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Auteur :
Jorge Semprun
Déporté à Buchenwald, Jorge Semprun est libéré par les troupes de Patton, le 11 avril 1945. L'étudiant du lycée Henri-IV, le lauréat du concours général de philosophie, le jeune poète qui connaît déjà tous les intellectuels parisiens découvre à Buchenwald ce qui n'est pas donné à ceux qui n'ont pas connu les camps : vivre sa mort. Un temps, il va croire qu'on peut exorciser la mort par l'écriture. Mais écrire renvoie à la mort. Pour s'arracher à ce cercle vicieux, il sera aidé par une femme, bien sûr, et peut-être par un objet très prosaïque : le parapluie de Bakounine, conservé à Locarno. Dans ce tourbillon de la mémoire, mille scènes, mille histoires rendent ce livre sur la mort extrêmement vivant. Semprun aurait pu se contenter d'écrire des souvenirs, ou un document. Mais il a composé une oeuvre d'art, où l'on n'oublie jamais que Weimar, la petite ville de Goethe, n'est qu'à quelques pas de Buchenwald. La mort côtoyée quotidiennement par l'auteur, alors âgé de 19 ans, lors de son incarcération pendant seize mois à Buchenwald, est omniprésente dans ces mémoires-essai. Et pourtant l'oeuvre regorge de vie: récits et anecdotes sur le quotidien au camp d'extermination, analyses philosophiques, "descentes dans les profondeurs de l'âme", discussions animées sur Goethe, Hegel, Kant, Char, Rimbaud, Nietzsche, Schelling, Brecht, etc. Un grand livre qui répond à deux questions fondamentales: comment vivre "quand on revient du néant? Et comment écrire à partir de ce néant" (J.-P. Enthoven). Prix Femina Vacaresco 1995 - amazon.fr
Et puis, de cette expérience du Mal, l'essentiel est qu'elle aura été vécue comme expérience de la mort… Je dis bien "expérience"… Car la mort n'est pas une chose que nous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé, comme d'un accident dont on serait sorti indemne. Nous l'avons vécue… Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants… Ceci, bien sûr, n'est dicible qu'abstraitement. Ou en riant avec d'autres revenants… Car ce n'est pas crédible, ce n'est pas partageable, à peine compréhensible, puisque la mort est, pour la pensées rationnelle, le seul événement dont nous ne pourrons jamais faire l'expérience individuelle… Qui ne peut être saisi que sous la forme de l'angoisse, du pressentiment ou du désir funeste… Sur le mode du futur antérieur, donc… Et pourtant, nous aurons vécu l'expérience de la mort comme une expérience collective, fraternelle de surcroît, fondant notre être-ensemble…comme un Mit-Sein-zum-Tode… (Page 121) J'étais arrivé à Paris l'avant-veille. La nuit de mon retour, j'avais dormi chez Pierre-AImé Touchard, dit "PAt". Jusqu'à l'aube nous avons parlé. Pour commencer, c'est moi qui lui posais des questions. J'avais une année de retard et je voulais tout savoir, c'est compréhensible. De sa voix lente et grave, d'une extrême douceur, Touchard répondait à mes questions. Pat a eu la délicatesse de répondre à mes question avec patience, sans m'en poser aucune. Sans doute a-t-il senti que je n'étais pas encore en état de répondre. Pour mon malheur, ou du moins ma malchance, je ne trouvais que deux sortes d'attitudes chez les gens du dehors. Les uns évitaient de vous questionner, vous traitaient comme si vous reveniez d'un banal voyage à l'étranger. Vous voilà donc de retour ! Mais c'est qu'ils craignaient les réponses, avait horreur de l'inconfort moral qu'elles auraient pu leur apporter. Les autres posaient des tas de questions superficielles, stupides -dans le enrer : c'était dur, hein ?-, mais si on leur répondait, même succintement, au plus vrai, au plus profond, opaque, indicible, de l'expérience vécue, ils devenaient muets, s'inquiétaient, agitaient les mains, invoquaient n'importe quelle divinité tutélaire pour en rester là. Et ils tombaient dans le silence, comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve? Ni les uns ni les autres ne posaient les questions pour savoir, en fait. Ils les posaient par savoir-vivre, par politesse, par routine sociale. Parce qu'il fallait faire avec ou faire semblant. Dès que la mort apparaossait dans les réponses, il ne voulaient plus rien entendre. Ils devenaient incapables de continuer à entendre. Le silence de Pierre-Aimé Touchard était différent. Il était amical, ouvert à toute parle possible de par part, spontanée. Ce n'était pas pour éviter mes réponses qu'il ne me questionnait pas, c'était pour me laisser le choix de parler ou de me taire. (Pages 179-180)
