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alophabétique Bibliothèque virtuelle |
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Auteur Patrick
Modiano Fin 1988, Patrick Modiano lit dans le Paris-Soir du 31 décembre 1941 l'avis de recherche d'une jeune fille, Dora Bruder, «1,55 m, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris...». Ces lignes hantent l'auteur de La place de l'Etoile qui engage alors une enquête minutieuse, obsessionnelle. Il met quatre ans avant de découvrir sa date de naissance (25 février 1926), puis deux ans pour retrouver son lieu de naissance. Inlassablement, il arpente le quartier de Clignancourt, où les parents de Dora, des réfugiés juifs d'Europe de l'Est, se sont installés. Des heures durant, il s'interroge sur la fugue de Dora, pensionnaire dans un établissement religieux de la rue Picpus. Le nez dans les archives, à l'écoute des témoins éventuels, il reconstitue au gré des rafles allemandes le parcours de la jeune juive. Petit à petit, elle entre dans sa famille, telle une petite sœur, et les époques se chevauchent, les sentiments se mêlent: Dora n'aurait-elle pas été dans le même panier à salade que son père, en février 1942? A-t-elle vécu comme le jeune Modiano en fugue «un jour de froid et grisaille qui vous rend encore plus vive la solitude et vous fait sentir encore plus fort qu'un étau se resserre»? Des zones d'ombre demeurent, Patrick Modiano, dépositaire de la mémoire de l'Occupation, «lance des appels, comme des signaux de phare». Une chose est sûre, Dora Bruder faisait partie du convoi du 18 septembre 1942 pour Auschwitz, comme son père, comme mille autres. Magazine Lire Je me souviens de l’impression forte que j’ai éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960 –si forte que je crois en avoir connu rarement de semblables. C’était l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens : rupture brutale et volontaire avec la discipline qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus rien à faire avec ces gens-là ; rupture avec vos parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites qu’il n’y a aucun recours à espérer d’eux ; sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d’apesanteur. Sans doute l’une des rares occasions de ma vie où j’ai été vraiment moi-même et où j’ai marché à mon pas. Cette extase ne peut durer longtemps. Elle n’a aucun avenir. Vous êtes très vite brisé net dans votre élan. La fugue –paraît-il- est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil. Je pense à Dora Bruder. Je me dis que sa fugue n’était pas aussi simple que la mienne une vingtaine d’années plus tard, dans un monde redevenu inoffensif. Cette ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui était hostile et voulait sa perte. A seize ans, elle avait les monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi. D’autres rebelles, dans le Paris de ces années-là, et dans la même solitude que Dora Bruder, lançaient des grenades sur les Allemands, sur leurs convois et leurs lieux de réunion. Ils avaient le même âge qu’elle. Les visages de certains d’entre eux figurent sur l’Affiche Rouge et je ne peux m’empêcher de les associer, dans mes pensées, à Dora. (Pages 77 – 79)
Patrick Modiano exhume dans ce livre dense et atypique une destinée du Paris de l’Occupation. Il s’agit une nouvelle fois pour l’auteur de Place de l’Etoile de faire pièce à l’oubli. L’histoire est celle des croisements successifs qui eurent lieu entre l’auteur et Dora Bruder à plus d’un demi-siècle d’écart et de deux trajectoires qui ne sont éloignées qu’en apparence, celle du romancier aux plaies lancinantes et celle d’une anonyme déportée à Auschwitz. (...) Bien que l’on puisse penser que ces constants allers-retours rendent l’ouvrage parfois peu commode, l’écriture de Patrick Modiano est ici miraculeuse : l’écrivain fait revivre une jeune fille à peine entrevue sous nos yeux, exhume un Paris en partie disparu, ressuscitant la mémoire de tous les proscrits de son histoire et donnant une épaisseur palpable à cette destinée tragique. http://critiques-ordinaires.ouvaton.org/
Petite remarque perso : Je me suis parfois un peu égarée dans l'énumération précise des rues de Paris. Le livre de Modiano est une enquête minutieuse. La vie de Dora Bruder que l'auteur tente de reconstituer à partir de détails infimes. Et les chemins empruntés par la jeune fille qui sera déportée à Auschwitz ne vont plus cesser de croiser ceux que le narrateur empruntera aussi, bien des années plus tard. Il a vécu dans cet appartement tout près de celui où vivait Dora, il a parcouru les mêmes rues. Ils n'ont pas pu se rencontrer, mais leurs douleurs vont se croiser le temps d'un livre... Si différentes et si semblables. Et quel plus beau moyen de vraiment ressentir la douleur d'autrui que de la partager profondément. Une petite annonce dans le journal. Une histoire... Une vie... Et puis l'oubli. Que reste-t-il de Dora Bruder sinon ces quelques lignes dans les avis de recherches... et le cheminement d'un homme pour qui la vie ne saura jamais se résumer à si peu. Un homme qui a remis ses pas dans ceux de Dora au hasard des rues de Paris... et ses pas l'ont souvent ramené à lui-même. |
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