ÊRE SANS DESTIN

Imre KERTESZ

 

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Fiche :

Auteur : Imre Kertész
Traduction : Natalia Zaremba , Charles Zaremba
Editeur 10/18
Collection 10/18 Domaine Etranger
Nombre de pages : 368 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2264033819

Résumé :

Auschwitz à 15 ans - par Lili Braniste - Magazine Lire, mars 1998

Budapest, 1944. Arraché à sa famille, le narrateur, 15 ans, se retrouve tassé dans un wagon à bestiaux. Depuis que l'étoile jaune a fait de lui un paria, le jeune garçon enregistre ce qui lui arrive avec une minutie ingénue. Une distance, qui fait la singularité parfois paradoxale de ce «roman» au thème devenu hélas familier. Après tout, ce voyage est peut-être une occasion de voir le monde. Un lever du soleil magnifique n'éclaire-t-il pas l'arrivée à Auschwitz-Birkenau? L'accueil est bon enfant, des plates-bandes de fleurs bordent d'étranges constructions. Etape par étape, le processus se démasque. File de droite, file de gauche, file de mort, file de vie. De vie? La vie à 15 ans, «dans les intervalles de la souffrance, parmi les cheminées». On te demande ton nom, tu réponds par un chiffre, tu connais toutes les plaies de ton corps dévasté, mais tu n'es plus dedans.

 

Extrait :

(page 190-191 et 341-344*)
Je ne l'aurais jamais cru, mais le fait est là : à l'évidence, un mode de vie ordonné, une certaine exemplarité, je dirais même une certaine vertu, ne sont nulle part aussi importants qu'en détention, justement. Il suffit de jeter un coup d'œil dans les environs du Block I, là où habitent les vieux détenus. Le triangle jaune sur leur poitrine dit l'essentiel à leur sujet, et la lettre L qui y est inscrite indique incidemment qu'ils viennent de la lointaine Lettonie, précisément de la ville de Riga - ai-je appris. On peut voir parmi eux ces êtres bizarres qui m'avaient un peu étonné au début. Vus d'une certaine distance, c'étaient des vieillards extrêmement âgés, la tête enfoncée dans les épaules, le nez saillant, leurs loques crasseuses pendant sur leurs épaules relevées, et même durant les jours d'été les plus chauds, ils faisaient penser à des corbeaux transis de froid en hiver. Par chacun de leurs pas raides et trébuchants, ils semblaient demander : finalement, un tel effort en vaut-il la peine ? Ces points d'interrogation ambulants - car tant par leur aspect extérieur que par leur taille, je ne saurais les caractériser autrement - sont connus au camp de concentration sous le nom de "musulmans", comme je l'ai appris. Bandi Citrom m'a mis tout de suite en garde contre eux : "Il suffit de les regarder pour perdre l'envie de vivre", considérait-il, et il y avait du vrai dans ce qu'il disait, comme je m'en suis rendu compte avec le temps, même s'il fallait pour cela encore beaucoup d'autres choses.
(pages 190-191)

