Vous vous dites : il faudra que j'aille voir de plus près ce chantier du tramway. On ne peut pas laisser passer un événement historique sans l'accompagner. Vous vous dites ; il faudra que je me décide à rendre visite aux professeurs qui se plaignent du fiston, qui ne prend rien au sérieux. Mais ils ne sont pas libres, les professeurs. Et moi pas davantage. Nous jouons au chat et à la souris. Vous vous dites : je vais relever les prix au marché et dans un an, je comparerai. J'ai bien le droit à mon indice personnel. Mais je crains qu'on ne me prenne pour un contrôleur avec ma serviette de ministre. Vous vous dites : je vais écrire à cet ami en dehors des condoléances ou des cartes de bonne année. Mais il peut avoir changé d'adresse. Alors je m'abstiens, le cœur en repos. Vous vous dites : il va pleuvoir, inutile d'arroser. Mais le vent brûlant chasse les nuages et vos salades baissent l'oreille avant de s'effacer pour de bon. Vous ne dites pas : rappelez-moi votre nom, à cette connaissance qui se souvient, elle, fort bien du vôtre. Voilà comment on perd le sommeil après la mémoire. Vous vous dites : il y a trop d'hommes, de femmes et d'enfants qui meurent de faim sur cette planète, mais leur venir en aide est bien compliqué. Et puis, ce qu'on donne, on ne sait pas où ça passe. On verra plus tard. Vous n'en dites pas moins qu'il ne faut pas s'en faire. Mais vous n'êtes pas plutôt levé que vous scrutez le ciel en lui demandant d'être clément, que vous prenez votre tension et celle de votre voiture, que vous courez au journal pour lire votre horoscope et les gros titres des horreurs quotidiennes. Vous dites qu'en tout cas, vous n'y êtes pour rien. L'essentiel, pour vous, c'est de choisir le bon côté de la rue, pas celui où les tuiles branlent sur les hauteurs. C'est d'être rentré à la maison pour ne pas manquer un seul coup de revolver de votre feuilleton préféré. C'est de croire que tout serait parfait si chacun, autour de vous en faisait autant. Vous me dites qu'après tout, quand on n'y regarde pas de trop près, ça ne va pas si mal, qu'on est encore libre de croire au père noël et qu'en écoutant bien on peut encore entendre des oiseaux qui n'ont pas peur de chanter. Qu'on finira bien par trouver une lessive qui lave encore plus blanc nos consciences tourmentées. En somme que la vie n'est qu'un mauvais moment à passer…
Mais ça vaut encore mieux que de ne rien dire du tout. L'ennui,
c'est que la jeune génération s'y prépare, elle
qui raccourcit tout, à commencer par les mots : on ne vit plus
en appartement mais en appart'. Il paraît qu'on appelle ça
s'éclater. Et si c'était la vie peau de chagrin ? 03/10/1986
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