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Cantique
des Plaines Nancy Huston replonge ici dans ses souvenirs d’enfance pour retracer la vie d’un grand-père pris au piège dans l’immensité des Grandes Prairies. Les ambitions brisées d’un homme, et avec lui celles de toute une génération de pionniers confrontés à la rigueur du climat et à la dure solitude des plaines. Sans oublier la dure réalité du mal-être indien, évoqué sans détour à travers le destin tragique d’une amante métisse. Un cantique superbe, beau et douloureux. Article paru
dans Le Matricule des Anges In memoriam " Dawn traversa la pièce d’un air rêveur et vint poser son bol vide sur la table. Elle alla jusqu’à la fenêtre noire et se mit à jouer avec le givre sur la vitre, poussant les motifs fleuris de ses doigts et les grattant de ses ongles pour les faire se déformer et fondre ensemble. Elle écoutait maintenant. Miranda tirait des bouffées de ta pipe. Tu sais, dit-elle, avant l’arrivée des chevaux, on montait dans les montagnes et on faisait des piskuns pour tuer les bisons. On alignait en V des pierres et de la broussaille au bord d’une falaise, on pourchassait les bisons pour les faire entrer dans l’ouverture du V, et puis d’un coup on se mettait à crier et à faire claquer nos habits. Les bisons finissaient par paniquer et se précipiter en bas de la falaise. Mais, un été, les troupeaux ont refusé de tomber. Chaque fois, ils reviraient à la dernière minute et s’en allaient trottiner hors de danger. Les gens commençaient à souffrir de la faim. Alors une jeune fille est allée implorer les bisons, elle a promis d’épouser l’un d’eux si seulement ils acceptaient de dégringoler de la falaise. Les bisons ont dit D’accord, et donc après la chute, pendant que tout le monde s’occupait de l’abattage, un immense taureau a sauté sur ses pieds pour réclamer la main de la jeune fille et l’emporter à travers les plaines. Son père remarque son absence et part à sa recherche. Il voyage longtemps et arrive enfin à une mare bourbeuse près d’un troupeau en train de paître. Là, il s’assoit pour se reposer et voit une pie. Va regarder, dit-il à la pie, si ma fille se trouve parmi les bisons, et dis-lui que je suis là. La pie trouve la fille à côté de son mari endormi et lui chuchote à l’oreille le message de son père. Quand l’immense taureau se réveille, il ordonne à la jeune fille d’aller lui chercher de l’eau ; elle prend sa corne et descend jusqu’à la mare. Oh ! Papa ! dit-elle, pourquoi m’as-tu suivie ? Il te tueront. Mais son père lui dit : Je suis venu te reprendre. Elle le supplie d’attendre au moins que son mari se rendorme, et elle retourne vite auprès du taureau avec la corne pleine d’eau. Le taureau goûte à l’eau et s’écrie : Il y a un homme près d’ici. Il donne l’alerte aux autres, tout le troupeau se relève en s’ébrouant et en reniflant pour flairer l’être humain. Ils courent jusqu’à la mare, trouvent l’homme et se mettent à le piétiner, le lançant en l’air du bout de leurs cornes et le piétinant encore jusqu’à ce qu’on ne puisse plus reconnaître son corps. La fille pleure son père – La voix de Miranda coulait grave et sombre de sa gorge, et tu n’osais pas la regarder en ce moment Paddon - mais le taureau dit : Ce n’est que justice, après tous les bisons que ton peuple a abattus. Malgré tout, ajoute-t-il, je te donnerai une dernière chance – si tu arrives à ranimer ton père, vous pourrez retourner parmi les vôtres. Alors la jeune femme dit à la pie d’aller chercher un fragment du corps de son père, n’importe lequel, même un tout petit bout d’os. La pie se met à fouiller dans la boue avec son bec ; enfin, elle trouve un éclat de vertèbre et le lui rapporte. Elle le pose par terre, le recouvre de sa robe et se met à chanter. Quand elle ôte la robe, le corps de son père est allongé là, sans mouvement. Elle le recouvre et chante à nouveau. Cette fois-ci, quand elle ôte la robe, son père respire. La voix de Miranda s’éteignit. J’ai même pas eu le plus petit bout d’os, murmura-t-elle enfin avec un soupir sec. Je n’avais que dix ans quand on a écrabouillé mon père, et on ne m’a même pas permis de chanter sur son corps. Dawn qui
