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Prix
du roman fnac 2003 Auteur Pierre
Charras Devenir écrivain pour séduire la femme de sa vie ? L’entrée de Pierre Charras dans l’écriture, il y a plus de vingt ans, ressemble à un début de roman.
Interview Pierre Charras signe avec Dix-neuf secondes un bouleversant roman sur le thème de la séparation amoureuse et du surgissement apocalyptique de la mort au cœur du quotidien. Rencontre avec le deuxième lauréat du prix du Roman Fnac 2003. Que représente pour
vous l'obtention du Prix Roman Fnac ? Êtes-vous sensible
au fait que ce prix soit décerné par un jury n'appartenant
pas au monde de l'édition ? Quelle est la genèse
de Dix-neuf secondes ? Êtes-vous particulièrement attaché
à la thématique de l'attentat ? Est-ce la principale réflexion
que vous souhaitez provoquer chez vos lecteurs ? Propos recueillis par Sandrine Fillipetti - Fnac.com Au commencement est l'histoire d'un rendez-vous de désamour. Las d'habiter ensemble l'un sans l'autre, de voir le plaisir se défiler, l'amour dériver vers le raisonnable et la vie s'enfoncer dans la mollesse, Sandrine et Gabriel choisissent de se séparer. Parce qu'ils ont connu l'un et l'autre d'autres histoires, ils veulent faire l'économie de l'agonie, ambitionnent de rester légers, d'éviter la posture du drame, d'échapper aux pleurs et aux grincements de dents. C'est la raison pour laquelle ils imaginent un jeu, élaborent un scénario. Pour ces éternels adolescents qui se refusent à vieillir, c'est une manière comme une autre de conserver l'illusion de faire semblant. Ils décident de se retrouver dans le RER. Gabriel attendra la rame de 17h43, nom de code ZEUS, sur le quai de la station Nation. Sandrine décidera de descendre ou non de la porte arrière de la troisième voiture et de se jeter dans ses bras. Si elle ne vient pas, Gabriel attendra la nuit pour rentrer dans leur appartement, le temps nécessaire à Sandrine pour rassembler ses affaires et disparaître de son champ de vision.
Premières pages La dernière fois que j'ai vu Sandrine, je ne l'ai pas vue. À peine ai-je eu l'impression fugitive d'apercevoir son visage. Il ne faisait encore que s'esquisser derrière la vitre de la rame quand une épaule jaune l'a mangé. Il s'est dissous. Comme un fantôme, déjà. C'était un rendez-vous de désamour. Un coup de foudre à l'envers. Un adieu, peut-être. Mais nous voulions rester légers, éviter la posture du drame. Alors nous avions imaginé un jeu. Sans doute pensions-nous que si nous nous comportions comme des enfants, nous nous en tiendrions, pour les blessures, aux genoux couronnés et aux bosses sur le front. Et puis, nous nous aimions encore, je crois, et cela nous rassurait. Nous gardions les yeux ouverts sur nos impatiences, nos désillusions, nos tiédeurs. Il n'y avait pas d'urgence, ce n'était pas un cataclysme qui menaçait, même pas un orage, mais plutôt un brouillard, un crachin. Nous en étions au crépuscule de nous-mêmes, mais de tels soirs peuvent s'éterniser. Pour dire la vérité, nous n'avions pas irrévocablement décidé de rompre. Il revenait à Sandrine seule de refermer la porte que nous avions ouverte entre nous vingt-cinq ans plus tôt. Elle seule pouvait partir ou ne pas partir. Je me plierais à son verdict. Je m'en remettais entièrement à elle, par amour ou par courtoisie. Par respect, sans doute. Par lâcheté aussi, un peu, qui sait? Nous étions d'accord sur bien des choses, y compris sur le pire. Parce que nous avions connu, l'un et l'autre, d'autres histoires, d'autres fins d'histoire, nous avions perçu presque ensemble le grattement, dans l'ombre, des bêtes affamées résolues à nous dévorer vivants. C'est de cette agonie que nous avions voulu faire l'économie. Alors nous avions opté pour le sabordage, l'euthanasie. Nous nous trouvions dans la situation ambiguë du condamné à mort qui se suicide pour échapper au supplice. Il m'avait
fallu une nuit entière d'insomnie pour programmer la minutieuse
démolition à laquelle nous allions nous atteler. Dans l'obscurité
de la chambre, couchés sur le dos, nous nous tenions la main par-dessus
la couverture. Moi, les yeux grands ouverts, à déchiffrer
les festons de dentelle que projetaient au plafond les lampadaires de
la rue ; elle, les paupières closes, les lèvres disjointes,
à respirer profondément pour me laisser croire qu'elle dormait. Nous étions également stupéfaits. D'être encore là. Si calmes. J'ai levé les yeux vers elle avant de poursuivre. Je n'aurais pas dû. Elle était jolie, Sandrine, le matin. Presque autant que le soir. J'ai eu envie d'aller à elle, de la prendre contre moi et de lui proposer de continuer, de recommencer. Je suis souvent enclin à ce genre de bouffées de malhonnêteté. Je me suis senti prêt à proférer n'importe quel mensonge pour ne plus avoir à parler. Mais ça n'a pas duré. J'ai réussi à détourner la tête. Mon regard s'est accroché aux aimants multicolores plaqués sur le réfrigérateur. On aurait dit des médailles militaires. J'ai songé à des batailles, des massacres, des cadavres aux yeux étonnés. © Mercure de France, 2003
Pierre Charras
déroule son intrigue au fil d'un impitoyable compte à rebours.
Dix-neuf secondes suffiront pour que le train quitte le tunnel, émerge
dans les lumières du quai, stationne et reprenne sa course. Dix-neuf
secondes au terme desquelles le lecteur basculera sans préavis
d'une banale affaire de rupture à une tragédie brutale,
irréversible. Pierre Charras signe ici un roman de force et d'émotion. |
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