Le récit :
Samedi 22 novembre 2008 : dans la presse d’hier un petit encart mentionnant le naufrage d’une embarcation au large de Mayotte. Nombre de morts, de disparus… Des « clandestins ». Alors même que je lis l’ouvrage que m’a adressé Martine Storti.
Clandestinssanspapierémigrésémigrants… hommes privés de passé, coupés de leurs racines, déplacés dans un univers qui n’est pas le leur, loin de celles et ceux qui les relient au monde. Expatriés, exilés… Des mots mis sur une réalité que jamais ils ne pourront englober toute entière, des mots froids, sans vie, sans papier, déjà privés d’identité…
Dans le récit de Martine Storti, les itinéraires s’éloignent et se rapprochent, zoom sur Matteo, le père, élargissement du champ, zoom à nouveau… Sangatte, première, deuxième guerre mondiale. Heures terribles et ordinaires où l’indifférence devient une acceptation tacite et ce triste constat : « A circonstances égales, tout pourrait se rejouer de la même façon. »
Ce père d’avant la paternité dont l’histoire manque de n’avoir pas été demandée à temps. Cet exil à soi-même, ce vide, cet espace dans lequel viendront germer les premiers questionnements, se dessiner les premiers engagements, les premières révoltes.
Il est des livres qui émeuvent, bousculent certaines idées reçues derrière lesquelles nous nous abritons pour préserver notre confort intellectuel. Il est des livres nécessaires qui ouvrent une brèche, suscitent une interrogation ou une réflexion qui ne nous rendra certes pas meilleurs, mais peut-être un peu plus lucides et un peu moins complaisants.
Une identité se construit au fil du temps d’ici et d’ailleurs, d’ici et maintenant, d’ici et d’avant. Matteo est une somme déjà multiple d’identités, qu’il transmet sans le dire, sans les mots.
Car pour les mots, il faudra attendre, attendre d’abord le besoin de savoir qui ira un jour de pair avec le besoin d’écrire, de donner à lire. Peut-être une manière de rendre une identité justement à celles et ceux qui en ont été privés ? De poser des noms communs là où les noms propres ne seront pas, ne seront plus, jamais… Poser des noms empreints de dignité et quelque part, de reconnaissance, de re-connaissance ?
L'auteure :
Martine Storti a été professeur de philosophie puis journaliste à Libération. Elle est aujoud'hui Inspectrice générale de l'Education nationale. Elle a déjà publié Un chagrin politique (L'Harmattan, 1995) ; Cahiers du Kosovo (Textuel, 2001) ; 32 jours de mai (roman, Le bord de l'eau, 2006).
L'extrait :
"Quelque chose m’entraîne, me mène là où je ne savais pas que j’irais. De quoi s’agissait-il au début ? De m’inscrire dans ce que je suis, une fille d’ouvrier immigré italien, de m’y inscrire et de le revendiquer, lasse du discours ambiant sur l’immigration, surtout de notre indifférence au sort des étrangers-en-situation-irrégulière, de notre tolérance, de notre acceptation de la manière dont ils sont traités. De notre résignation. J’étais dans ce projet, en lien avec l’enjeu de l’émigration-immigration tel qu’il se manifeste en ce début de troisième millénaire, me rappeler que mon père avait été un émigré-immigré, essayer d’imaginer, puisque je l’ignore, comment il avait quitté son pays et comment il était arrivé en France. Sans doute aussi dire à sa place, lui donner les mots qu’il n’a pas eus, ou dont il n’a pas voulu, pour approcher la suite, qui se déroule bien après la guerre, et peut-être est-ce aussi la raison de ce travail, essayer de cerner ce qui reste pour moi énigmatique. J’étais dans les temps actuels, les temps de l’Europe une nouvelle fois aveugle à elle-même et à ce qu’elle fait, et, dans un même mouvement, dans une affaire personnelle, une sorte de règlements de comptes, l’expression me convient, des comptes à régler, pour être quitte, surtout pour quitter cette affaire dans laquelle je dois encore séjourner, être quitte d’elle et la quitter.
De là, de ce projet, je me suis retrouvée en train d’évoquer les enfants juifs raflés par la police française et enfermés dans des camps français avant d’être envoyés dans des trains français à Auschwitz. Je m’y suis retrouvée dans un mouvement qui ne dépend pas complètement de moi, un lien qui noue tous ces fils, émigration, guerre, lâcheté, courage, saloperie, exil, indifférence, dignité, responsabilité individuelle, mémoire…" (Pages 122-123)
Paru aux éditions Michel de Maule en octobre 2008 |