mince aux cheveux coupés à la garçonne
se nourrit de Piaf, de Fréhel, de Marie Dubas. En 1949, elle rencontre
Jean Wiener, qui l'incite à passer une audition à La Fontaine
des Quatre-Saisons, le cabaret que dirige Pierre Prévert. La programmation
de l'année est déjà faite, mais le patron lui offre
un emploi de plongeuse. Un an durant, elle lavera les verres du Tout-Paris.
Elle observe : Boris Vian se produit dans le cabaret des frères
Prévert avec Louis Crolla et Louis Bessiéres. Il y a aussi
Mouloudji. Elle n'y chantera jamais, mais elle y attrape le virus du cabaret.
En1950, elle part pour Bruxelles, où elle restera deux ans. Dans
une vieille maison d'un quartier excentré de Bruxelles, ses amis
peintres et écrivains lui installent un piano jour qu'elle puisse
chanter. Devant un public d'amis et d'étudiants de passage. Bientôt,
elle ouvre un cabaret-théâtre au fond l'une friture. Barbara
réalise ainsi du fond d'un bar enfumé la jonction du grand
music-hall et de la future chanson rive gauche. Elle est d'abord une sublime
interprète. A son répertoire figurent quelques perles de
la chanson réaliste, des pièces comiques : Le Fiacre et
Maîtresse d'acteur, de Léon Xanroff, Les Amis de Monsieur,
de Fragson... En 1952, elle est embauchée pour huit jours à
L'Ecluse à Paris. Elle chante Léo Ferré, Pierre Mac
Orlan et les premières chansons de Brassens. Son premier 45 tours
est enregistré à Bruxelles, en 1957 : Mon pote le Gitan,
de Jacques Verrières, côtoie L'OEillet blanc, de Brigine
Sabouraud, qui codirige L'Ecluse, un ancien bistrot de mariniers, où
Barbara s'installe dès lors pour six ans. Elle devient la «
chanteuse de minuit », adulée par la soixantaine de privilégiés
qui viennent l'écouter chaque soir quai des Grands-Augustins. En
1958, elle enregistre un 45 tours pour Pathé-Marconi, où
figurent L'Homme en habit de Pierre Delanoë et Domenico Modugno et
Les Boutons dorés, de Jacques Datin et Maurice Vidalin. «L'école
du cabaret dira-t-elle, est une école très difficile. Le
public est très près de vous, il pénètre toutes
vos émotions. »
L'OLYMPIA
EN 1969
En 1959, Barbara fait ses premiers pas d'auteur-compositeur. Elle écrit
Dis, quand reviendras-tu ?, qui sortira. en disque chez Odéon en
1962. Elle chante Les Boutons dorés au « Discorama »
de Denise Glaser, et obtient l'année suivante un Grand Prix du
disque en interprétant Georges Brassens. C'est en 1961 que Barbara
affronte pour la première fois une grande salle, à Bobino,
en première partie de Félix Marten. Elle interprète
Brassens, Moustaki et Aznavour, mais aussi Chapeau bas, la première
chanson dont elle avoue publiquement être l'auteur. En 1963, Denise
Glaser fabrique une fausse pochette de disque pour présenter Nantes.
Barbara écume les cabarets, La Villa d'Este, L'Amiral, le Théâtre
des Capucines. Fin1963, elle signe un contrat chez Philips. Son premier
33 tours s'intitule Barbara chante Barbara, où Michel Portal improvise
dans Pierre. Invitée à chanter au Junges Theater de Göttingen
pour deux représentations, elle y reste huit jours et compose Göttingen.
En1964, elle est la vedette anglaise de Georges Brassens à Bobino,
la salle qui la révèle au grand public. L'année suivante,
elle y revient en vedette. Roland Dhordain, alors directeur de France-Inter,
organise à cette occasion une journée Barbara, qui se termine
par la retransmission en direct de son tour de chant les roses pleuvent
sur la scène. A la suite de cela, elle écrit Ma plus belle
histoire d'amour, c'est vous. 1967 est l'année des grandes tournées
européennes, du Piccolo Teatro de Milan à Hambourg, où
l'entraîne son producteur, Charley Marouani. Sa mère meurt
: elle écrit L'Enfance, Rémusat et Chanson pour une absente.
