Un Monde A Lire
LA CHAMBRE
 
Françoise CHANDERNAGOR
 
Poche: 458 pages
Editions Gallimard (13 mai 2004)
Collection : Folio
ISBN : 2070314200
 
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"Au commencement, les Autres ? Non : au commencement n'importe qui, vous, moi. Ni assassins ni victimes, mais pas étrangers." Françoise Chandernagor

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

Si l'«affaire Louis XVII» a fait couler des flots d'encre jusqu'à sa solution, en 2001, grâce à une analyse ADN, personne ne s'était jusqu'à présent penché sur la personne de «l' enfant du Temple», sur ce que fut concrètement la vie tragique et brève du malheureux Dauphin, incarcéré à l'âge de 7 ans, arraché à sa famille, confiné jusqu'à sa mort à dix ans dans un isolement dramatique qui l'avait rendu presque autiste. Françoise Chandernagor a choisi de faire ici le portrait d'un petit garçon qui est aussi un otage, victime d'une situation qui le dépasse totalement. Un portrait psychologique de l'intérieur, où l'on assiste la gorge serrée au cauchemar de sa lente dégradation physique et intellectuelle, à la perte progressive de la notion du temps, de la mémoire, à l'oubli même de son nom. Autour de lui gravite une foule de personnages qui peuplaient alors la prison du Temple, véritable petite ville dans la ville. Ainsi, au fil des pages, nous découvrons ce que fut la vie quotidienne, tantôt tragique et tantôt pittoresque, du peuple de Paris sous la Révolution. À travers les souffrances de cet enfant jamais jugé, jamais condamné, qui ne reste en prison que parce qu'« on » l'y a mis on ne sait plus très bien par qui et pourquoi, en un temps où les têtes tombent de plus en plus vite, Françoise Chandernagor s'attache aussi à démontrer comment l'absurde le plus monstrueux peut se produire sans que personne ne tente de s'y opposer, comment des gens ordinaires, sans véritable méchanceté, peuvent laisser se perpétrer un crime à petit feu. Dénonciation par l'exemple de tous les totalitarismes et de tous les arbitraires, le roman est enfin métaphore du monde, cette chambre close où nous vivons sans l'avoir demandé et d'où nous ne sortirons qu'avec la mort. Le drame de cet enfant devient ainsi le drame de chacun de nous et, loin de s'effacer dans la brume du passé, son sort cruel nous concerne tous directement aujourd'hui encore ou, peut-être, plus que jamais. (Ce texte se rapporte à l'édition Broché).

 
"Est-ce que maintenant est toujours ? Il ne sait pas. Il vit à l'intérieur : pas enfermé dans une chambre, enfermé dans "maintenant". Il n'y a pas d'après, et très peu d'avant. Tout juste lui reste-t-il (...) la conscience d'un "maintenant" de jour, différent du "maintenant de nuit." (page 115)
 

Extrait :

Il s’effondre de l’intérieur. S’il se voûte en grandissant, c’est parce qu’il n’a plus de charpente… Le chaos. Tout en lui se déconstruit : il tombe maintenant de grands morceaux de jour dans ses nuits, et des petits bouts de nuits dans ses jours. Parfois il fait noir et, brusquement, il court dans un grand jardin ensoleillé, cueille des fleurs (des fleurs de « riche », bien sûr : il n’a jamais cueilli d’ombelles ni de coquelicots). Il faisait noir et le voilà soudain, en uniforme de colonel, qui bêche un grand carré à l’ombre des tilleuls ou pousse un palet du pied, zigzague avec son cerceau entre des marronniers, lance un ballon rouge dans une lumière dorée… Il croit qu’on a recommencé à le promener. Il visite quelquefois de grands palais –– des palais dont les portes ne sont pas brisées. Il longe des terrasses au bord de l’eau –– des terrasses sans soldats ni cadavres. On a recommencé à le promener. Il n’est même plus certain d’être isolé : de temps en temps, il rencontre des gens aux cheveux poudrés, habillés de rose ou de vert tendre, des dames très aimables qui lui offrent des beignets à la pistache… Il lui faut croiser de vrais morts pour supposer qu’il a rêvé. Et encore : à quoi reconnaître un vrai mort ? est-ce que son père est vraiment mort ? On lui a donné des habits noirs pour l’en persuader ; mais il n’a jamais vu son père couché par terre avec des yeux de verre, pas plus qu’il n’a vu les « jambons » qu’on lui aurait, selon Antoine, « taillés dans le lard » : alors ?

