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VÉRONIQUE
OLMI En pleine semaine d'école, une mère de famille emmène ses deux enfants, Kevin et Stanley, en bord de mer. C'est un voyage difficile, en bus, à travers la nuit et sous une pluie continue. L'hôtel est plutôt minable, la chambre ridiculement petite, le temps ne permet même pas de distinguer la mer de l'horizon, l'argent manque. Les jours pourraient être meilleurs. Mais de ces jours meilleurs il n'en est pas pour cette femme, qui doucement va s'enfoncer, se cogner à cette ville, à l'image du monde, hostile, froid, sans avenir possible, sans légèreté aucune, pas même dans cette foire foraine où elle conduit ses gosses. Rien qu'un voyage au bout de la nuit, qui s'achève dans l'étouffement. "On avait pris le car, le dernier car du soir, pour que personne nous voie." Dès la première page, une voix s'élève, et nous entraîne avec elle dans une nuit sans étoiles, où sourd une fuite en avant. Cette voix, c'est celle d'une mère, seule avec ses deux garçons, Stan, 9 ans, "qui demande rien" et "ressemblait à l'aîné avant que Kévin soit né" et son petit frère de 5 ans, et qui décide un soir de les emmener voir la mer : "Ça faisait un drôle d'effet de quitter la ville, de la laisser pour aller dans un endroit inconnu, surtout que c'était pas les vacances, et ça, ça trottait dans la tête des gosses". De quel gouffre nous parle-t-elle? Le récit passe de l'imparfait au présent de la narration, les unités de temps, lieu, action se perdent dans le flux de la langue pour ne laisser prise qu'à un désespoir grandissant. D'elle on ne saura rien sinon cette honte qui lui vrille l'esprit, cette angoisse qui la ronge : "La nuit je dors mal. L'angoisse. Je pourrais pas dire de quoi. C'est quelque chose de posé sur moi... comme si on s'asseyait sur moi exactement". Tout se mélange; "On était dans la nuit, dans le bruit, on traversait des lumières, on dépassait des camions, on dépassait mais pour aller où exactement?", dans la ville inconnue, ils ont "l'impression d'avancer sur un chantier, pas sur un trottoir, à moins que ce soit une ville sans trottoir". Il pleut et tout prend la couleur de la boue, à l'hôtel "c'était comme entrer dans un tunnel, un passage souterrain, on pouvait pas s'imaginer comment elle serait la chambre, tout était trop marron, trop sombre, ça ouvrait pas de perspective". La réalité se dérobe, le paysage se fait hostile, métaphore vive du paysage mental de la narratrice qui devient sable mouvant : "Ça s'est mis à parler tout seul dans ma tête, j'aime pas ça, c'est une sale bestiole la pensée, des fois j'aimerais mieux être un chien. Les chiens c'est sûr se demandent jamais où est leur place ni qui ils doivent suivre, ils lèvent leur truffe et tout est enregistré, calé pour toujours. Ils s'y tiennent. Les hommes manquent d'odorat, voilà le danger". Le lendemain il pleut encore, la mer "ressemblait à un torrent de boue, elle avait la couleur du ciel, je veux dire que même là c'était comme à l'hôtel : cette impression d'être dans une boîte en carton". Le monde se retire et la solitude se referme inexorablement; tout semble échapper à cette mère, même ses enfants : "Stan s'était éloigné, il courait sur la plage dans tous les sens comme s'il était poursuivi, (...) Stan m'entendait pas. J'existais plus. J'avais plus de voix, plus de parole, rien pouvait le rattraper. Je me suis tue. Les habits trop grands de Stan bougeaient tout seuls dans le vent, il m'a fait penser à un bateau. Je savais pas ramener les bateaux". Que lui reste-t-il alors? Véronique Olmi nous entraîne dans un drame sans fond, bouleversant, et l'on referme ce livre, submergé par une émotion déflagrante, sans voix. - Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 035 -
J'ai tout quitté, la ville et moi avec : mon corps était sans poids, sans douleur, je m'enfonçais dans quelque chose de doux et je me défaisais de la peur, de la colère et de la honte aussi. J'étais arrivée dans un monde où j'ai ma place réservée. Ni endormie ni réveillée, je suis une plume. Ni endormie ni réveillé, je me défais, je m'étale, une bobine qui se déroule. Pourquoi est-ce qu'après j'ai basculé ? Pourquoi est-ce qu'après je me suis mise à rêver ? J'ai rêvé de la mer, je me souviens, de Stan qui courait vers la mer, dans la mer, sans se noyer et moi qui avais plus de mots pour lui demander de revenir… Où était Kévin, je ne sais pas, je le sentais sans le voir, on aurait dit que la mer était là que pour Stan et qu'ils se comprenaient si bien tous les deux qu'elle pouvait pas lui faire de mal. Quand on les comprend les choses sont bonnes, elles sont de notre côté, sitôt qu'on les comprend plus ; les choses nous font du mal. J'ai continué à guetter Stan, à le chercher loin sur la mer, à le vouloir absolument sans pouvoir parler, et le sommeil était plus un refuge, simplement un endroit. Un endroit où tout peut arriver, tout peut vous sauter dessus et vous descendez, vous descendez quelque part, profond, personne pour vous rattraper, juste une descente. J'y suis allée. Ecrasée. Punie. Rendue. Quand je
me suis réveillé, il faisait presque nuit dans la chambre,
le ciel était plein de nuages noirs, le temps avait empiré.
