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Auteur Michèle
Desbordes À la fin de sa vie, un maître italien du XVIe siècle vient avec ses élèves s'installer au bord de la Loire, à l'invitation du roi de France. Il est peintre, sculpteur, architecte et anatomiste, un peu Michel-Ange, beaucoup Léonard de Vinci. Dans le lieu de résidence qu'on lui attribue, il fait la connaissance de la servante qui l'assistera au quotidien. Elle n'est plus très jeune. Elle n'est pas particulièrement belle. Elle est abîmée par les lourdes tâches qu'elle accomplit depuis des annéesComme lui, dans le registre de l'art. La Demande est, au sens le plus nu du terme, l'histoire d'une relation entre un artiste et une femme. Sans artifices. Près de la Loire qui coule. Au cœur du silence et du temps qui passe. Au cœur du respect et de l'amour qui s'installe. Jusqu'à la "demande" finale... Un chef-d'œuvre unanimement salué par la critique au moment de sa parution. (L'avis de la Fnac)
Il la regardait comme on regarde ce que l’on découvre, sans faveur ni complaisance. Aux derniers jours du printemps elle dut prendre l’habitude du regard sur elle, se dire que le maître pouvait observer le serviteur comme il observait un arbre ou une couleur de ciel, un cadavre dans un fossé, parfois les choses les plus inattendues tranquillement et sans histoires devenaient si banales et ordinaires que si elles venaient à manquer la vie en était encore plus difficile, quand il se détournait elle le remarquait, puis l’air de rien se détournait à son tour. Il parlait des habitudes, de ce qui commençait et de ce qui finissait. Il dessinait
un visage, ni homme ni femme ni enfant, cherchait dans les cartons d’anciens
dessins, le regard clair sous la paupière transparente, l’amas
de boucles, recommençait, comparait, en Italie ils avaient parlé
de l’ange, des délicatesses de fleur meurtrie à peine
éclose, du creux du cerne sur la joue, cette impression de chaleur,
de peau brûlante, l’émotion, le plaisir, comment savoir,
tout parfois avait été si magnifique. L’Express, 18 février 1999 par Martine de Rabaudy : La tendresse entre un peintre de cour et une servante imaginée par Michèle Desbordes a la délicatesse d’un impromptu de Schubert. Le Monde, 15 janvier 1999 par Patrick Kéchichian : Lisez sans attendre ce livre, et faites passer le mot. On voudrait susciter assez de confiance pour n’avoir pas à en dire davantage. Non du tout qu’à trop parler de La Demande on risque de dévoiler le ressort d’une intrigue palpitante : il n’y a pas d’intrigue. Simplement, la surprenante beauté de cette « histoire » [...] est comme intérieure, tellement enclose dans la ligne pure du récit qu’on répugne presque à la décrire ou à la commenter du dehors. [...] Les phrases sont longues, ponctuées de virgules plus que de points, pour mieux faire éprouver l’écoulement du temps. Aucune préciosité ou joliesse de style, aucun effet extérieur. Une perspective comme absente. Une ligne d’horizon rapprochée. Une présence commune, lancinante, des êtres et des choses en deçà de cette ligne... Des modèles ? le Tolstoï des nouvelles peut-être, Pierre Michon pour le choix des vies invisibles, mais sans l’héroïcité de leurs vertus. On lit çà et là que l’humanisme, vieille lune blafarde, a fait son temps – mais au profit de quoi ? du cynisme ? du mépris ? –, qu’il n’est plus apte, en littérature du moins, à donner du fruit. Michèle Desbordes ne cherche pas à réhabiliter cette vision de l’homme, ou à en inventer une nouvelle. Elle conte simplement son histoire où des hommes et des femmes se regardent, vivent ensemble, se parlent ou se taisent, se taisent surtout, vieillissent et meurent. Une attention, un soin pudique les font être ensemble. Et cela suffit. Passez le mot. La Quinzaine littéraire, 16 février 1999, par Anne Thébaud : Le temps retrouvé S’il est une particularité des récits de Michèle Desbordes, c’est de rendre au temps sa densité. La destinée humaine se trouve prise dans les rets insensiblement resserrés d’une toile qui l’étrangle, la rend prisonnière