LE BORD INTIME DES RIVIERES

Richard BOHRINGER

 

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"Ecrire relève de l'espérance. Tu mets la virgule là où tu veux que ça freine et le point là où tu veux que ça s'arrête. Quand tu t'étonnes, tu peux t'exclamer, c'est pas obligé." R. Bohringer

Fiche :

Auteur Richard Bohringer
Editeur Gallimard (Edition originale Denoëk 1994)
Collection Folio, numéro 2668
Nombre de pages 120 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2070392651

Résumé :

Sorte de journal intime où sont évoqués les amis absents et présents. Style heurté et quasi incantatoire. "Le temps a passé, Paulo, et me voilà avec cette putain d'envie de t'écrire un peu de ce gros requin chagrin amoureux fou d'un dauphin. L'écriture est ma seule vérité. Courir après la grâce pour écrire la première phrase. Trouver le son qui fera rebondir. Chercher le mot qui me rendra ma jeunesse. Je ne suis pas un gars de la syntaxe. Je suis de la syncope, du bouleversement ultime. J'écris pour être avec les autres. Ceux que j'ai connus. Ceux que je vais connaître. Ceux que je ne connaîtrai jamais. J'écris pour être meilleur humain. Pour éviter la disgrâce. " - Présentation de l'éditeur -

 

Extrait :

Coucou, papa, t'es là ?
C'est vrai que tu me manques. Je pourrais me confier si t'étais là. Pas de la tarte. Tu me diras, y'a Paulo. Celui-là il est universel. Y'a pas meilleur. Il a dans le fond de l'âme une putain de petite fleur qui se transforme en phare quand il fait trop noir. Un frangin d'amour, quoi. Un obstiné.
Coucou, papa, on aurait fait du cerf-volant. Toute la vie. T'aurais tout su faire, j'aurais été ébloui. T'aurais rien su faire, j'aurais aimé ton odeur d'after-shave le matin. Rasé pour faire semblant d'aller au boulot. Du pipeau. Pas de boulot. Je t'aurais aimé, je t'aurais protégé, je t'aurais compris.
Coucou, papa. Je t'aurais vu tourner autour de maman chaque soir avec la même envie, avec le même amour qu'il y a trente ans.
T'es plus là. T'as jamais été là. Ou si loin qu'il a fallu que je mette le turbo pour lire ton visage les quelques fois où on s'est croisés. Je ne suis pas triste.
J'aurais été le fils de l'Indien. Pourtant t'étais pas indien. T'étais soldat. Soldat allemand. On s'est ratés. J'ai fait semblant de ne pas aimer les Allemands. Un vrai jeune con qui a tout fait pour garder son chagrin d'orphelin.
Un jour ou l'autre, on le fera en haut, là-haut, ce qu'on n'a pas fait en bas, tout en bas. Ton absence m'est souvent invivable. Papa. Y'a un truc qui a déconné dans notre histoire. Peut-être c'est très bien comme ça. Souvenir de toi. Malicieuse lassitude au coin des yeux. Comme les hommes qui ont vécu les théories. Coucou, papa, t'es là ?
Aimé trop tard. J'étais déjà grand. Le fils du boche. La photo du père en uniforme d'officier allemand au fond du meuble. Passer des heures à la regarder pour y trouver les traces du tyran. Impossible pourtant. Je pouvais pas être le fils d'un nazi. J'ai pleuré, Paulo. Y'avait que les voies ferrées sous la lune qui me faisaient du bien. Je t'ai remplacé. Plusieurs fois. Oui, les fils sont gourmands.
Un peu plus haut vers la forêt, il y avait une colline avec un grand champ plein de vent, je m'en souviens. Le père riait, le fils s'envolait au bout du cerf-volant. Moi je ne riais que si mon frère le faisait. Il paraît que mon père m'aimait. C'est con la vie. C'était beau ce jour-là. Je me souviens. La lisière de la forêt. Sa fraîcheur. Le bruit de nos respirations. Cet homme, mon père. Et mon frère. Je l'aimais bien, mon frère. Révolté. Indépendant.
Il a cramé dans sa caisse. Sous un camion. Sur une route au petit matin. Dans mes oreilles claque la voile du cerf-volant. (Pages 28 à 29)


