Un Monde A Lire
CONTRETEMPS
 
Bernardo TORO
 
Aux éditions Les Petits matins
Paru en octobre 2006
355 pages
ISBN : 2-915879-22-2
 
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« C’est le silence qui se trouve au départ. »

«Quand l'âme d'un homme naît dans un pays, il y a des filets qu'on lui jette dessus pour l'empêcher de prendre son essor. Tu me parles de nationalité, de langue, de souvenirs. J'essaie de m'évader de ces filets en usant pour me défendre des seules armes que je m'autorise : le silence, la rue et l'exil."(Page soixante sept)

Résumé :

Présentation par l'auteur :

Un adolescent de dix-sept ans quitte le Chili de Pinochet pour recommencer une nouvelle vie à Paris. Seul, sans ressources, perdu dans une ville dont il ne maîtrise pas la langue, il est amené par les circonstances à fréquenter un restaurant chilien, où il retrouvera Laura, le femme d’un dirigeant d’extrême gauche, qu’il a rencontrée six ans plus tôt, lorsque, persécutés par la police politique, elle et son mari ont trouvé refuge chez ses parents. Une relation se noue entre ces deux personnages que tout oppose : l’âge, la situation familiale et surtout le rapport au présent. Elle, repliée sur son passé dans un pays qu’elle n’a pas choisi ; lui, tourné vers l’avenir et pressé de tirer un trait sur son passé. Mais le passé fait retour par un biais insoupçonné.

Source: Le blog du roman

 
"Les rapports entre mémoire et oubli sont trop souvent appréhendés en termes moraux, on parle alors de devoir de mémoire avec tout ce que cela comporte de culpabilité. Nous savons qu’il en va tout autrement, ne serait-ce que parce que la mémoire a une dimension traumatique et l’oubli un effet réparateur" Bernardo Toro
 

Extrait :

En quittant Santiago, j’avais dû opérer une grande rupture, arriver au bord de l’effacement : changer de vie, de langue et même de peau. Ce matin-là, la voie que je m’étais moi-même ouverte décrivait subitement une courbe et se refermait derrière moi. Libre, de mon propre gré, j’étais revenu à mon point de départ.

C’était la jeune femme que j’avais convoitée à quatorze ans, c’était la femme désemparée qui venait partager un pichet de sangria au restaurant, c’était la femme nue et sans secret que j’avais été incapable de regarder dans le canapé du salon. C’était aussi, à travers elles, un pan de mon histoire qui revenait en trombe par-dessus la grille du balcon. Une nouvelle fois, comme dans mes rêves, j’avais l’impression d’enjamber ce pont imaginaire. Santiago et Paris, passé et présent, tout était à nouveau mélangé.

Les murs de la gare poudroyaient. Je sentais autour de moi une présence chaude, oppressante. La fatigue de cette nuit blanche allumait sous ma peau une sorte de combustion. J’avais l’impression de ne lus pouvoir respirer.

— Qu’est ce que tu regardes ?

Pourquoi me sentais-je si seul, maintenant que je ne l’étais plus tout à fait ? Laura ne s’ajoutait pas à ma vie. L’espace par où elle était entrée risquait d’être vide dès que je l’aurais quittée. Sa personne ne pouvait pas répondre pour le vide qu’elle causait. C’est à cet endroit que je me sentais si seul, à cet endroit que l’air me manquait. Et, comme quelqu’un qui chercherait à chasser une pensée triste, j’avais levé la tête afin de mieux respirer. (Pages soixante-dix-neuf & quatre-vingt)
 
Les jours se succèdent comme autant de points sur une ligne, la mémoire les rassemble, l'oubli les éparpille. (Page trois cent trente et un)
 

Critique/Presse :

"Contretemps est une grande vague qui entraîne dans son sillage une foule de choses oubliées. Au moment de fermer le livre, nous entendons encore son fracas assourdissant, notre vie y explose et s’en va rejoindre le cours de l’histoire. Ce bruit ne nous quitte plus. Il est fait de la matière même de nos vies."
Patricio Manns (Auteur, compositeur, écrivain chilien . Il a publié en France «Cavalier Seul», chez Phébus, «Quatre saisons en Patagonie» chez Gallimard. «VIOLETA PARRA La guitare indocile», chez Les Editions du CERF.)

Petite remarque perso :

Les deux personnages principaux du livre, un tout jeune homme et une femme d’une trentaine d’années exilée elle aussi ont chacun une manière différente de vivre l' exil. L’un ne voulant pas céder au piège de la nostalgie, l’autre ne parvenant pas à apprivoiser cette France dont même la langue semble impossible à maîtriser. Laura est trop emplie encore d'un passé qui ne refait que difficilement surface. Il lui faudra trouver "les mots pour le dire"...

Très belle écriture que celle de Bernardo Toro... forte et poétique... puissante, évocatrice de « l’extérieur » par le chemin de « l'intérieur »... magique ! L'enfant a vécu par bribes les jours sanglants de la prise de pouvoir de Pinochet, mais son regard porté sur l'événement en garde des "impressions" plutôt que de vrais souvenirs. Le silence qui lentement s'est abattu sur ses proches... Ce silence, ce "calme opressant". A Paris, le jeune chilien est seul. Seul dans une ville qu'il ne connait pas, qu'il explore lentement, en rasant les murs. Seul aussi près de Laura. Seul parmi ses amis, décalé, n'appartenant pas vraiment à leur "génération". Quelques années de moins qu'eux font toute la différence. Lentement, il devient le dépositaire de leur mémoire. Lui qui en fuyait les pièges. A l'écoute de ces multiples récits, et en particulier celui de Laura, il se réapproprie lentement les événements dont il n'avait été qu'un témoin lointain...

Ecrit en français directement, comme si l'espagnol maternel ne pouvait pas encore dire ce que le français ose ? Il faudra du temps encore pour que l'intimité de l'émotion rencontre l'intimité du langage.

Dans l’exil, les frontières s’estompent... et les rues des grandes ville parfois... se mélangent. Passerelles mystérieuses entre un ici et un là-bas, entre le livre, son auteur, ses lecteurs... Entre les mots et le silence... Entre la mémoire et l'oubli... Infini réseau d'émotions.

 

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