connaissait cette histoire vint enfin s’asseoir près de sa
mère, mais sans regarder l’intrus qui, lui l’entendait
pour la première fois. Miranda lui frôla doucement l’avant-bras,
puis vida la pipe de ses cendres froides et te la tendit. C’était
le signal de ton départ." (Pages 175 à 177). "En 1993, son quatrième roman, Cantique des Plaines, qui se déroule dans sa pro-vince natale, l’Alberta, à l’époque des premiers colons européens, a marqué ses re-trouvailles avec la langue anglaise. Depuis, elle se traduit elle-même dans les deux sens. Reste à savoir dans quelle langue commencer... «Au début, je ne savais pas du tout comment raconter cette histoire, ni même où elle se passait. Ça me paraly-sait complètement. Je me souviens d’un moment de grande détresse, lorsque j’ai envoyé un e-mail à mon ami l’écrivain sud-africain André Brink, qui fonctionne comme moi en deux langues. Il m’a répondu: «Ne t’inquiète pas, lance-toi, moi je fais ça souvent: j’écris tel chapitre dans la langue où ça vient, et je traduis plus tard...» Il est très détendu à cet égard. Il me dit que nous avons la chance, nous, à la diffé-rence des autres, de vivre deux fois.» " Nancy Huston http://www.edicom.ch/magazines/femina/epoque/pr_huston.shtml
Interview accordée par Nancy Huston à http://www.initiales.org/chap004/rubr009/doss07.html J'ai des rapports très forts, très positifs avec mes lecteurs. Comme écrivain francophone? Oui, et c'est important pour eux de savoir que j'ai des liens avec leur pays, que j'y suis toujours allée, que j'en ai toujours dit du bien. Je suis comme eux au croisement des cultures française et nord-américaine. Et, bien que n'ayant jamais vécu là-bas, c'est peut-être avec eux que je m'entends le mieux. Et dans la partie anglaise? Il y a ce problème de la langue. Mais Le Cantique des plaines est sorti au Canada en anglais... Oui, il est même enseigné dans certaines facs. Ce n'est pas qu'il n'existe pas. Quand je fais une lecture à Toronto, il y a toujours des gens qui viennent me demander de leur signer ce livre-là, mais ça n'a pas eu le même impact qu'au Québec. En fait, il m'est arrivé une drôle d'histoire avec ce livre, parce que c'est mon premier livre écrit en anglais. Après neuf livres en français! Je venais de terminer les Lettres parisiennes avec Leïla Sebbar, et cela m'avait plongée dans un certain désarroi, parce que cela m'avait fait prendre conscience que j'étais en exil et cela n'allait pas de soi. Je m'étais coupée de mes racines, comme on dit, en tout cas de mon enfance, de la langue de mon enfance. Petit à petit, je me suis dit qu'il me fallait récupérer ça, que je ne serais pas un écrivain « sérieux » si je me privais de toutes ces émotions liées à la langue anglaise, et donc, de façon un peu volontariste, je me suis mise à lire sur l'histoire de l'Alberta. Sans y retourner, je me suis replongée dans ce monde et j'ai écrit Plain Song dans une très grande exhaltation, un grand bonheur de retrouvailles avec la langue anglaise. Et puis, je n'ai pas trouvé d'éditeur. Cela a duré deux ans, j'avais presque quarante ans et j'étais déroutée de ne rencontrer aucun écho. Mon agent envoyait le manuscrit à un éditeur après l'autre... C'était non, toujours non. J'étais sûre pourtant que c'était mon meilleur livre. Alors, la mort dans l'âme, je me suis mise à le traduire; et là j'ai découvert que la traduction pouvait m'aider à réviser. Quand on traduit, on voit toutes les faiblesses, les tics, les répétitions. C'est depuis ce temps-là que je fais toujours une traduction