LE DOMAINE

Anne GUGLIELMETTI

 

   
Liste alophabétique
Bibliothèque virtuelle

Fiche :

Anne GUGLIELMETTI - LE DOMAINE
Babel, n° 528
Romans, nouvelles, récits
mars 2002 – 416 Pages
ISBN 2742737065 / F78313
Actes Sud, Générations
Romans, nouvelles, récits
janvier 1999 – 416 pages
ISBN 274272026X / F75406

 

Résumé :

Au Domaine d’Estère, Roch vient de faire un infarctus : il lui faut quitter cette exploitation à laquelle il a tout donné depuis près de trente ans et dont il n’a jamais pu obtenir l’acte de propriété.

Les fermages sont repris par Marlin, un agriculteur ambitieux et la maison rachetée par Mathias, un jeune Parisien pour qui Roch va retracer l’histoire du Domaine, depuis sa constitution au seuil de la Première Guerre mondiale par la fille Estère qui sacrifia sa vie à la "cause" de la terre, jusqu’à la barbarie d’un démembrement dont Roch, fasciné, va devenir l’impuissant témoin...

Objet de convoitise depuis près d’un siècle au sein d’un univers originel où la terre n’a cessé de dicter aux hommes sa loi, l’impossible éden de la fille Estère puis de Roch, ce domaine paysan des origines en forme de jardin merveilleux, étrange et familier, ainsi que l’est la terre elle-même, correspond sans doute à l’une des figures les plus archaïques de notre imaginaire.

Et ce n’est pas l’un des moindres mérites d’Anne Guglielmetti que de nous offrir, au fil de ce roman de chair, de temps et de songe, dont l’architecture se soutient d’une langue ample et somptueuse, l’une des plus fécondes manières de penser et de sentir à nouveau notre rapport à ces lieux très anciens qu’avec nos passions, du fond des âges, nous n’avons jamais cessé d’habiter.

 

Extrait :

Un éclair blanc et la terreur, oh la terreur, immédiate, poignante et décuplée dans la fleur cauchemardesque d'un souvenir qui ne sait pas encore qu'il n'est qu'un souvenir et ressuscite comme si c'était la première fois, l'autre fois, l'unique, l'épouvante de cette épée surgie on ne sait d'où et dont la pointe lui transperce le cœur.

Et puis non, la fleur s'épanouit, se partage en mille pétales et, les découvrant, sépare l'hier et l'aujourd'hui, le cauchemar de la réalité, la blancheur éclatante du drap et l'aveuglante blancheur de l'éclair imaginaire puis, quand ses yeux sont parfaitement ouverts, le souvenir déjà pâli de la douleur tant redoutée et la faiblesse présente, omniprésente et retrouvée.

Lourde, flasque, celle-ci l'immobilise de la tête aux pieds et jusqu'au bout des doigts comme une gangue gigantesque, un interdit contre lequel ses forces d'antan ne cherchent même plus à protester, puisque cette autre, omnipotente, semble en avoir sucé jusqu'à la dernière parcelle dans son corps étendu sur un lit vers lequel descendent, telles deux minces stalactites translucides, des tuyaux qui terminent leur course dans les veines de ses bras.

Echoué là en somme, comme l'enfant hurlant d'épouvante au fond de sa corbeille d'osier emportée dans le fracas du courant puis miraculeusement rejetée par le fleuve sur la rive paisible d'une anse ensoleillée. Oui, tel cet enfant de la Bible dont il cherche un instant et en vain le nom : réchappé et échoué là, dans une chambre d'hôpital, par un bel après-midi de juillet.

Et alors, grand-mère, qu'est-il arrivé au nouveau-né ? Mais ça, la suite de l'histoire, il l'a oubliée ; et la voix, le visage de l'aïeule avec. Pourtant il est certain que c'est elle qui lui a raconté cette histoire et la lui a racontée en entier. Qui d'autre aurait eu la connaissance nécessaire, outre le loisir, pour semer dans sa cervelle d'enfant cette graine tirée de la Bible et qui, en ce jour d'été et d'épuisement, vient de se frayer un chemin jusqu'à sa conscience, à travers un demi-siècle d'oubli ?

Comme si tout était là, pense-t-il soudain. Comme si tout, même le plus lointain, le lus enfoui, le plus innocent devait être là et l 'était, fût-ce sous la forme d'un fil si fragile qu'une once d'inattention, une mouche entrant dans cette chambre ou un bâillement suffirait à le briser. De l'origine à maintenant, pense-t-il de nouveau. De ce présent d'homme de cinquante-cinq ans terrassé par une crise cardiaque à ce commencement si ancien et –pour lui qui ne s'est jamais retourné sur sa petite enfance avant cette minute- si étranger, que sa mémoire n'a conservé qu'une miette de l'histoire alors entendue, à peine plus au sujet de celle qui l'a racontée, et encore moins de la circonstance et du lieu où cela s'est produit. Car cette maison, où lui-même était né et avait vécu jusqu'à sa cinquième année, ils l'avaient tous quittée du jour au lendemain, y compris la grand-mère qui avait accepté de déménager mais uniquement pour aller au cimetière, et eux –parents, enfant, chien, lapins, volaille- transbahutant tout leur barda domestique jusqu'à l'autre bout du département où ils s'étaient installés dans une nouvelle ferme.

Non, rien, murmure l'homme, étonné de l'insondable obscurité qui lui dérobe ses premières années, rien de plus que le souvenir d'une histoire oubliée et pourtant juste assez, ou alors juste ce qu'il faut pour que l'enfant du commencement soit là et que je puis, entre lui et moi, tirer un trait, relier le germe, le brimborion de quelque chose à ce que je suis devenu et qui, pour l'heure, est étendu sur un lit d'hôpital, impuissant, vulnérable et perdu comme le nourrisson de l'histoire.

"Mais pour quoi faire, grand-mère ?" murmure l'homme, et ses lèvres se prennent à trembler d'angoisse. (Pages 9 à 11)

Critique/Presse :

Somptueux roman de la mémoire et de l'oubli, livre de chair et de sang, "Le Domaine" est une méditation sur le temps. Le Figaro - Sébastien Lapaque

La description du monde rural français de 1914 à nos jours. Histoire au ton juste et aux personnages denses. Amazon.fr

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