Dans un premier temps, il a semblé hésiter. Effectivement, a-t-il dit, ce n'était que maintenant que commençaient à "apparaître vraiment les atrocités" et il a ajouté que "le monde est pour l'instant perplexe devant cette question : comment, de quelle façon tout cela a-t-il pu se produire ?" Je ne dis rien et alors, se tournant vers moi, il dit soudain : "Ne voudrais-tu pas, mon garçon, raconter ce que tu as vécu ?" J'étais un peu étonné et j'ai répondu que je n'aurais pas grand-chose d'intéressant à lui dire. Alors il a souri un peu et a dit : "Pas à moi : au monde entier." Sur quoi, encore plus étonné, je lui demande : "Mais raconter quoi ?" "L'enfer des camps", répond-il, sur quoi je dis que je ne pourrais absolument rien en dire, puisque je ne connais pas l'enfer et serais même incapable de me l'imaginer. Il a déclaré que ce n'était qu'une comparaison : "Ne faut-il pas, a-t-il demandé, nous imaginer un camp de concentration comme un enfer ?" et j'ai répondu, en traçant du talon quelques ronds dans la poussière, que chacun pouvait se le représenter selon son humeur et sa manière, et qu'en revanche pour ma part je pouvais en tout cas m'imaginer un camp de concentration, puisque j'en avais une certaine connaissance, mais l'enfer, non. Il insistait : "Et si tu essayais quand même ?", et après quelques nouveaux ronds, j'ai répondu : "Alors je me l'imaginerais comme un endroit où on ne peut pas s'ennuyer" ; cependant, ai-je ajouté, on pouvait s'ennuyer dans un camp de concentration, même à Auschwitz, sous certaines conditions, bien sûr. Il s'est tu un moment, puis il a demandé, mais déjà presque à contrecœur, me semblait-il : "Et comment expliques-tu cela ?", et après une brève réflexion, j'ai trouvé la réponse : "Le temps." "Comment ça, le temps ?" "Je veux dire que le temps, ça aide." "Ça aide... ? A quoi ?" "A tout", et j'ai essayé de lui expliquer à quel point c'était différent d'arriver par exemple, dans une gare pas nécessairement luxueuse mais tout à fait acceptable, jolie, proprette, où on découvre tout petit à petit, chaque chose en son temps, étape par étape. Le temps de passer une étape, de l'avoir derrière soi, et déjà arrive la suivante. Ensuite, le temps de tout apprendre, on a déjà tout compris. Et pendant qu'on comprend tout, on ne reste pas inactif : on effectue déjà sa nouvelle tâche, on agit, on bouge, on réalise les nouvelles exigences de chaque nouvelle étape. Si les choses ne se passaient pas dans cet ordre, si toute la connaissance nous tombait immédiatement dessus, sur place, il est possible qu'alors ni notre tête ni notre cœur ne pourraient le supporter - essayais-je d'une certaine manière de lui expliquer, sur quoi il m'a tendu une cigarette d'un paquet déchiré qu'il avait extirpé de sa poche, mais j'ai refusé, puis, après deux grosses bouffées, les coudes appuyés sur les genoux, le tronc penché en avant et sans me regarder, il a dit d'une voix blanche et sourde : "Je comprends." D'autre part, ai-je poursuivi, le problème, le désavantage, dirais-je, était qu'il fallait meubler le temps. J'avais vu par example, lui dis-je, des détenus qui vivaient depuis quatre, six ou même douze ans déjà - plus précisément : survivaient - en camp de concentration. Et donc ces quatre, six ou douze années, à savoir dans ce dernier cas douze fois trois cent soixante-cinq jours, c'est-à-dire douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre heures, et donc douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre fois... et tout cela, à rebours, minute par minute, heure par heure, jour par jour : c'est-à-dire qu'ils ont dû meubler tout ce temps d'une certaine manière. Mais d'autre part, ai-je ajouté, c'est justement ce qui les aidait parce que si ces douze fois, trois cent soixante-cinq fois, vingt-quatre fois, soixante fois, et encore soixante fois leur étaient tombées dessus d'un seul coup, alors ils n'auraient sûrement pas pu les supporter comme ils avaient pu le faire - ni avec leur corps, ni avec leur cerveau. Et comme il se taisait, j'ai ajouté encore : "C'est à peu près comme ça qu'il faut se l'imaginer." Et alors lui, exactement comme quelques instants auparavant, mais sans la cigarette qu'il avait jetée, et donc tenant son visage à deux mains, ce pourquoi sa voix était encore plus sourde, plus étouffée, il a dit : "Non, c'est inimaginable", et pour ma part j'en convenais. Et je me suis dis que c'était apparemment pour cette raison qu'on préférait dire enfer, sans aucun doute.

(pages 341-344)

Critique/Presse :

Lire : Un livre effrayant. Un livre immense. L'œuvre d'un revenant qui n'a même pas la chance de sortir de l'enfer. Né en 1929 à Budapest, déporté à quinze ans, Prix Nobel 2002, Imre Kertész, désormais, risque deux châtiments: le kitsch et le cliché. Car il n'est pas du tout certain que l'Europe soit prête à l'entendre. Dire qu'en fin de compte, Auschwitz, Zeitz et Buchenwald, ce n'était pas si mal, qu'on peut vous tordre l'âme jusqu'à vous faire écrire: «je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration», a beaucoup fait et fera encore beaucoup grincer de dents.

Roman semi-autobiographique, Etre sans destin a demandé dix ans de travail et une dictature communiste pour voir le jour. Il fut d'abord un fiasco, que l'auteur raconte dans Le refus, métaroman caustique sur la Hongrie «socialiste». Il débouche sur une prière des morts, le Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, cri douloureux jeté à l'humanité entière, refus de l'existence comme possibilité de créer une nouvelle vie. C'est donc la pièce centrale, qu'il faut lire en premier... (Philippe Perrier - mars 2003)

Le narrateur survit, et le plus dur reste à faire: affronter l'APRÈS, faire comprendre «qu'on ne peut pas commencer une nouvelle vie, on ne peut que poursuivre l'ancienne». «Je vais continuer à vivre ma vie invivable... Il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse vivre tout naturellement.» ( Lire, mars 1998 - Lili Braniste)

 