dans les deux sens avant de donner mes manuscrits. Donc me voilà avec deux versions du Cantique des plaines, et j'essaie de proposer la française. Ça n'a pas été non plus facile. Tous les grands éditeurs parisiens, Gallimard, Le Seuil, Grasset le refusent. Cela a été dur pour mon ego. Mais la fin de l'histoire, comme vous le savez, est heureuse, puisque c'est Actes Sud en France, Lemeac au Canada, enfin Harpers Collins pour la version anglaise qui le feront paraître simultanément à l'automne 93. Le livre obtiendra la même année le Prix du meilleur livre francophone, ce qui provoquera un tollé épouvantable de la part des éditeurs et des journalistes québécois. Comment? Une Canadienne anglaise vivant à Paris vient nous voler notre prix!... avec une traduction de surcroît! Pour une fois que je n'écrivais pas directement en français! Il y a donc eu une pétition contre moi, on a demandé au Conseil des Arts de choisir un autre livre. Je suis devenue célèbre au Québec sur un malentendu. Je me suis sentie usurpatrice contre mon gré. Ce prix, c'est comme un double Goncourt, parce qu'ils choisissent en même temps le meilleur livre francophone et le meilleur livre anglophone. Il y a une grande cérémonie à la Bibliothèque nationale à Ottawa, où chacun lit un extrait de son livre. Tous les genres sont représentés et ça culmine avec le roman. Je me suis retrouvée à lire en français devant un public anglophone qui ne comprenait pas, un livre que j'avais d'abord écrit en anglais! (Rires). Vous imaginez la schizophrénie à laquelle ça peut conduire. Est-ce que le fait d'avoir retrouvé l'anglais a été l'un des éléments déclencheurs de ce style très lyrique qui est celui du Cantique des plaines? Certainement, il n'y a que dans ce livre-là que j'emploie d'aussi longues phrases. Je voulais en quelque sorte faire coïncider la syntaxe et le paysage. Je voyais comme des champs de blé à perte de vue et je voulais que la phrase porte cette idée d'éternité, comme l'aurait dit Philippe Sollers. J'ai mis le moins possible de ponctuation pour que ce soit très lisse...rythmé comme ça! Ça m'a paru difficile de le rendre dans la traduction française. Rappelons que c'est l'histoire d'un homme, Paddon, reconstituée par sa petite-fille, qui s'adresse à lui comme on s'adresse à Dieu. C'est un récit à la deuxième personne, et le lecteur se retrouve placé dans cette situation de recevoir ce Tu. C'est quelque chose d'assez étrange, et qui crée peut-être une difficulté. Nous libraires, lorsque nous le conseillons, nous incitons les gens à lire rapidement les cinquante premières pages afin de s'imprégner de ce rythme. C'est en tout cas un livre que j'ai écrit avec une immense liberté. J'avais six dossiers qui correspondaient aux différentes phases de la vie de Paddon, et selon mon humeur, je travaillais sur son enfance, sa vieillesse ou son âge adulte. Je ne l'ai pas écrit chronologiquement, comme il est publié. C'est un livre coupé/collé, un livre d'ordinateur! L'idée qui m'a plu, c'était de voir que le passé jetait une lumière sur le futur, qu'on comprenait mieux son enfance grâce à ce qu'on savait de son âge mûr, et inversement l'enfance nous éclaire sur l'âge adulte. Il n'y avait donc aucune raison pour moi de travailler dans un ordre chronologique. Cela a été très libérateur cette découverte. Quand on rencontre quelqu'un, qu'on commence à devenir amis et à se faire des confidences, on ne se raconte pas en commençant par sa naissance... c'est selon ce qu'on vit ensemble?
Petite
remarque perso : J'ai beaucoup aimé ce livre. L'émotion
est souvent au fond de la gorge ou au bord des yeux. Une belle histoire,
forte. Une femme indienne, une femme aimée, et à travers
elle, la douleur d'un peuple qui se découvre. Le passé,
l'histoire... La vie d'un homme, pas d'un héros, d'un homme avec
ses zones d'ombre et de lumière. |