Critique/Presse :

Le livre vu à travers le spectacle "C'est beau une ville la nuit" dans lequel il a réuni ses deux livres :

Richard Bohringer nous fait pénétrer dans son univers poétique mis en musique par ses amis du groupe Aventures (Bertrand Richard au piano, Philippe Falcao à la guitare, Sylvio Marie à la basse, Olivier Monteils à la batterie, Pierre Marie au clavier et Arnaud Frank aux percus). Entre chants et poèmes, Bohringer nous invite à un voyage au pays de sa mémoire; dédié à l'Afrique, aux amis -morts ou vivants-, aux femmes, à l'alcool, aux errances... jusqu'à la résurrection et aux bonheurs d'un homme enfin libre. Bohringer nous fait voyager de la musique au texte et du texte à la musique dans une atmosphère très particulière et très intime que lui seul sait créer.
Emotion à fleur de peau, ambiance bluezy...
http://www.ville-carpentras.fr

À fleur de peau, moins taciturne que dans les rôles où il se glisse souvent, jusque dans les loges, il est celui qu’on a l’impression de connaître depuis toujours.

" Paulo ". Disponible, sincère, naturel, Richard Bohringer accueille ses fans, la presse, raconte, se laisse aller.

Il s’oublie, parle beaucoup des autres, remercie l’Afrique… Il change de ton pour souligner les incohérences du système, hausse la voix pour dénoncer. Émouvant lorsqu’il " part vers quand il était môme "… attachant lorsqu’il évoque quotidien et emploi du temps bien rempli, normal et " nature " quand il esquisse, les yeux brillants le portrait de ses enfants, lorsqu’il rit " jusqu’au fond des yeux ". Aussi soucieux du prix des places à ses concerts qu’attaché à défendre la vie et le maître-mot : l’amour. Richard Bohringer enveloppe sans couvrir, sans écraser. Il redonne du sens au non-sens des questions. L’humilité, seul guide à son phrasé. Il est détaché pour mieux s’attacher à l’essentiel. Il ne joue pas, mais donne des atouts en distribuant les cartes. Il n'est pas militant, le cadre est trop étroit. Sur le grand chemin de la vie, il donne sans compter, sans escompte. À vif… gourmand. L'écriture de Bohringer est à bout de souffle... comme un appel d'air. La musique lit entre les lignes, soupire entre suspension, exclamation et guillemets. Ça percute sur le clavier des sentiments, ça pince les cordes les plus sensibles. Les silences accélèrent les battements, noires et blanches appuient là où ça fait mal, là où ça fait du bien aussi.

La parole glisse, les cordes griffées de souvenirs se défendent en frémissant. La musique ne tisse pas l'écriture. L'écriture de Bohringer est à bout de souffle... comme un appel d'air. L'ensemble nous prend par la main nous tend les bras.

Ils jouent de concert. Tous ont quelque chose à dire. Il n’y a pas que l’erreur qui nous parvient humaine.

Au-delà des mots et avec tous leurs sens.

Au-delà du réel et dans toutes ses dimensions.

Au-delà et bien là, ici et maintenant. Un croisement comme une tresse de sensibilités. Un authentique singulier qui se communique et se conjugue au pluriel et à la première personne du genre humain. Coups d’œil, clins d’œil, chacun compte pour un. Richard attise le feu et la ronde devient vertige. L'alchimie bouillonne et irradie le théâtre. Pétris de convictions. A corps perdu, à bras ouverts, il saute et rebondit, ils jouent et associent. www.san-vnf.fr

Petite remarque perso : Dès les premiers mots, on "resssent" ce livre comme un coup au coeur. Il touche, il atteint en profondeur. Les phrases courtes et percutantes se succèdent et suscitent l'émotion forte et viscérale. Un homme nous offre sa révolte, sa fureur de vivre et sa souffrance comme un cadeau. Il nous fait "grandir" un peu, nous sentir un peu plus... humain à ses côtés. Et toujours l'impression de l'entendre raconter .

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