"L'AURORE DU SIECLE"
Coup d'oeil d'un penseur sur le passé et l'avenir
 

 

Par

Louis Büchner

1898/1901


Illustration de Christian Jégou d'après " Galilée, le messager des étoiles ",
aux éditions Découvertes Gallimard
 

 

Il y a quelques années, j'ai trouvé un petit livre dans le grenier chez mes parents. Son titre m'a forcément interpelée car nous sommes précisément au début d'un nouveau siècle.

Voici en extrait une petite réflexion enrichissante : un point sur les connaissances en matière d'astronomie... établi à la fin du XIXème et traduit au début du XXème !

Le livre aborde de nombreux autres thèmes et il est fort intéressant pour nous qui avons franchi l'an 2000 et nous posons à peu près les mêmes questions en ce qui concerne les progrès de l'homme et de la science !

 
 
Charles Christian Louis Büchner né en 1824, est allemand. Naturaliste, philosophe matérialiste, libre penseur, il publie en 1885 son monumental ouvrage " Force et Matière". Ce livre est traduit dans presque toutes les langues d'Europe. Büchner y expose les principes d'une philosophie générale en harmonie avec les découvertes modernes des sciences naturelles. Il soutient l'éternité de la matière.
 

"Si on se reporte à ce qu'était l'humanité au début de cette période, on constate que, dans toutes les branches du savoir et de l'activité, une véritable révolution a eu lieu.

Le XIX siècle pourrait être caractérisé d'un mot : c'est le Crépuscule des dieux. Toutes les anciennes croyances qui faisaient le bonheur de nos pères s'en sont allées. Le flambeau de la science a éclairé de sa lumière crue tous les recoins où pouvait se réfugier le rêve." Extrait de la préface du traducteur L. Laloy

 

Siècle du réveil intellectuel, siècle de la science, siècle de conciliation, c’est ainsi que, dans notre introduction, nous croyions pouvoir caractériser les XVIIIème, XIXème et XXème siècles. Si, pour ce dernier, nous empiétons sur l’avenir, en revanche personne ne refusera au XIXème siècle le titre de scientifique. Car dans cette période les progrès de nos connaissances, et ceux de notre pouvoir sur la nature ont été si considérables et ont eu lieu en un espace de temps si restreint qu'à ce point de vue aucun des siècles passés ne peut lui être comparé. Si, parmi ces progrès, aucun n’égale en valeur générale de triomphe du système de Copernic ou la découverte de l’Amérique, du moins surpassent-ils, pris dans leur ensemble, tout ce qui avait été fait jusqu’alors. D’autre part, il ne manque pas de savants pour penser que la destruction de l’erreur anthropocentrique, qui était réservée à notre siècle, n’a pas moins d’importance que celle de l’erreur géocentrique, qui avait régné si longtemps au grand détriment du progrès intellectuel.

Si l’on demande quelles sont les sciences qui ont le plus progressé au cours du XIXème siècle, la réponse ne saurait être douteuse. Ce sont celles qui avaient le plus à souffrir des conceptions erronées du Moyen-Age. En effet, tant que la nature n’était pas considérée comme un appui, mais comme un obstacle à tout essor des esprits, son étude ne pouvait réussir, ou bien elle devait forcément dégénérer en alchimie, en astrologie, en recherche de la pierre philosophale, et en sorcellerie. Il y avait un mépris général de la science et un véritable fanatisme de l’ignorance. « A quoi sert, écrit Lactance, de savoir où le Nil prend sa source, ou ce que les physiciens racontent au sujet des astres. » Il est indifférent à ce père de l’Eglise de savoir si le soleil est grand ou petit, si les étoiles sont fixes ou non. Quant à l’affirmation que la terre est ronde, elle lui semble l’œuvre d’un mauvais plaisant. « Ce n’est pas par ignorance, écrit le patriarche grec Eusèbe, que nous méprisons ces choses, mais parce que nous dédaignons ce travail tout à fait inutile, en consacrant notre âme à des objets meilleurs ». Toute science humaine n’était considérée que comme un obstacle à la vie religieuse, ou comme des « folies et des plaisanteries », suivant l’expression de Damiani, chancelier du pape Grégoire VII. Les recherches anatomiques étaient interdites à cause du dogme de la résurrection des corps ; les prières, les conjurations et les contacts des reliques remplaçaient le traitement médical.