d’un compte à rebours et d’atavismes contre lesquels il est vain de lutter. Les personnages sont également imprégnés du temps qu’il fait, le temps figurant cette fois-ci l’espace, la géographie d’une contrée, avec ses particularités météorologiques, sa lumière et son atmosphère. L’espace et le temps se conjuguent dans l’expression de la répétition, des habitudes, comme autrefois on ravaudait la toile. Libération, 11 février 1999, par Jean-Baptiste Harang, La servante Tassine Une histoire tissée de silence entre une servante et un maître italien du grand siècle : La Demande de Michèle Desbordes. Michèle Desbordes écrit du silence, du silence avec des mots. Elle dit des gens qui se taisent, elle dit les mots que ces gens ne se disent pas, elle dit ce qu’ils ont l’air de dire, ou plutôt ce que leur air dit, leur air, leurs yeux, leurs gestes lents, leurs postures immobiles. Elle dit les mots tus, ceux que les gens gardent pour eux. Ils ont le cœur gros sous la toile, mais on ne le voit pas battre, il respire l’air du dedans, il respire la lenteur, le bruissement des tempes. Une lenteur extrême, un temps mort, un temps mort-né, non pas mort, alenti, seulement alenti, comme la cognée des cœurs sous l’emprise du froid, comme s’épuisent les fleuves au lit soudain trop large, ils cachent leur puissance au fond de leurs eaux lourdes. La Loire. L’écriture de Michèle Desbordes est du temps à l’état pur, à l’état natif, comme on le dit de l’or, et des gens qui sont nés, bien nés ou mal nés, dont la valeur sait atteindre le nombre des années, du temps subi, assumé en attendant la mort. Ici, dans La Demande, ils sont deux, elle et lui, innommés, lui le maître, elle née servante, ils s’observent sans s’épier, ils échangent des regards, peu de mots, et partagent au-delà de leurs naissances dépareillées la modeste et précieuse dignité d’être nés, et le devoir de la porter jusqu’à l’ultime instant, celui où le temps que l’on s’est résigné à ne pas retenir s’arrête dans le silence du cœur. Éternel instant dans la mort retenu. Lui est un maître italien, peintre, sculpteur, architecte et anatomiste, un peu Michel-Ange, beaucoup Léonard de Vinci. À l’invite du roi de France, il gagne les bords de Loire à cheval, entouré de ses élèves, pour dessiner des ponts, des châteaux, y finir ses travaux et ses jours (Léonard est mort au Clos-Lucé, près d’Amboise, en 1519, François Ier régnait depuis cinq ans, mais ces noms-là, pas plus que d’autres, ne sont cités, nous sommes dans une histoire inventée). Elle est une servante, la servante, la seule servante, dont le seul devoir, la seule richesse et toute la dignité sont de servir, de vieillir en servant. Elle est la seule femme du livre, elle est toutes les femmes, comme si la seule condition de la femme fut de servir, dans une heureuse abnégation. On ne sait rien d’elle sinon qu’elle sert, qu’elle ne plaint ni son temps ni sa peine. Un jour un fils arrive, son fils, un fils mal venu, mal né, débile, et qui, comme le seul autre enfant des livres de Michèle Desbordes (L’Habituée, Verdier, 1995), ne survit pas à sa mère. Du fils non plus on ne saura rien d’autre. À la toute fin, la servante va parler, ils sont vieux, comme deux chenets de respect de chaque côté de l’âtre, le maître a tant appris du silence de la servante, la servante beaucoup compris de ce qu’on ne lui a pas dit. La Loire coule au loin. Les nuages et le vent. Sans que l’on entende sa voix, par le truchement du discours indirect, la servante fait sa demande, cette demande inouïe et pourtant déjà reçue avant d’être dite, la Demande majuscule du titre, la prière de servir encore après qu’on sera mort, après que plus rien ne sert plus de rien. Michèle Desbordes a écrit par soustraction, par ascèse, par économie, avec l’adresse impossible de celui qui écale un œuf cru, comme le maître sculpteur du livre, en retirant au magma des mots, au bloc primaire d’un marbre descendu Dieu sait où, cette gangue aveuglante et superflue qui cache aux yeux de tous, sauf aux siens, que dans l’énorme caillou de Michel-Ange