Elle rencontre Roland Romanelli à l'occasion d'une émission
sur la danse orchestrée par Maurice Béjart. Leur collaboration
durera quinze ans. En1969, elle donne son premier récital à
l'Olympia - une occasion pour annoncer qu'elle quitte la scène
pour toujours. Georges Moustaki vient y chanter La Longue Dame brune chaque
soir. Le film La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan, renoue avec
la facette comique de Barbara : elle y chante Moi j'm'balance. Au cinéma,
on la retrouvera chantant La Solitude dans Aussi loin que l'amour, de
Frédéric Rossif en 1971, ou jouant Léonie, la partenaire
de Jacques Brel dans Franz, ou dans Je suis né à Venise,
de Maurice Béjart en 1976. En1970, elle créé Madame,
de Rémo Forlani, au théâtre de la Renaissance : c'est
un échec commercial, tout comme l'album qui en sort, arrangé
par Jean-Claude Vannier. Elle enregistre L'Aigle Noir, qui marque un tournant
dans sa carrière, l'orientant vers davantage de dramaturgie.. et
d'effets musicaux. En 1973, année de parution de La Louve, orchestré
par William Sheller et dont les textes ont été écrits
par François Wertheimer, elle quitte Paris pour s'installer à
Précy-sur-Marne : une vieille ferme, de la glycine, des pivoines,
un tilleul, des bouleaux, des chats, des chiens, un piano.
FANS
ABSOLUS
Barbara tourne, passe par le Théâtre des Variétés,
Bobino, s'arrête près d'un mois à l'Olympia en 1978.
Loin de son profil de chanteuse intimiste, Barbara retient dès
lors un nouveau public de fans absolus, qu'elle prend symboliquement dans
ses bras à chaque concert. En 1981, c'est Pantin, l'énorme
hippodrome de Pantin, où elle reste parfois des heures durant,
prolongeant le spectacle pour une poignée de fans. Une rose à
la main, elle y dédie Regarde au nouveau président de la
République, François Mitterrand. En un mois, cent mille
spectateurs viennent applaudir Barbara. En janvier1986, elle créé
Lily Passion avec Gérard Depardieu au Zénith. Puis viennent
le théâtre du Châtelet en 1987, où elle créé
Sid'amour à mort, Mogador en 1990. Dés 1987, Barbara s'était
engagée dans la lutte contre le sida. Elle partait en tournée
avec des cartons de préservatifs à distnibuer lors de ses
concerts, elle visite les malades à l'hôpital, ouvre une
ligne confidentielle pour répondre aux personnes en détresse
nuit et jour. Sans caméra, sans micro, elle visite les prisons
afin de parler aux gens touchés par le sida.
Son dernier
récital fut, en 1993, pour le Châtelet. Malade, elle dut
l'interrompre au bout de quelques jours. Saisie par le trac, toujours
le trac, Barbara fonce, l'air buté, vers les spectateurs, comme
si elle allait leur tomber dans les bras. «C'est comme un désir
amoureux, disait-elle en scène. On se dit : et s'il n'y avait plus
de désir amoureux en face ? Et s'ils ne voulaient plus m'entendre
?» A son répertoire, Barbara avait ajouté au Châtelet
Lily de Pierre Perret, « la plus belle chanson antiraciste».
Au public, elle disait alors : « Seuls vous et moi connaissons les
sentiments extraordinaires qui nous unissent. C'est formidable la route
que vous m'avez tracée. Il est vrai qu'à soixante-trois
ans, vous m'avez laissée intacte, vous m'entendez, intacte. »
Retour
fiche livre
Page
précédente |