A l’inverse, il sait bien que tout ce qu’il voit, voit même lorsqu’il fait grand jour et qu’il reconnaît la forme, la matière, l’odeur de son pantalon gris, tout ce qu’il voit n’est pas vrai : ce jeune homme roux, par exemple, qui est venu trois ou quatre fois avec Gourlet lui apporter son dîner, ce jeune homme qui chique et crache partout dans la chambre, et que les autres appellent « Charlemagne », eh bien ce Charlemagne n’existe pas ! Le vrai Charlemagne, qui est un vieil empereur, a une barbe blanche, tout le monde le sait. Donc le Charlemagne sans barbe qui mâche une chique n’est pas réel ; et le dîner qu’il apporte dans un panier n’est pas vrai non plus, inutile d’y toucher. Quand Charlemagne (Jean-Philippe, vingt-six ans, domicilié 92, rue de Cléry) poussera sa porte, l’enfant comprend qu’il est en train de rêver, il ne bouge pas, ne répond pas…

Les visiteurs, de moins en moins nombreux, qui auront la curiosité de monter jusqu’à lui, et d’entrer dans sa chambre autrement que par les yeux, observeront, sans le comprendre, cet étrange comportement : « Nos mouvements ne semblaient faire aucune impression sur lui », « Pas un mot, et toujours la même fixité », « Il me regardait fixement sans changer de position », « Une fixité étonnante qui exprimait la plus grande indifférence »… Le niais ! Il dort, il dort les yeux ouverts, voilà tout !

Enfin, il est à peu près sûr de dormir. A peu près. Ce qu’il lui faudrait pour distinguer sans hésiter le vrai du faux, c’est une pendule. Pas même une horloge-qui-sonne : il lui suffirait d’une horloge-qui-bat, comme un métronome, comme un cœur. Il n’a aucun besoin de savoir l’heure –– qui d’ailleurs change sans cesse, l’heure est extrêmement variable –– il a besoin d’un repère fixe : le tic-tac de l’horloge. Dès qu’il entendrait le battement régulier de la pendule tapie sur la cheminée, il saurait qu’il a cessé de rêver. Même la nuit, il le saurait ; car il n’y a pas de tic-tac dans les songes : les pendules sont une exclusivité de la Réalité. (Pages 132/134)

 

 
"Il vivra dix ans et trois mois. Mais toute vie achevée est une vie accomplie : de même qu'une goutte d'eau contient déjà l'océan, les vies minuscules, avec leur début si bref, leur infime zénith, leur fin rapide, n'ont pas moins de sens que les longs parcours. Il faut seulement se pencher un peu pour les voir, et les agrandir pour les raconter. L'enfant de la Tour est un vieillard parce qu'à son échelle il a tout vécu. Il ne lui reste ni illusions ni appétit. Sa mesure est comble." (page 298)
 
Critique/Presse :
 

«Bien sûr, on voit aussi dans mon livre un monde basculer, la haine ou l'indifférence de la France de 1793 pour ce garçon de 8 ans qui se trouve être le dauphin de France. Mais cette histoire d'un enfant otage, enfermé durant deux ans - et jusqu'à sa mort - pour des motifs politiques, dans une chambre repoussante, sans lumière du jour, sans soins et, surtout, sans amour, abandonné à lui-même, cette histoire pourrait être celle de n'importe quel gamin maltraité sous n'importe quel totalitarisme. C'est du mal en général, qui broie des enfants et fait de nous à la fois des bourreaux et des victimes, qu'il est question ici. Les expériences humaines transcendent les lieux, les époques." Françoise Chandernagor pour l’Express livre

 

« Avec l'intelligence et la conscience professionnelle qu'on lui connaît, Françoise Chandernagor nous rend captifs. De son talent. [...] Mais aussi quelle sensibilité ! C'est avec des accents maternels que cette mère de trois fils dit son amour pour le petit martyr. Parmi les passages les plus émouvants, celui où, voulant réciter sa prière, il hésite entre le Pater noster et La Cigale et la fourmi. Et celui où il n'a pour se distraire que le givre, qu'il fait fondre en soufflant sur une vitre. Mais il y a tant de moments bouleversants qu'on s'en veut, vraiment, d'avoir tant attendu pour verser les larmes méritées par la longue et immense douleur de "l'enfant interdit". » Jean-Pierre Tison - Lire (octobre 2002)