Culture et révolution : Nous ne sommes pas près d'en avoir fini avec Auschwitz, Treblinka, Buchenwald et autres camps de concentration et d'extermination. Les rapports sociaux dominants sont encore saturés de barbarie. Un jour, à un autre stade d'évolution sociale, l'humanité pourra oublier tout cela. Mais pour l'heure, il nous faut lire les témoignages, les romans et les essais de ceux qui sont revenus de ces endroits-là. Pour tenter de déchiffrer l'énigme que constitue, en apparence, tout génocide, toute entreprise d'amener des hommes aux ultimes degrés de la déchéance, de la dépossession d'eux-mêmes. Lorsqu'on a déjà été confronté à la lecture de « Si c'est un homme » de Primo Levi, des « Jours de notre mort » de David Rousset ou de « L'espèce humaine » de Jean Antelme, la lecture d'« Être sans destin » d'Imre Kertész apparaît d'autant plus terrifiante. Sur le plan documentaire, on en sait déjà beaucoup. On sait l'essentiel et au-delà. Et c'est la connaissance de ces témoignages terribles par le lecteur qui va réagir avec force sur la lecture de ce livre.

Imre Kertész est un écrivain juif hongrois qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2002. Il fait partie des rescapés de l'horreur concentrationnaire. Il a vécu ensuite sous le régime stalinien en Hongrie jusqu'à son effondrement. Dans « Être sans destin », il raconte son arrestation, sa détention à Auschwitz, Zeitz et Buchenwald, et son retour à Budapest. C'est à la fois son histoire et celle d'un autre dont il serait très proche. Pour ce faire, il emploie des moyens littéraires qui l'apparente à Franz Kafka.

Comme dans les romans et certaines nouvelles de Kafka, un individu est placé dans une situation absurde, ignoble. L'adolescent qui s'exprime ici à la première personne a l'impression suivante : « être tombé soudain au beau milieu d'une pièce de théâtre insensée où je ne connaissais pas très bien mon rôle. » (page 81). Il est étonné par chaque circonstance et il fait mine de convenir que « cela n'a rien d'extraordinaire, à bien y réfléchir... ». Tout sera donc traité avec une politesse glacée, un pseudo-conformisme, engendrant une forme d'humour impitoyable. Sans relâche, de la première à la dernière page, chaque fait sera placé sous le regard attentif, incrédule et d'une lucidité féroce de cet adolescent. Cette approche distanciée conduit à détruire toutes « les valeurs » qui sont chères à certains, la religion, le patriotisme, la croyance que « " l'opinion mondiale " était bouleversée par ce qui nous arrivait », les efforts pour « se conduire dignement face aux autorités ». Toutes les tentatives diverses pour chercher un sens ou une rationalité aux faits et gestes sont réduites à néant et s'insèrent, comme les pièces d'un puzzle, dans un dispositif cohérent, celui qui conduit tout un chacun à Auschwitz, en quelque sorte sans encombre. Au terme du voyage, les « inaptes au travail » iront à la douche comme tout le monde, avec des consignes précises et un morceau de savon, « sauf qu'on ne leur a pas envoyé de l'eau mais du gaz ».

Une fois dans l'enfer du camp, tous les déportés en sont réduits, quels que soient leur personnalité, leur âge, leur expérience, leur degré d'espoir ou de désespoir, à tâcher « seulement d'être de bons détenus ». Imre Kertész barre la route violemment à toutes les tentatives d'aborder l'univers concentrationnaire avec de la « compassion », de la « compréhension », de « l'indignation » et autres « bons sentiments » trop faciles pour être honnêtes. Après ce défi lancé par l'écrivain, le travail de réflexion en profondeur peut commencer et c'est à chacun de l'accomplir. (Le 7 mai 2003 - Samuel Holder)

Petite remarque perso : Un jeune garçon de 15 ans raconte. Mais son récit est différent de ce que l'on a déjà pu lire ou de ce que l'on pourrait imaginer. Et cette différence bouleverse. L'enfer des camps ? Qu'est-ce que l'enfer ? Lui a connu la vie du camp ; l'enfer, il ne sait pas ce que c'est. Il a vu l'horreur, mais il a vu aussi les fleurs dans les massifs, le soleil couchant. Ce qu'il vit touche parfois à l'absurde : comment un adolescent peut-il brusquement se trouver conforonté à cet univers-là ? Comment un être humain peut-il être ainsi ravi aux siens, à sa propre vie, à sa propre identité sans devenir fou ? Je me dis que ce jeune homme n'a pas délibérément pris de la distance, mais que cette distance s'est imposée d'elle-même, en toute sincérité. Auschwitz. Ce simple nom évoque pour le lecteur l'horreur absolue. Et dans ce témoignage, il n'y a pas de place pour l'absolu, seulement pour le quotidien, ce quotidien terrible que chacun va devoir vivre... Vivre...et se garder du côté des vivants. Au jour le jour, et pas avec des mots, mais avec tous les gestes nécessaires, obligatoires.
Jamais de grands sentiments, de douleur exprimée, mais une sobriété des mots presque naïve qui bouleverse et ressemble à l'instinct de survie.

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