On sait que, par crainte des autorités ecclésiastiques, Copernic dut tenir cachée pendant trente ans sa magnifique découverte de la rotation des corps célestes, et que lorsqu’elle fut enfin publiée elle fut condamnée et interdite comme hérétique. L’usage du télescope fut également condamné, parce que cet instrument permettait à l’homme de voir plus loin que Dieu ne l’avait voulu en organisant son œil. C’est d’ailleurs justement le télescope qui mit fin à l’erreur géocentrique en montrant que la terre avec ses habitants était bien loin d’être le centre de l’univers. Mais était réservé au XIXème siècle de couronner cet édifice scientifique en fondant l’astronomie physique, qui nous a renseignés sur la constitution physique et chimique des corps célestes. C’est en 1859 que Kirchhoff et Bunsen découvrirent l’analyse spectrale. Après nous avoir appris la composition du soleil, cette science, jointe à l’étude des étoiles doubles, nous a montré l’unité de l’univers visible au point de vue de ses substances constituantes, des forces qui y entrent en jeu et des lois auxquelles elles obéissent.

Le perfectionnement des lunettes astronomiques et des télescopes nous a permis de jeter un regard jusque dans les profondeurs les plus insondables de l’univers. Aidés par la photographie, ces instruments nous ont révélé l’existence d’une immense quantité d’étoiles encore inconnues, dont beaucoup surpassent notre soleil en grandeur.

Plus importante encore est la découverte de ces nébuleuses composées de masses gazeuses incandescentes, animées d’un mouvement de rotation. Ce sont des systèmes solaires en voie de formation ; leur existence donne à la théorie de Kant et Laplace sur l’origine de ces systèmes un grand degré de probabilité. L’une des plus remarquables de ces nébuleuses est celle d’Andromède, qui est d’ailleurs visible à l’œil nu. Son image photographique obtenue par l’astronome anglais Roberts montre les diverses phases de ce développement.

Les instruments astronomiques modernes nous ont également renseignés sur la constitution de la surface lunaire. On peut dire que la sélénographie de la face de notre satellite tournée de notre côté est plus avancée que la géographie de certaines régions de la terre. Il en est de même, avec quelques restrictions, des découvertes faites à la surface de la planète Mars. La signification des formations aperçues nous est d’ailleurs encore inconnue. On sait que, d’après certains astronomes, elles pourraient être l’œuvre d’êtres doués de raison.

C’est au XIXème siècle également qu’appartient la découverte de la planète Neptune. On peut la considérer comme un des plus grands triomphes de l’astronomie, puisque le calcul mathématique démontrait l’existence d’un corps céleste que le télescope ne découvrit qu’en 1846 avec Leverrier et Gall.

De même en se basant sur les mouvements particuliers de la magnifique étoile fixe Sirius et sur les lois de la gravitation, on avait reconnu qu’il s’agissait d’une étoile double, vingt ans avant que Clark, de Boston, ne réussit, le 31 janvier 1862, à découvrir le satellite en question. Cette découverte fut l’argument le plus puissant en faveur de la vérité universelle de la loi d’attraction des masses.

Le XIXème siècle vit s’augmenter dans de fortes proportions le nombre de petites planètes ou astéroïdes ; il s’élève maintenant à plus de quatre cents. Or, on sait qu’au début du siècle le philosophe Hegel avait déclaré, en se basant sur des raisons spéculatives, que, dans l’espace situé entre Mars et Jupiter, il ne pouvait pas exister d’autre planète. Ce philosophe ignorait d’ailleurs aussi totalement l’astronomie que son précurseur Fichte, qui allait jusqu’à dire, en 1794, que la science arriverait à déduire la structure des plantes et le mouvement des corps célestes d’un principe fondamental, indépendamment de toute observation. Cette prédiction n’est pas près de se réaliser. Comme on devait s’y attendre, le grand philosophe finit par tomber dans le mysticisme.

Enfin l’étude des météorites est tout entière du XIXème siècle. On sait en effet que, jusqu’à la fin du siècle précédent, les récits concernant ces chutes de pierres étaient considérés comme fabuleux et qu’au sein même de l’Académie Française Lavoisier avait coupé court à toute discussion en affirmant qu’il n’y avait pas de pierre dans le ciel et que, par suite, il ne pouvait en tomber sur la terre. Ce fut seulement la chute de Laigle en Normandie, en 1804, qui convainquit les plus incrédules. Plus tard, Chaldni reconnut la véritable nature des météorites. Composées de fer et d’autres minéraux elles nous donnent les plus précieux renseignements sur la constitution des planètes, dont elles ne sont probablement que des fragments, et, par analogie, sur celle des couches profondes de notre globe. Leur étude est un des chapitres les plus intéressants d’une science toute nouvelle que M.Stanislas Meunier a appelé la géologie comparée.

Avant d’abandonner l’astronomie, rappelons que la photographie a été utilisée au service de cette science et qu’elle lui a permis d’obtenir des résultats dont on ne comprendra seulement la valeur plus tard, notamment au point de vue de l’établissement de la carte du ciel et de l’étude des mouvements relatifs des étoiles.