« On croyait que tout avait été raconté sur Louis XVII. C'était compter sans Françoise Chandernagor et le don qu'elle a de transformer en roman la grande histoire, même la plus noire. [...] Ce livre était un défi. C'est peu de dire qu'il a été brillamment relevé. Françoise Chandernagor a reçu le don de faire vivre son lecteur, et ici jusqu'à l'asphyxie, dans le morne enfermement de la chambre-tombeau, l'épaisseur d'un temps privé de calendrier, l'agonie lente du délaissement. Elle a même le toupet de convoquer à la barre les gardes, serruriers, plâtriers, coiffeurs et de leur demander des comptes, au risque de perdre, dans ce prétoire pédagogique, son vrai sujet, la silencieuse glissade d'un enfant vers la mort. Mais de cette difficulté, qui serait fatale à tant d'autres, elle se joue avec un bonheur constant. » Mona Ozouf - Le Nouvel Observateur (3 octobre 2002)

« Avec une science consommée, Françoise Chandernagor sait, nécromant autant que romancière, évoquer l'ombre de l'enfant des ténèbres. En ayant garde de ne jamais employer les mots et les tours — "Révolution", "Convention" ou "guillotine" — qui auraient substitué une rhétorique admise là où elle veut ne faire entendre que l'insupportable indifférence face à l'assassinat insidieux d'une vie qui n'a pas même commencée. Rejetant la grammaire du roman historique, [...] interpellant les ombres qui frôlèrent le petit reclus, l'écrivain n'évoque le martyre de Louis XVII qu'à travers le filtre de sa mémoire brumeuse. [...] Une gageure stupéfiante, dira-t-on ? Certes, mais, par la sûreté d'une écriture qui ne se relâche jamais, l'écrivain parvient à rendre l'épaisseur historique d'un sacrifice injustifiable sans jamais plaider autrement que par le style. » Philippe-Jean Catinchi - Le Monde des livres (18 octobre2002)

Sources :Le site de Françoise Chandernagor

Petite remarque perso :

Je connaissais l’histoire de Louis XVII. Enfin, celle que tout le monde connaît. Françoise Chandernagor nous propose ici un autre angle de vue. Petit à petit, on entre dans l'intimité de la chambre et tout ce que fait l'enfant, tout ce qu’il vit, on le "ressent" à travers une multitude de détails quotidiens. Il ne s’agit plus de Louis XVII, mais d’un petit garçon de huit ans que les bouleversements de l’histoire ont purement et simplement emprisonné dans sa tour, puis oublié. Il était là comme s’il n’y était plus, il n’avait plus rien d’humain aux yeux des autres. "Un monstre", "une bête". De trop, inutile, en disgrâce, otage dont personne ne savait que faire alors… tout le monde a préféré "l’effacer". Mais qui était tout le monde ? Les responsables d’hier disparaissaient, d’autres les remplaçaient qui aussitôt étaient à leur tour exécutés. C'était le règne de la peur, la peur de "l'autre"...
La Tour était sans mémoire.
Françoise Chandernagor s’interroge sur la « responsabilité » des hommes devant l’Histoire, certes, mais aussi devant l'enfant, devant l'humain… Elle nous rend Louis XVII familier, en en faisant non un fils de roi, mais un petit garçon qui se replie sur lui-même, un peu plus loin chaque jour, un peu plus absent, parce qu'il n'a pas d'autre alternative. Il mélange le jour et la nuit, ses rêves et la réalité, ses fantômes et ceux qui viennent de plus en plus rarement dans sa chambre. Cette chambre comme un ventre... et l'enfant qui redevient... foetus. Le chemin inverse de la vie, celui de la mort, mais aussi de la délivrance. Nous sommes souvent choqués, bouleversés par ce qu’il vit et par ses conditions terribles de détention. Et si nous étions aussi, quelque part, concernés par ce silence ? Des enfants ainsi malmenés par l’Histoire, il y en a eu, il y en a encore. Nous le savons, nous le lisons dans les journaux...
La chambre nous conduit à une réflexion intéressante. Parce qu’elle nous bouleverse, elle nous fait prendre conscience de l’horreur ordinaire et silencieuse de l’oubli, cet oubli qui nous "épargne" les questions délicates.

 

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