| "Des beaux moments, j'en ai eu, comme tout le monde. Plus que tout le monde ? Peut-être. J'ai vu mon nom sur les listes d'admis à des examens difficiles. On m' dit qu'on m'aimait et j'y ai cru, parfois. Mais ces matins d'eau grise, d'herbe humide, de pain frotté à l'ail, de feu de bois, de bambou peint en vert, de scintillement au bout de la ligne, d'enfance, de vie éternelle, ce sont eux qui remontent en moi, maintenant qu'il est bien tard"
"Ce n'est pas du chagrin, non. C'est de la solitude. On n'en finit pas d'être un petit garçon." Pierre Charras |
Fiche
:
| Auteur |
Pierre Charras |
| Editeur |
Mercure De France |
| Date de parution |
08/2006 |
| Format |
14 cm x 21 cm |
| ISBN |
2715226365 |
Résumé
:
Présentation de l'éditeur
« Je le voyais s’éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n’ai pas bougé. J’aurai dû l’appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j’étais heureux qu’il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d’être lui. Mais je n’ai pas bougé, je n’ai rien dit. C’est aujourd’hui, tant d’années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Je sais bien qu’il est trop tard, mais j’y reviens sans arrêt. Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes, j’ai mal à mon père. C’est ça, au fond notre histoire. Des gestes qui n’ont pas eu lieu. Des mots que j’ai négligé de dire. Des élans d’amour aujourd’hui périmés qui m’étouffent. Je n’en finis pas d’établir le catalogue des occasions manquées. »
Au fil des pages, le narrateur de Pierre Charras trace le portrait de celui qui fut son père, né en 1911. Avec des mots justes et simples, il ressuscite les cartes postales nostalgiques d’un bonheur familial fragile. Persévérant et obstiné, il se lance à l’assaut de son enfance comme on gravit une montagne. Il se fait archéologue émotionnel de l’histoire paternelle, comme si les mots pouvaient pallier l’absence.
Hommage d’un fils à son père disparu, d’un enfant à ses parents, le roman de Pierre Charras est bouleversant
Extrait
:
Répugnant à paraître, il n'a pas beaucoup résisté à sa disparition, je pense.C'est moi qui le cherche sans cesse, c'est moi qui pars en chasse de lui et dui désespère de ne pouvoir réaliser son portrait en entier avec les petits cailloux dépareillés, les galets, les coquillages que je rapporte le soir, dans ma brouette de souvenirs, Facteur Cheval obstiné du chagrin.
Depuis tout ce temps, je n'ai au fond peut-être rien voulu d'autre qu'être peintre pour pouvoir brosser son portrait.
Pourtant, je ne le connais pas. Je ne sais rien de lui. Ou si peu. Et puis il s'éloigne, dirait-on. Le temps s'use. Il se rétrécit. Lorsqu'il est mort, mon père avait trente-quatre ans de plus que moi. Depuis, nous nous rapprochons. Je comble le retard. Plus que quinze ans, dix bientôt cinq. Et puis rien. J'aurai son âge. J'entamerai une période de vie qu'il n'a pas connue. Du moins si je parviens jusque-là. Soixante-neuf ans, c'est jeune encore. De plus en plus. Lorsque j'étais enfant, ma grand-mère, à quatre-vingts ans, était regardée comme un phénomène. Cette petite vieille en noir, le châle au crochet sur les épaules, on la croyait oubliée de Dieu. Même cette plaie au bras qui ne cicatrisait pas ne pouvait rien contre elle. Elle est morte en dormant. Maintenant, à quatre-vingts ans, on se dore sur les plages ou l'on meurt tragiquement dans des accidents de voiture, pour ne pas dire de moto.
Alors que reste-t-il aujourd'hui de ce petit homme un peu voûté, vêtu avec un soin extrême de tenues pratiques ? Qu'ont retenu les platanes qui bordent encore l'avenue de ce pasant furtif au foulard de soie noué sous le col ouvert de sa chemise ?
Et si ces promenades quotidiennes avaient été celles d'un détenu tournant dans la cour de sa prison . Ou celle d'un défunt qui aurait cherché la sortie de l'enfer ? (Pages 14-15)
Critique/Presse
:
Petite
remarque perso : C'est un visiteur d'Un Monde A Lire qui a conseillé ce roman dans le Livre d'Or et m'a donné envie de le lire. J'avais lu Dix-neuf secondes du même auteur... Ici, un fils brosse le portrait de ce père à qui il n'a pas su dire qu'il l'aimait. Ce père aujourd'hui décédé. Le temps passe et le fils lentement comble l'écart qui le séparait du père. L'écart en temps, certes, mais aussi l'écart en vie, en émotion, en sentiments partagés mais pourtant si mal exprimés. L'écart en choix. Les refus ressemblent parfois déjà à un deuil. Deuil d'un espoir, d'un avenir... Pourquoi savons-nous si mal dire "je t'aime" à nos êtres chers. Pourquoi toujours cette distance silencieuse. Il suffirait de quelques mots, de quelques gestes... Très beau livre sur cette terrible distance... et pourtant cette "communion" au-delà du temps et des êtres. Rapprochement tragique cependant, puisque la question demeure : ne saurons-nous donc jamais véritablement "partager" en temps et en heure ? En vie ? Faut-il toujours la mort pour enfin oser s'adresser à ceux qu'on aime ? Oser ainsi se dévoiler ? Et le regret alors de n'avoir pas su le faire avant ? Et d'être passé à côté d'un essentiel. L'émotion serre la gorge... Le dit et le non dit. La vie et la mort... L'amour.
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