Le "Parisien" en Morvan, c'est le gars de l'assistance publique. Il aura eu la chance d'être autre chose qu'un matricule, grâce à l'amour de Marguerite, sa mère nourricière. « Ce que je ne supporte pas, c’est qu’on dise qu’elle a vieilli la Marguerite. Nous avons le même âge, nous avançons du même pas, par tous les temps. Elle n ‘a rien changé dans la maison morvandelle : mon lit est toujours fait comme si j’allais y coucher ce soir, tous les soirs. Et qui vous dit que je n’y couche pas ? Dans l’armoire, à la place du livret noir, il y a mes lettres, toutes mes lettres et des photos, une chaîne d’amour qui lui tient chaud au cœur quand elle a du chagrin de me savoir si loin. Et les lettres de David qui sent bien que ce n’est pas une maman comme les autres. Il sait pourtant qu’elle s’est trouvée là, dans le naufrage, et je crois qu’il l’en aime davantage. Elle l’attend tous les ans au mois d’août. Son vélo est au grenier avec le mien. Ils lui donnent une semaine par an, Mariette et David. Il paraît que c’est la récompense… Moi, je les remplace avec Aline au bout de la semaine. On reprend les vélos au grenier pendant que la Marguerite fait un petit somme, sa chienne dans les jambes. Elle n’a pas voulu qu’on fête ses quatre-vingts ans parce que, dit-elle, nous avons le même âge. Un jour je l’ai laissée seule avec Aline, mais je n’ai jamais su ce qu’elles s’étaient raconté. J’en ai profité pour renouer avec des compagnons de sottise. Je n’avais que l’embarras du choix : tout homme qui longeait les haies, une fourche sur l’épaule, était un vieux complice. Le passé n’est pas forcément en habit noir. Et puis j’ai couru au ruisseau, mon ruisseau que les vernes embrassaient pour moi à toute heure du jour et de la nuit. Mon ruisseau qui m’avait toujours consolé dans mes terreurs de gosse. J’y ai trempé un doigt, toute la main. J’ai compris que c’était lui que j’emportais et qu’Aline partageait avec moi sans le savoir. Elle me disait parfois au beau milieu de la nuit : « tu as la main glacée, Michel ». Et je lui répondais sans même me réveiller : - C’est toujours cette eau qui coule et pourtant je ne veux pas qu’elle s’arrête. Je sens que si elle s’arrête, je perdrai la Marguerite. J’ai fait une longue halte à la fontaine. Sa barbe de mousse avait encore grandi, les salamandres devaient dormir. Je n’en ai vu aucune et pourtant j’ai écarté la mousse avec mille précautions avec un bâton de noisetier tout neuf. Car j’avais retrouvé mon couteau au grenier, à peine rouillé. L’eau s’est mise à trembler et je l’ai imitée dans son reflet tourmenté. Mais j’ai eu ma récompense, avec le retour au calme : le visage de la Marguerite avec ses yeux rieurs. » LE PARISIEN DE LA MARGUERITE – 1992 Editions Solange BRAULT de BOURNONVILLE |