La chronique
de Lire Jorge Semprun, membre apatride de la Résistance française, estampillé «Rouge espagnol» par les maîtres du camp, en est en tout cas aujourd'hui - presque - convaincu. Seize ans d'amnésie volontaire n'y auront rien fait. Sporadiquement, à la «faveur» d'un témoignage (le récit désordonné d'un sympathisant du PC espagnol), d'un rêve enneigé, la mort le rattrape, s'inscrit de nouveau dans son avenir alors qu'il croyait, lui, le «revenant», qui a déjà «vécu», «traversé» la mort, s'en être éloigné durablement. Dès l'été 45, l'ancien étudiant en philosophie souhaite témoigner de son expérience du Mal radical. Pourtant, très vite, l'évidence apparaît. Sa survie impose le silence: «Le bonheur de l'écriture, je commençais à le savoir, n'effaçait jamais ce malheur de la mémoire. Bien au contraire, il l'aiguisait, le creusait, le ravivait.» Le problème n'étant pas alors de raconter l'horreur quotidienne (rien n'est indicible), mais d'être entendu, écouté, compris. Puis arrive le jour où la mémoire de la mort, irrésistible, force la plume. Une première fois en 1964 avec Le grand voyage, une seconde fois en avril 1987, lorsque le «fantôme du jeune déporté» surgit dans le roman en cours tandis que Primo Levi se suicide. Le résultat, un somptueux récit au «désordre concerté». Qui dit tout cela, l'écriture ou la vie, la mémoire, les amis morts dans ses bras, l'effroyable témoignage du survivant du «Sonderkommando» d'Auschwitz, les humiliations et les coups. Mais aussi les discussions enflammées sur Schelling, Kant, Hegel, Nietzsche, Heidegger, Malraux, la poésie, salvatrice, omniprésente, de César Vallejo, de Brecht, de Goethe, de Rimbaud, les dimanches à écouter l'ensemble de jazz créé par le Tchèque Jiri Zak... Un livre à la frontière de la vie et de la mort - enfin? - réconciliées. --Marianne Payot, ©Lire— Les internautes en parlent : Clément Proust : Les premières pensées qui me vinrent à l'esprit au moment où je refermais ce livre, furent que je tenais dans ma main le livre de toute une vie. Toute une vie au long de laquelle Jorge Semprun fut constamment contraint, comme le précise le titre mais aussi comme il l'explique dans ce récit, de choisir entre vivre sa vie ou écrire un passé insurmontable qui inlassablement le renverrait à la mort ; sa mort. Par d'autre lecture, je savais l'ignominie, la barbarie nazie s'exécrant dans les camps de concentration. En lisant " l'écriture ou la vie ", j'ai perçu intensément le silence des déportés à leur retour, leur impossibilité à dire " cette mort vécue ".http://legere.free.fr/ecriture.html Petite remarque perso : Un livre traitant d'un sujet difficile... J'ai lu plusieurs ouvrages sur la déportation et les camps, les conditions de vie ou plutôt de mort ou, au mieux d'improblable survie. Mais là, je reste... sans mots. Pas ou si peu de descriptions, presque pas de détails ou alors, pas ceux qu'on "attendrait", mais un hymne à la vie, ou la mort, mais c'est presque pareil dans ces circonstances-là. Une ode à... la fraternité. Comment vivre "après"... Où trouver la force de poursuivre le chemin, d'écrire sans se détruire. Comment dire l'indicible ? Simplement en ne le disant pas, pas... comme le lecteur le croit, mais en empruntant un autre chemin qui va à l'essentiel, au fond de soi, au plus profond. Magnifique.
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