BOULEVARD DU GUINARDÓ

Juan MARSÉ

 

 

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La compagnie Yvon Chaix a adapté le roman de Juan Marsé au théâtre. " Le spectacle s'est toujours joué dans l'espace d'un bar, le plus souvent d'un quartier poulaire, comme celui du Panier au dessus du Vieux Port de Marseille, par exemple.
Ce décor "sans décor" contribuait à faire partager dans la plus grande proximité avec le public cette histoire de Juan Marsé" m'a déclaré Yvon Chaix lorsque je lui ai demandé la permission de mentionner sa compagine et l'url de son site sur cette page consacrée à Boulevard du Guinardó.

Parce que le théâtre n'est pas une habitude à prendre, mais à perdre, sous peine de n'être plus qu'une pâle imitation de lui-même, un produit fabriqué comme les autres, une manie de mâcher l'ennui, il est bon de pouvoir le saisir à l'état naissant dans la main chaude du poète. Gabriel Monnet (in A Bourges pas à pas, 1969)

 

Fiche :

Auteur Juan Marsé
Traduction Jean-Marie Saint Lu
Editeur Seuil (20 juin 2002)
Collection Points, numéro 1013
Nombre de pages 128 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2020526514

 

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

Barcelone, le 8 mai 1945. Alors que les Allemands viennent de capituler, dans le quartier du Guinardó, un homme ne s’émeut guère de cet événement mondial. Il est inspecteur de police, et son seul souci n’est pas de savoir si la défaite allemande va avoir une incidence sur le gouvernement espagnol, mais bien plutôt quand ses intestins cesseront de le faire souffrir. Et puis, on vient de lui confier une tâche qu’il n’a pas l’air d’apprécier : il doit convaincre Rosita, une jeune fille d’à peine quatorze ans, de l’accompagner à la morgue pour reconnaître le cadavre d’un homme. Ce dernier serait le vagabond qui, deux ans plus tôt, a violé la jeune orpheline. Mais voilà, elle ne veut rien entendre, prétexte qu’elle a du travail et des obligations, qu’elle ne veut pas voir un mort. Elle veut oublier, ne pas remuer à nouveau cette blessure. Lui doit mener sa mission à bien, et clore le dossier.

Alors l’inspecteur suit la jeune fille à travers les rues malpropres du quartier, au fil de venelles qui empestent, croisant ici quelques mendiants et crève-la-faim, là des prostituées trop fardées…

Une longue marche errante, bouleversante, livrée au vent et à la poussière, où Juan Marsé donne toute la mesure de son talent de conteur.

 

Extrait :

L’inspecteur remonta le trottoir côté ombre et tourna à droite dans la rue Providencia. Une nuée de gamins alignait des capsules de bouteilles de Vermouth sur les rails brûlants du tramway ; le soleil tapait si dur qu’on aurait pu y faire cuire des œufs. Devant la porte des épiceries, envahissant le trottoir, s’étageaient les cageots de fruits et de légumes. Il détestait ce quartier de bars sombres et de drogueries claires, de cordonniers tapis dans les entrées et les loges, de petits ateliers ronronnant dans les caves d’où montait à toute heure la cantilène des fraiseuses et des scies mécaniques.

Comme il traversait la rue, il sentit son testicule redescendre mystérieusement et se loger à nouveau dans sa poche scrotale. Devant la fabrique de chocolat, il vit un fourgon cellulaire dont la porte arrière était ouverte et où deux agents donnaient sans trop de conviction des bourrades à un vieil homme à l’air furibond. Sur la place du Nord, de lourds avions de papier-journal planaient dans un nuage de poussière rouge et une grosse femme pimpante était appuyée à un coin, en peignoir à fleurs, des rouleaux sur la tête et une bande élastique autour de la cheville.

« J’ai des flûtes », murmurait-elle à ceux qui passaient près d’elle. Entre ses seins avantageux on pouvait voir la pointe dorée d’une flûte de pain. On aurait dit une vulgaire maîtresse de maison qui serait descendue s’installer au coin de la rue, pour se faire sécher les cheveux au soleil et cancaner un moment, mais ses yeux jaunes, en alerte, regardaient farouchement en tous sens, en quête de clients.