bat le cœur de David et que lui seul à coups précis et vifs de burin sait lui donner vie, qu’un coup de trop le brise. Et lorsque le livre est lu, on le retourne comme un sablier, pour renverser le temps qu’il emprisonne. On revient au début, et l’on découvre que La Demande ne débutait qu’à la page 21, après que sous le titre Le Dernier Pays, la troupe du maître eut fait en italique le voyage d’Italie vers le pays de Loire dans un chapitre en marge, et que plus haut encore, bien avant le titre, en tout petits caractères, comme si le livre n’avait pas encore commencé, comme si personne ne le lirait, quelques lignes qui donnent le nom de la servante, elle qui dans le corps du texte semblait n’en avoir pas. Aussi, puisque jusqu’ici nous n’avons rien osé citer, de peur de réveiller ce silence ciselé, écoutons-les : « Elle savait qu’elle s’appelait Tassine et qu’elle était native de la région, il n’aurait su lui donner d’âge, et encore moins dire si elle était jolie ou non, il la regardait attentivement avec l’air d’être ailleurs ; il la regardait sans la voir, c’est ce qu’elle finit par penser, et puis elle vit son visage s’animer, un vague sourire paraître sur ses lèvres. Un mouvement vers elle. De l’intérêt ou une simple courtoisie, elle n’aurait su dire. Alors elle lui sourit à son tour. Le vent se levait et un nuage passa devant le soleil, obscurcissant les falaises, le vert des grands ifs. D’un geste lent elle montra le jardin et la maison, puis le précéda dans le grand escalier. Ce fut ce jour-là au manoir de Clan, et il était fatigué du long voyage. » Sur la page de garde, il n’est pas écrit « roman », mais simplement : « La Demande, histoire ». L’Humanité, 12 mars 1999, par Jean-Claude Lebrun : Cet art qui exalte l’humain Michèle Desbordes avait jusqu’à présent publié un roman et un recueil de poèmes. Avec La Demande, elle situe très précisément son écriture aux confins du romanesque et de la poésie, pour nous offrir l’un des textes marquants de la présente période. Perfection de la langue et du style, sens de la perspective, beauté plastique des images, épaisseur humaine : autant de raisons qui font de cette lecture un moment de plaisir intense. Évoquer le passé ne signifie pas forcément tourner le dos au présent. Avec La Demande Michèle Desbordes nous en offre la saisissante illustration. Voici en effet un récit qui nous transporte en pleine Renaissance, dans une demeure des bords de Loire, et qui ne cesse en même temps de nous renvoyer en écho ce qui peut donner prix aux choses humaines, d’hier et d’aujourd’hui. Un artiste âgé et une servante fatiguée par le labeur y tiennent une manière de dialogue muet et cependant d’une densité exceptionnelle. Des gestes, des regards, de menus signes donnés par les corps, l’application aux travaux respectifs, y emplissent leurs silences d’ondes multiples et incessantes. Pour tisser l’une des plus remarquables histoires qu’il soit donné ces temps-ci de lire. Force et beauté d’une vision qui ne cesse de maintenir ce texte sur les plus grandes hauteurs. L’artiste, à la fois peintre, sculpteur, architecte et ingénieur, est venu d’Italie avec ses élèves, répondant enfin aux invitations insistantes du roi de France. Il sait aussi que ce long voyage sera le dernier de sa vie : « Il avait toujours fallu partir chercher ailleurs de nouveaux maîtres. » Michèle Desbordes campe en l’espèce un alter ego de Léonard de Vinci. Un prologue relate l’épuisante chevauchée de Turin jusqu’à Lyon (« soixante et treize jours sur leurs chevaux dans la pluie et le froid des montagnes »), puis vers la Sologne et les bords de Loire. Et tout de suite s’imposent la force et la beauté d’une vision qui ne cesse de maintenir ce texte sur les plus grandes hauteurs. Tandis que dans ses bagages l’artiste tient serrés trois tableaux dont il ne se sépare plus, laissant derrière lui, sur une multitude de murs et de coupoles, dans autant d’églises et de palais, son œuvre immense, le voici donc s’avançant vers son dernier défi : transformer une campagne de France en une œuvre