J'avais quatre garçons : ceux du sommeil et ceux dans la chambre,
à côté de moi. Les quatre se connaissaient pas, y
avait que moi pour les confondre, savoir à quel point c'est possible
de naviguer d'un monde à l'autre avec la douleur qui rôde.
(Pages 65-66) Le dernier refuge d'une mère désespérée - Marie Alstadt- Lire, juin 2001 : Tout commence simplement. Une femme décide d'emmener ses deux enfants qui n'ont jamais vu la mer, elle raconte: «On avait pris le car, le dernier car du soir, pour que personne nous voie.» Pourtant, le lendemain c'est jour d'école, de plus il pleut et il fait froid, mais c'est comme ça, elle a décidé. Les petits ne comprennent pas, surtout l'aîné, qui jette à sa mère des regards inquiets, les mêmes que quand elle reste assise des heures dans la cuisine à ne rien faire. D'emblée, on est mal à l'aise et l'oppression ne va plus cesser de croître jusqu'au tragique dénouement. Car au bout de l'interminable trajet les attend «le commencement de l'enfer», un enfer morne et triste s'insinuant sans relâche dans le terne décor d'une ville de bord de mer par temps d'hiver. La mère et ses fils se traînent dans la boue des rues jusque dans un hôtel minable, et s'endorment dans les draps élimés d'un lit qui prend toute la chambre: «Il y avait rien d'autre à faire, y avait pas de table, pas de chaise, pas d'armoire, non, juste le lit.» Le lendemain, en sortant de l'hôtel, il pleut toujours, et la mer, comme la ville qui la borde et le ciel au-dessus, ont la couleur de la boue. «L'été, c'est tout bleu», assure la mère. Mais ses enfants l'écoutent à peine. Ils ne sont pas très rassurés, préféreraient rentrer à la maison, surtout Stan, le grand frère de tout juste neuf ans - et déjà responsable comme un adulte. La mère voudrait endormir leur méfiance, trouver la force de faire comme si de rien n'était, surmonter la peur et la honte, y croire «à fond», comme les autres autour: «Nous trois, personne nous regardait, on était figés sous la pluie, pas facile de deviner de quel côté il fallait aller pour trouver un café. J'ai décidé de faire comme la veille au soir: faire celle qui savait. Ce qui compte, c'est d'avoir l'air de savoir», d'occuper les gosses dans ce lieu hostile, de leur trouver à manger avec pour tout argent les pièces qu'elle a mises de côté. Mais que d'effort il faut rien que pour «avoir l'air» quand on est paumé à ce point... Avec une poignante sobriété, Véronique Olmi sait dire la douleur de ceux qui ne savent pas la dire, celle d'une femme traquée par les assistantes sociales mais non moins livrée à la solitude, à la pauvreté, à l'angoisse au fil des jours et des nuits, sans répit: «L'angoisse, je pourrais pas dire de quoi. C'est quelque chose de posé sur moi... Comme si on s'asseyait sur moi, exactement.» Avant ce remarquable premier roman, Véronique Olmi a publié plusieurs pièces de théâtre et un recueil de nouvelles aux éditions de l'Arche en 1998, Privée, où étaient déjà abordés les thèmes de la solitude et de la misère humaine. Le métro qui "charrie en bas, en creux, plus profond que la mer; (...) charrie des détresses souterraines et des suicides différés" y broyait des existences friables et desservait des voies sans issues. Si c'est de Bord de mer qu'il s'agit ici, on est loin du cliché chromo d'enfants s'ébrouant dans le bleu sirupeux d'un littoral de carte postale. Le matricule des anges Un premier roman réussi, lourd et pesant, asphyxiant, dans lequel Véronique Olmi (dramaturge) brosse le sinistre et sordide portrait d'une femme déchirée, acculée, minée par ses angoisses. --Céline Darner Les internautes en parlent : Bouleversant, par Isabelle Verneau, août 2001 : Derniers jours entre une mère en perdition et ses deux fils. Ce roman déchirant est une véritable révélation d'écriture. Mère jusqu'au bout par Jean LAURENT, août 2001 : Bouscoulé à l'extrême ! Courage et désespoir mêlés de cette mère qui tente de faire croire à ces deux petits garçons qu'elle "vit" - qu'elle peut vivre - comme les autres, que tout lui (leur)est accessible. Un amour aussi profond que la mort : mort délivrance, fin d'une mise en scène poignante qui met en évidence la banalité des vies qu'ils croisent à la mer, à la foire... Quelques pièces de monnaie qui ouvrent les portes de l'illusion, une illusion qui "sonne" faux comme semble le remarquer le fils aîné de 9 ans en comptant et recomptant les pièces. Fort et émouvant ! Petite
remarque perso
: Eh bien, je viens de refermer ce bouquin et j'avoue que j'en suis "soulagée".
QUel désespoir, quelle impuissance devant ce qui se prépare.
Quel... Je ne trouve pas de mots. Cette mère semble complètement
égarée dans ce monde avec ces deux fils, totalement seule,
incomprise, elle se sent traquée. La panique la poursuit, l'angoisse
l'étreint. Elle a atteint le point de non retour. On voudrait pouvoir
faire quelque chose, n'importe quoi, on aimerait qu'une lueur d'espoir
montre le bout de son nez, mais, même la mer tant espérée
et hostile. Et cette femme éperdue ira au bout de sa folie. Un
roman terrible. |