Retour  

CREPUSCULE

Susan MINOT

 

   
Liste alophabétique
Bibliothèque virtuelle

Fiche :

Auteur Susan Minot
Traduction Claude Demanuelli
Editeur Gallimard
Collection Folio, numéro 3655
Nombre de pages 349 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2070422267

Résumé :

Ann Lord « ne verra pas jaunir les feuilles » cet automne. Mais qui, d'Ann Grant, la jeune fille, ou d'Ann Lord, la vieille femme, va mourir ? Quelle est l'identité, quelle est cette part d'elle-même vouée à l'oubli des autres, qui va soudain sombrer ? Se peut-il que l'amour fou, le premier, le grand amour, qu'elle n'a connu que quelques heures de sa vie de femme, d'épouse, de maîtresse et de mère, soit le seul souvenir à émerger d'une existence qu'elle a traversée plutôt que véritablement vécue ? Dans ce roman, Susan Minot s'interroge sur le puzzle de la mémoire, sur l'image que les autres - les vivants retiendront de nous, sur la persistance du souvenir en nous abandonnant au flux du temps qui passe, sans essayer de le maîtriser. Elle nous laisse au coeur la nostalgie poignante de ce qui aurait pu être et n'a jamais été. Ce texte se rapporte à l'édition Poche

 

Extrait :

"Où étais-tu pendant tout ce temps dit-elle. Où donc étais-tu ?
Loin j'imagine.
C'est bien mon avis. Beaucoup trop loin.
Long silence
Sais-tu qu'au début tu me faisais un peu peur ? Au tout début.
Non?
C'est pourtant vrai.
Il sourit à cette idée.
Tu donnais l'impression de n'avoir besoin de personne, dit-elle.
Pourtant, c'est quand on est comme ça qu'on a le plus besoin des autres. Tu ne le savais pas ?
Si, je l'ai appris. Trop tard.
Il n'est jamaist trop tard pour apprendre, dit-il.
Peut-être pas? Mais trop tard en cotu cas pour agir en conséquence."

"Tu as oublié, dit-elle.
Je n'ai jamais oublié.
Non ?
Je t'assure.
Si tu le dis.
Je n'aime pas te voir comme ça.
Comment pouvais-je savaoir que tu n'avais pas oublié ?
Tu aurais dû t'en douter.
Comment ? Comment étais-je censé savoir ?
Ann, dit-il en lui prenant la main.
Oublier, se souvenir... Quelle importance ?
Je n'aurais pas pu t'oublier.
Quelle différence, de toute façon ? dit-elle.
Il y en a une.
Peut-être, je n'en sais rien.
C'est toi qui as fait la différence, dit-il. Tu as changé ma vie.
Mais je n'étais pas là pour le voir.
Non.
Ta vie. Je n'ai jamais pu voir à quoi elle ressemblait.
Rien n'est parfait, dit-il.
Non.
Tous deux souriaient."

Elle se réveilla avant l'aube en toussant. Elle distinguait bien la forme du verre d'eau sur la table de chevet, mais il était trop loin pour qu'elle puisse l'atteindre et, au bout d'un moment, elle parvint à se calmer sans avoir besoin de boire.
Elle resta allongée sans bouger, tandis que la pièce s'éclairait. De bleu, le plafond devint gris, puis gris clair. On aurait dit que quelque chose, pas simplement le jour, commençait. L'espace d'un long moment, elle eut l'impression… de quoi au juste ? La lumière de l'aube lui fit penser à la création du monde. C'est à cela qu'avait dû ressembler le premier jour. Une fragile lumière jaune se répandait peu à peu autour d'elle, et toutes les peines et les souffrances qui pesaient sur elle semblèrent soudain s'envoler pour faire place à l'espoir le plus incongru. Car que pouvait-elle bien espérer ? Au mieux, une fin rapide. Et pourtant, elle se sentait légère, et pleine d'espoir non seulement pour elle-même mais –c'était vraiment absurde- pour l'humanité tout entière. Elle était là à attendre sur une feuille frémissante et pensait à tous ceux qui, étendus sur leurs feuilles, attendaient le lever du soleil, et elle avait le sentiment que si tous faisaient montre de suffisamment de sagesse et de patience, chacun finirait par obtenir ce qu'il souhaitait. Elle en était même sûre. Un éclat orangé avait envahi la pièce.
Sur la table de nuit, le verre commença à disparaître. Elle ferma les yeux un moment pour mieux se concentrer; et la douleur augmenta. Voilà l'obscurité qu'elle aurait à contempler pendant très longtemps. Elle rouvrit les yeux. Le verre continuait à s'estomper. Elle ne voyait plus le niveau de l'eau, elle ne voyait plus que le bord. Il ne fallait pas qu'elle le perde de vue. Il devenait de plus en plus flou mais il fallait à tout prix qu'elle ait les yeux sur lui au moment où il s'évanouirait pour de bon." (Pages 61/62)