L’inspecteur avait lutté contre cette sauvagerie clandestine du quartier jusqu’à s’y noyer. Une fois de lus, il se répéta que ce n’était plus ses affaire, qu’il n’habitait plus là et que ce n’était pas la peine d’essayer de voir s’il s’agissait d’une femme s’adonnant au marché noir ou d’une prostituée à cent sous ; celle-ci était probablement les deux à la fois. (Pages 23-24)

 

Critique/Presse :

Juan Marsé n'en finit pas de tourner et retourner dans Barcelone, et dans son passé. Boulevard du Guinardo apporte sa pierre ébréchée et suintante à l'édifice. Ce court roman se passe en mai 1945 : « Reddition totale et inconditionnelle de l'Allemagne », titre La Vanguardia, et l'inspecteur de police fatigué qui vient d'acheter le journal se dit que « la seule chose qu'il vaille la peine de lire », c'est de savoir qui a marqué dans un match opposant l'Espagne au Portugal.
Il est si fatigué, si malade un testicule voyageur, « un trouble organique avec un nom bizarre... qui affecte surtout les nourrissons » que les bonbons à l'eucalyptus qu'il suce se transforment dans son imagination délétère en balle de pistolet de calibre 9 dans sa bouche ensanglantée. Sa mission l'a mis de mauvaise humeur, « il avait reçu par téléphone l'ordre de se rendre à la morgue, on lui avait dit que tout ce qu'il avait à faire, c'était d'aller chercher la fille et de l'emmener à l'hôpital pour qu'elle identifie le cadavre en sa présence », une toute jeune fille, une orpheline de treize ans et demi qui a été violée par un vagabond quelque deux ans auparavant, celui dont on vient justement de trouver le corps. La petite se fait prier, elle ne veut pas voir de mort, elle a beaucoup d'obligations, elle travaille, il faut rapporter de l'argent au foyer qui l'héberge.
Alors, commence une marche à pied à travers la ville, pénétrée d'odeurs, « de linge repassé et amidonné », ou de « tanière de clochards », ou du cuir des sièges du taxi qui sentent « le derrière de vieille femme » et, partout persistante, celle des « aisselles déteintes » de la jeune fille, « un mélange aigre de savon noir et de sueur ». Marche lente, cruelle et triste où l'inspecteur accompagne un peu l'« errance solitaire au bord de la faim et de la prostitution » de l'orpheline, et dont il ne sortira qu'un mensonge. Martine Silber - Le Monde

Petite remarque perso : Un roman très court qui conduit dans les rues de Barcelone. Le but de la "promenade" n'a rien de touristique. Un inspecteur fatigué et un peu perdu, que sa femme a quitté et qui vit tant bien que mal avec ses petits désordres de santé doit accompagner à la morgue une jeune fille pour l'identification du corps présumé de son violeur.

Le dédale des rues, les odeurs âcres, les passants hétéroclites : prostituées, clochards, petits traficants en tout genre. La jeune fille toujours en équilibre précaire entre sa vie de petite orpheline pieuse et l'univers de la prostitution et du mensonge. Quel avenir pour cette enfant et pour tous ceux qui, comme elles, sont un peu livrés à eux-même, compagnons de misère et d'errance en ce 8 mai 1945 où l'Espagne apprend la défaite allemande.

Du style émanent quelques relents lointains de polar... mais l'intrigue s'en éloigne et cette longue marche dans la lumière déclinante du jour donne parfois l'impression qu'il n'y a pas de place pour l'espoir. Lorsque j'ai refermé le livre je n'aurai su dire si j'avais aimé ou non, comme si là n'était pas la question. C'est une histoire à lire, parce que cette misère-là suinte encore et toujours quelque part, ici ou ailleurs, parfois où on l'attend le moins. Les quartiers de Barcelone en 45, le Boulevard Guinardo... les rues étroites, où de belles maisons bourgeoises côtoient la misère la plus sombre. Et malgré le dialogue qui tente parfois de se nouer, maladroit... entre le déjà vieux flic fatigué et la gamine, on sent bien que les ailes du rêve ont été brisées, dès le départ... et qu'il s'enfonce dans les rigoles nauséabondes de la ville, comme le pigeon mort ramassé par Rosita...

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