Extrait
:
Mais pourquoi est-ce que je ne peux
m’empêcher
De crier ?
Pense l’Homme dont le corps est tendu comme un arc,
Comme un pont entre la vie et la mort.
Pour être entendu ?
De qui ?
Qui pourrait nous entendre ?
Nous qui sommes enterrés vivants.
Depuis combien de temps ?
Au début,
Tous,
Ils avaient compté.
Mais après cinq années…
Depuis,
Tous,
Ils avaient renoncé à compter
Les jours, les semaines, les mois, les années…
Le temps des hommes.
Depuis,
Tous,
Ils se contentaient du jour par le soupirail
Ou de la nuit ;
Du froid de l’hiver
Ou bien de la chaleur…
Le temps des bêtes.
Parfois, cependant,
L’un d’eux reprenait ce qu’il faut bien nommer
Espoir.
Il tentait alors de se souvenir ;
Combien d’hivers et combien de chaleurs à crever ?
Mais tous,
Toujours,
Ils se trompaient.
Et si quelqu’un
Quelque part,
Finissait par m’entendre ?
Après plus de dix-sept années.
Car l’homme dont le corps s’arque sous la douleur
Est le seul à savoir
Encore.
Car lui,
Jamais,
Il n’a renoncé à compter.
Et puis il sourit.
Malgré ses yeux enfoncés dans leurs orbites, Ses cheveux
blancs,
Son teint gris,
Et ses joues hâves mangées de barbe,
Son visage a gardé quelque chose de la beauté de ses vingt
ans
Une beauté un peu androgyne,
Rien qu’un peu.
Et tous les autres,
Ceux qui ont arrêté de compter,
Se demandent pourquoi l’Homme sourit :
Peut-être a-t-il perdu la raison ?
Mais l’Homme n’a
pas perdu l’esprit.
L’Homme dont le corps s’arque
Dans l’espoir encore,
De regagner la rive de la vie
Sourit parce qu’il est certain,
Désormais,
Que quelqu’un,
Quelque part,
L’a entendu
- Son cri. (Page 91-92) |