La porte se referma.
Quel dommage que tu ne puisses pas venir t'allonger à côté de moi, dit-elle.
Ce serait bien agréable.
Inutile de te dire que j'ai changé.
Il prit sa main. Ta main, elle, n'a pas changé. C'est toujours la même vieille main.
Vieille, tu peux le dire.
J'aurais dû dire, la même jeune main.
Merci. C'est gentil.
Le même douce main.
Très gentil.
Son regard traversa la pièce pour aller errer sur ces objets qu'elle avait acquis au fil des ans et qui aujourd'hui auraient dû lui procurer quelque satisfaction. L'encrier dans son nid d'oiseau en bronze, l'huile qui représentait une église et qu'elle avait trouvée dans cette brocante, les soucoupes françaises en émail… tous ces objets perdureraient, elle, pas. C'était donc ça qu'elle laisserait derrière elle ? Mais les objets de la maison n'étaient pas elle. Les enfants eux aussi lui survivraient, mais ils n'étaient pas elle non plus, même s'ils étaient sortis d'elle. Rien n'était elle, sauf ce qui lui était arrivé personnellement, et il n'en existait de traces qu'au-dedans d'elle. Et même là, ce n'était plus que brouillard.
Tu es bien silencieuse aujourd'hui, dit-il.
Je réfléchissais.
Il la laissa réfléchir un moment.
Puis elle dit, Je ne te demanderai pas.
Tu ne me demanderas pas quoi ?
Si c'était pareil.
Pareil que quoi ?
Pareil pour toi.
Ann.
Ce que je veux dire, c'est… est-ce que ça a autant compté pour toi ? Je ne sais pas pourquoi je… non vraiment… Pourquoi je m'obstine à vouloir en parler.
Tu peux en parler tant que tu veux.
Oui, dit-elle en riant. C'est justement le problème. Je pourrais. Elle réfléchit encore un moment. Quand elle reprit la parole, ce fut, semble-t-il, pour s'adresser à elle-même davantage qu'à son interlocuteur.
Mais à quoi bon ?
Pour que je sache, peut-être ?
Elle le regarda. Retrouva le visage qu'elle avait connu au tout début, même s'il avait vieilli. Oui, elle le retrouvait tel qu'en lui-même. Elle sourit.
On ne sais jamais rien, dit-elle. (…)

Les images prennent vie en même temps que la sensation de vertige qui l'envahit, ces lèvres dans son cou lui procurent une telle sensation qu'elles ne peuvent qu'en rappeler d'autres. Les images continuent d'affluer, floues, désordonnées, et elle se demande comment la vie peut continuer ainsi, avec toujours plus d'images qui s'empilent dans le cœur, se bousculent et enflent comme une musique. Comment leur faire de la place à toutes pour toutes les garder ? La réponse, Ann Lord la connaissait maintenant, au bout de tant d'années. Et la réponse était que l'on ne pouvait pas. On oubliait. Incroyable le nombre de choses que l'on avait pu connaître et qui disparaissaient purement et simplement.

Tu disais que cela ne disparaîtrait jamais, dit-elle. Mais comment est-ce possible ?
Il ne répondit pas tout de suite. Quand quelques chose est arrivé, c'est forcément là. Personne ne peut te l'enlever. Personne n'y peut rien changer.
Même si ça n'a pas duré ?
Mais ça dure dans ta mémoire, dit-il. Et ta mémoire, c'est quelque chose, non ?
Plus pour longtemps. Elle sourit.
Ne dis pas ça.
Je peux tout dire. Le seul aspect positif de l'affaire, c'est que maintenant je n'ai plus à me retenir, je peux dire tout ce que je veux.
Et avant non ? Tu as toujours été aussi prudente ?
Je ne le croyais pas, dit-elle. Mais il semble bien que j'aie toujours été plus prudente que je ne l'imaginais.
Il ne dit rien.
Ce qui me frappe pourtant, c'est que tout le monde a l'air soudain si courageux.
Vraiment ?
Oui. Ils savent qu'il n'y en a plus pour longtemps et pourtant…
Et pourtant quoi ?
Ils font comme si de rien n'était.

 

Critique/Presse :

Dans ce roman grave au titre évocateur, Susan Minot s'interroge sur ce qui reste de ce côté-ci du miroir au moment où tout est presque fini. Avec ses phrases coulées et son souffle exaltant, cette conteuse-née a décidément appris l'art du mot juste. (L'avis de la Fnac)

Un très beau récit sur la vieillesse avancée et consciente du "crépuscule" de la vie. Tout en notations élégiaques et nostalgiques - Amazon.fr

Une blessure d'amour inguérissable
par Pascale Frey - Lire, avril 2000

C'est à chaque fois un grand bonheur de retrouver Susan Minot, bien que ses livres nous plongent dans un univers de nostalgie et de chagrin. Dans Mouflets, un roman d'inspiration autobiographique pour lequel elle a remporté le prix Femina étranger en 1987, elle racontait la vie d'une famille brisée par la mort de la mère. La vie secrète de Lilian Eliot, il y a cinq ans, nous transportait dans la bonne société bostonienne à laquelle Lilian appartenait malgré elle. Lilian qui se languissait d'un amour de jeunesse.

