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La
liberté est un bagne aussi longtemps qu'un seul homme est asservi
sur la terre. Tout le
monde ment. Bien mentir, voilà ce qu'il faut. J'ai compris
qu'il ne suffisait pas de dénoncer l'injustice. Il fallait donner
sa vie pour la combattre. [L'honneur]
est la dernière richesse du pauvre. c'est cela
l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour. Que voulez-vous,
je ne m'intéresse pas aux idées, moi, je m'intéresse
aux personnes. Il y a quelque
chose de plus abject encore que d'être un criminel, c'est de forcer
au crime celui qui n'est pas fait pour lui. Vivre est
une torture puisque vivre sépare. C'est facile,
c'est tellement plus facile de mourir de ses contradictions que de les
vivre. Il n'y a
qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le
suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue,
c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie.
ce qu'on
appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison
de mourir. Nous prenons
l'habitude de vivre avant d'acquérir celle de penser. Dans cette
course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort,
le corps garde cette avance irréparable. L'absurde
naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable
du monde. Sur le plan
de l'intelligence, je puis donc dire que l'absurde n'est pas dans l'homme
(si une pareille métaphore pouvait avoir un sens), ni dans le monde,
mais dans leur présence commune. un homme
est toujours la proie de ses vérités. en vérité,
le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout.
Pourquoi
faudrait-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? ceux qu'un
grand amour détourne de toute vie personnelle s'enrichissent peut-être,
mais appauvrissent à coup sûr ceux que leur amour a choisis.
je ne sais
pas posséder. [...] je suis avare de cette liberté qui disparaît
dès que commence l'excès des biens. Le plus grand des luxes
n'a jamais cessé de coïncider pour moi avec un certain dénuement.
Les jeunes
ne savent pas que l'expérience est une défaite et qu'il
faut tout perdre pour savoir un peu. Soudain
il découvre ceci que demain sera semblable, et après-demain,
tous les autres jours. Et cette irrémédiable découverte
l'écrase. Ce sont des pareilles idées qui vous font mourir.
Pour ne pouvoir les supporter, on se tue - ou si l'on est jeune, on en
fait des phrases. Camus parle
des heures de travail : un homme
qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent
ans dans une prison. Il aurait assez de souvenir pour ne pas s'ennuyer.
Je n'ai
jamais aimé être surpris. Quand il m'arrive quelque chose,
je préfère être là. la souffrance
profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés [...] est
de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Le mal qui
est dans le monde vient presque toujours de l'ignorance, et la bonne volonté
peut faire autant de dégâts que la méchanceté,
si elle n'est pas éclairée. Mais il
vient toujours une heure dans l'histoire où celui qui ose dire
que deux et deux font quatre est puni de mort. L'instituteur le sait bien.
Et la question n'est pas de savoir quelle est la récompense ou
la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux
et deux, oui ou non, font quatre. Maintenant
je sais que l'homme est capable de grandes actions. Mais s'il n'est pas
capable d'un grand sentiment, il ne m'intéresse pas. Rien au
monde ne vaut qu'on se détourne de ce qu'on aime. Et pourtant je
m'en détourne, moi aussi, sans que je puisse savoir pourquoi. personne
n'est capable réellement de penser à personne, fût-ce
dans le pire des malheurs. Car penser réellement à quelqu'un,
c'est y penser minute après minute, sans être distrait par
rien, ni les soins du ménage, ni la mouche qui vole, ni les repas,
ni une démangeaison. Mais il y a toujours des mouches et des démangeaisons.
C'est pourquoi la vie est difficile à vivre. Quand on
a beaucoup médité sur l'homme, par métier ou par
vocation, il arrive qu'on éprouve de la nostalgie pour les primates.
Ils n'ont pas, eux, d'arrière-pensées. Combien
de crimes commis simplement parce que leur auteur ne pouvait supporter
d'être en faute ! Il s'ennuyait,
comme la plupart des gens. Il s'était donc créé de
toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que
quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements
humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans
amour, même la guerre, ou la mort. Vous savez
ce qu'est le charme : une manière de s'entendre répondre
oui sans avoir posé aucune question claire. Les hommes
ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et
de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous
êtes en vie, votre cas est douteux, vous n'avez droit qu'à
leur scepticisme. Surtout,
ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d'être sincère
avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans
la bonne idée qu'ils ont d'eux-mêmes, en les fournissant
d'une certitude supplémentaire qu'ils puiseront dans votre promesse
de sincérité. Comment la sincérité serait-elle
une condition de l'amitié ? Le goût de la vérité
à tout prix est une passion qui n'épargne rien et à
quoi rien ne résiste. C'est un vice, un confort parfois, ou un
égoïsme. Une crainte
ridicule me poursuivait, en effet : on ne pouvait mourir sans avoir avoué
tous ses mensonges. Non pas à Dieu, ni à un de ses représentants,
j'étais au-dessus de ça, vous le pensez bien. Non, il s'agissait
de l'avouer aux hommes, à un ami, ou à une femme aimée,
par exemple. Autrement, et n'y eût-il qu'un seul mensonge de caché
dans une vie, la mort le rendait définitif. Personne, jamais plus,
ne connaîtrait la vérité sur ce point puisque le seul
qui la connût était justement mort, endormi sur son secret.
On vit avec
quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des
mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme.
Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on
puisse parler. Tout ce
qui exalte la vie, accroît en même temps son absurdité.
Est-ce qu'on
fait la nomenclature des charmes d'une femme très aimée
? Non, on l'aime en bloc, si j'ose dire, avec un ou deux attendrissements
précis, qui touchent à une moue favorite ou à une
façon de secouer la tête. Le désespoir
est silencieux. Le silence même, au demeurant, garde un sens si
les yeux parlent. Le vrai désespoir est agonie, tombeau ou abîme.
S'il parle, s'il raisonne, s'il écrit surtout, aussitôt le
frère nous tend la main, l'arbre est justifié, l'amour naît.
Un jour
vient où, à force de raideur, plus rien n'émerveille,
tout est connu, la vie se passe à recommencer. C'est le temps de
l'exil, de la vie sèche, des âmes mortes. Pour revivre, il
faut une grâce, l'oubli de soi ou une patrie. Non, les
hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout
ce qu'ils savent, c'est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher
de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous [les femmes],
nous savons qu'il faut se dépêcher d'aimer, partager le même
lit, se donner la main, craindre l'absence. Quand on aime, on ne rêve
à rien.
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