d’art, avec son château, ses terrasses, ses jardins et ses paysages domestiqués. Un projet grandiose, auquel il s’apprête à consacrer ses dernières forces. À cette ouverture dont on ne se lassera pas de souligner la justesse de touche et la splendeur d’ensemble, Michèle Desbordes offre alors une suite qui constitue son second tour de force et donne au livre sa véritable dimension humaniste. Certes le maître italien commence de mener à bien le grand œuvre pour lequel il a été convié à venir, mais son attention comme d’ailleurs le périmètre du récit, se resserre peu à peu autour d’une mince figure discrète, continûment affairée : la servante chargée de pourvoir aux besoins de la maisonnée. En fait une paysanne anciennement venue de tourbières proches, où règnent toujours la maladie, les fièvres et les tares congénitales. Un jour, ainsi que nombre de ses semblables elle « avait marché jusqu’au fleuve là où s’installaient les maîtres dans des demeures de pierre blanche. » Tout en finesse, Michèle Desbordes donne à cette figure d’abord dessinée en ombre, comme passée à l’estompe, une épaisseur telle qu’elle occupe bientôt l’horizon entier du récit. Sans le moindre effet de couleur locale ou d’exotisme historique. Seulement par la précision du regard, le sens de la matière et des formes. Les couleurs et la texture des vêtements, les gestes machinaux des mains, le dos fatigué qui se cambre, le corps se reposant un instant au coin de l’âtre ou requis par la préparation des repas, les lourds seaux rapportés du puits, qui courbent et alourdissent la silhouette, les bruits domestiques tard dans la nuit et tôt le matin... Un univers ici se recompose, dont parvient par bribes, dans une parole qui maintenant commence de se trouver, la somme des malheurs banals. Les « tristesses et les amertumes », enfouies « sous la patiente répétition des gestes de tous les jours », en une sorte d’« affirmation obstinée. » Tout cela comme perçu et enregistré par l’œil de l’artiste, quand, de plus en plus fréquemment, il se détache de ses carnets couverts de croquis, de détails architecturaux, de portraits, de dessins de mains. Car c’est dans la plus intime des proximités que l’art et la vie apparaissent ici représentés. Jusqu’à cette demande un jour faite par la servante, qui s’est à la longue installée dans une familiarité tacite avec son maître : qu’une fois la mort venue, son corps serve à une nouvelle étude d’écorché. Faute de se donner à cet homme célèbre, sans commune mesure avec son obscure personne, elle se donnera donc à son art. Michèle Desbordes suggère tout ce qui ici s’est noué, parvenant parfois à fugitivement percer, entre l’un et l’autre. Le premier redécouvrant dans le grand âge, par l’entremise de cette femme, des gestes et des attitudes, des couleurs et des formes, mais aussi des odeurs qui n’avaient en fait jamais cessé de l’accompagner, indéfectiblement liées au village natal, et plus encore à sa mère. Et mesurant désormais combien son art leur a été redevable. La seconde accédant, grâce à la présence de l’artiste, à la révélation d’elle-même. Entrevoyant en somme la possibilité d’une existence propre, en rupture avec le sentiment prédominant d’indifférenciation. La fin du récit, malgré son apparence – un trépas solitaire comme tant d’autres, sur un chemin de froidure et de vent –, peut se lire également comme un premier acte d’affiliation de soi : la servante avait décidé de s’éloigner quelques jours, afin d’accomplir un devoir sacré. Celle-ci disparue, il ne reste alors plus au maître qu’à prendre d’ultimes dispositions et se préparer à son tour au départ. N’attendant plus que de voir se déployer un dernier « ciel bleu », qui rassemblera le souvenir des années italiennes – la jeunesse et l’âge mûr, les innombrables œuvres peintes – et celui de la silhouette frêle et volontaire, qui déjà certainement dans sa mémoire se découpe sur fond d’azur. L’image d’un accord final – entre deux êtres, entre l’art et la vie – en laquelle vient se cristalliser l’extrême subtilité de ce délicat récit. |