C'est un peu le même thème que Susan Minot aborde dans son nouveau roman, Crépuscule. Cette bouleversante histoire se déroule sur deux périodes: en 1952, alors qu'Ann Grant, jeune fille à l'avenir souriant, tombe follement amoureuse d'un homme inaccessible, Harris Arden. Même s'il partage ses sentiments, il va épouser une autre femme, enceinte de lui. Quarante ans plus tard, Ann a enchaîné trois mariages malheureux, elle a des enfants dont elle ne se sent pas très proche et se retrouve transpercée de perfusions pour calmer la douleur que lui cause un cancer incurable.

Assommée par la morphine, à demi inconsciente, elle se souvient fugitivement de son passé. Et de cette passion dont elle ne s'est jamais remise. Ses maris ressemblent à des passagers sans bagages qui auraient fait une brève halte dans sa vie, alors que les quelques heures passées dans les bras de Harris Arden la marqueront jusqu'à son dernier souffle.

Construit en alternant régulièrement passé et présent, les noms de famille successifs d'Ann servant de repères, ce récit met en scène de nombreux personnages et illustre combien une destinée pleine de promesses peut sombrer dans la médiocrité et le drame. Ann comprend qu'elle a raté sa vie et que, depuis 1952, elle a seulement tenté, vainement, de guérir sa blessure d'amour. Mais il est trop tard pour les regrets. «Tu ne verras pas les feuilles jaunir cet automne», lui a annoncé son médecin.


Tu ne verras pas les feuilles jaunir
par Pascale Frey - Lire, mai 2002

En attendant avec impatience la parution du prochain roman de Susan Minot, pas pour tout de suite malheureusement, nous pouvons découvrir ou relire son sublime Crépuscule (ses deux précédents livres, Mouflets, prix Femina étranger en 1987, et La vie secrète de Lilian Eliot, étaient eux aussi excellents). Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette ravissante Américaine, née à Boston en 1956 et pétrie de talent, voit rarement la vie en rose. Est-ce la nostalgie ou le désespoir qui l'emporte dans ses pages? Impossible de le déterminer car le combat se joue à forces égales. Difficile aussi de comprendre pourquoi ces récits si dramatiques, si sombres et si désespérants, constituent un tel bonheur de lecture.

C'est pourtant le cas avec l'histoire d'Ann Grant, qui va passer sa vie à se languir d'Harris Arden, un homme rencontré dans sa jeunesse. Entre eux deux, ce fut le coup de foudre. Mais le bel Harris était déjà fiancé à une jeune femme, enceinte de lui. En homme d'honneur, il se résigna à un mariage de raison et ne chercha plus jamais à revoir Ann. Aujourd'hui, Ann est en train de mourir d'un cancer: «Tu ne verras pas les feuilles jaunir cet automne», lui annonce son médecin qui est également son ami. Et tout au long de sa lente agonie, entre quelques moments de conscience et les brumes de la morphine, elle se souvient. De cet amour perdu, de sa vie gâchée, de ses maris qui n'ont compté pour rien. Aujourd'hui, il est trop tard et elle le sait. Il n'y a pas de deuxième chance. Un roman bouleversant de tristesse et de regrets.

 

Petite remarque perso : Cette femme, allitée par un cancer en phase terminale, a passé sa vie à enfouir au plus profond d'elle même son amour si grand (bien trop grand… ) pour un homme avec lequel elle n'a rien pu partager d'autre qu'une nuit… oui, elle passe sa vie à l'enfouir le plus profondément possible pour ne pas en souffrir d'une manière trop violente… trop viscérale… et… elle consacre ses derniers jours de vie, son chemin vers la mort à se défaire un à un de tous ces voiles qui la recouvraient pour enfin reprendre la voie de… cet amour là… pour simplement se retrouver et partir en paix. La souffrance infligée par une histoire de coeur bien des années auparavant prend le pas sur la souffrance physique, s'incorpore à elle. L'émotion est immense à la lecture de certains passages. Parfois le foisonnement des personnages est un peu déroutant, mais l'histoire est magnifiquement construite et l'écriture assez excpetionnelle dans le rendu de cet état un peu second mais pourtant d'une terrible acuité que ressent la malade dont le corps inerte cache une intense activité, celle du souvenir.

Haut de la page