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Auteur : Imre Kertész
Auschwitz à 15 ans - par Lili Braniste - Magazine Lire, mars 1998 Budapest, 1944. Arraché à sa famille, le narrateur, 15 ans, se retrouve tassé dans un wagon à bestiaux. Depuis que l'étoile jaune a fait de lui un paria, le jeune garçon enregistre ce qui lui arrive avec une minutie ingénue. Une distance, qui fait la singularité parfois paradoxale de ce «roman» au thème devenu hélas familier. Après tout, ce voyage est peut-être une occasion de voir le monde. Un lever du soleil magnifique n'éclaire-t-il pas l'arrivée à Auschwitz-Birkenau? L'accueil est bon enfant, des plates-bandes de fleurs bordent d'étranges constructions. Etape par étape, le processus se démasque. File de droite, file de gauche, file de mort, file de vie. De vie? La vie à 15 ans, «dans les intervalles de la souffrance, parmi les cheminées». On te demande ton nom, tu réponds par un chiffre, tu connais toutes les plaies de ton corps dévasté, mais tu n'es plus dedans.
(page 190-191 et 341-344*) Dans un premier temps,
il a semblé hésiter. Effectivement, a-t-il dit, ce n'était
que maintenant que commençaient à "apparaître
vraiment les atrocités" et il a ajouté que "le
monde est pour l'instant perplexe devant cette question : comment, de
quelle façon tout cela a-t-il pu se produire ?" Je ne dis
rien et alors, se tournant vers moi, il dit soudain : "Ne voudrais-tu
pas, mon garçon, raconter ce que tu as vécu ?" J'étais
un peu étonné et j'ai répondu que je n'aurais pas
grand-chose d'intéressant à lui dire. Alors il a souri un
peu et a dit : "Pas à moi : au monde entier." Sur quoi,
encore plus étonné, je lui demande : "Mais raconter
quoi ?" "L'enfer des camps", répond-il, sur quoi
je dis que je ne pourrais absolument rien en dire, puisque je ne connais
pas l'enfer et serais même incapable de me l'imaginer. Il a déclaré
que ce n'était qu'une comparaison : "Ne faut-il pas, a-t-il
demandé, nous imaginer un camp de concentration comme un enfer
?" et j'ai répondu, en traçant du talon quelques ronds
dans la poussière, que chacun pouvait se le représenter
selon son humeur et sa manière, et qu'en revanche pour ma part
je pouvais en tout cas m'imaginer un camp de concentration, puisque j'en
avais une certaine connaissance, mais l'enfer, non. Il insistait : "Et
si tu essayais quand même ?", et après quelques nouveaux
ronds, j'ai répondu : "Alors je me l'imaginerais comme un
endroit où on ne peut pas s'ennuyer" ; cependant, ai-je ajouté,
on pouvait s'ennuyer dans un camp de concentration, même à
Auschwitz, sous certaines conditions, bien sûr. Il s'est tu un moment,
puis il a demandé, mais déjà presque à contrecœur,
me semblait-il : "Et comment expliques-tu cela ?", et après
une brève réflexion, j'ai trouvé la réponse
: "Le temps." "Comment ça, le temps ?" "Je
veux dire que le temps, ça aide." "Ça aide...
? A quoi ?" "A tout", et j'ai essayé de lui expliquer
à quel point c'était différent d'arriver par exemple,
dans une gare pas nécessairement luxueuse mais tout à fait
acceptable, jolie, proprette, où on découvre tout petit
à petit, chaque chose en son temps, étape par étape.
Le temps de passer une étape, de l'avoir derrière soi, et
déjà arrive la suivante. Ensuite, le temps de tout apprendre,
on a déjà tout compris. Et pendant qu'on comprend tout,
on ne reste pas inactif : on effectue déjà sa nouvelle tâche,
on agit, on bouge, on réalise les nouvelles exigences de chaque
nouvelle étape. Si les choses ne se passaient pas dans cet ordre,
si toute la connaissance nous tombait immédiatement dessus, sur
place, il est possible qu'alors ni notre tête ni notre cœur
ne pourraient le supporter - essayais-je d'une certaine manière
de lui expliquer, sur quoi il m'a tendu une cigarette d'un paquet déchiré
qu'il avait extirpé de sa poche, mais j'ai refusé, puis,
après deux grosses bouffées, les coudes appuyés sur
les genoux, le tronc penché en avant et sans me regarder, il a
dit d'une voix blanche et sourde : "Je comprends." D'autre part,
ai-je poursuivi, le problème, le désavantage, dirais-je,
était qu'il fallait meubler le temps. J'avais vu par example, lui
dis-je, des détenus qui vivaient depuis quatre, six ou même
douze ans déjà - plus précisément : survivaient
- en camp de concentration. Et donc ces quatre, six ou douze années,
à savoir dans ce dernier cas douze fois trois cent soixante-cinq
jours, c'est-à-dire douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre
heures, et donc douze fois trois cent soixante-cinq fois vingt-quatre
fois... et tout cela, à rebours, minute par minute, heure par heure,
jour par jour : c'est-à-dire qu'ils ont dû meubler tout ce
temps d'une certaine manière. Mais d'autre part, ai-je ajouté,
c'est justement ce qui les aidait parce que si ces douze fois, trois cent
soixante-cinq fois, vingt-quatre fois, soixante fois, et encore soixante
fois leur étaient tombées dessus d'un seul coup, alors ils
n'auraient sûrement pas pu les supporter comme ils avaient pu le
faire - ni avec leur corps, ni avec leur cerveau. Et comme il se taisait,
j'ai ajouté encore : "C'est à peu près comme
ça qu'il faut se l'imaginer." Et alors lui, exactement comme
quelques instants auparavant, mais sans la cigarette qu'il avait jetée,
et donc tenant son visage à deux mains, ce pourquoi sa voix était
encore plus sourde, plus étouffée, il a dit : "Non,
c'est inimaginable", et pour ma part j'en convenais. Et je me suis
dis que c'était apparemment pour cette raison qu'on préférait
dire enfer, sans aucun doute. Lire : Un livre effrayant. Un livre immense. L'œuvre d'un revenant qui n'a même pas la chance de sortir de l'enfer. Né en 1929 à Budapest, déporté à quinze ans, Prix Nobel 2002, Imre Kertész, désormais, risque deux châtiments: le kitsch et le cliché. Car il n'est pas du tout certain que l'Europe soit prête à l'entendre. Dire qu'en fin de compte, Auschwitz, Zeitz et Buchenwald, ce n'était pas si mal, qu'on peut vous tordre l'âme jusqu'à vous faire écrire: «je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration», a beaucoup fait et fera encore beaucoup grincer de dents. Roman semi-autobiographique, Etre sans destin a demandé dix ans de travail et une dictature communiste pour voir le jour. Il fut d'abord un fiasco, que l'auteur raconte dans Le refus, métaroman caustique sur la Hongrie «socialiste». Il débouche sur une prière des morts, le Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, cri douloureux jeté à l'humanité entière, refus de l'existence comme possibilité de créer une nouvelle vie. C'est donc la pièce centrale, qu'il faut lire en premier... (Philippe Perrier - mars 2003) Le narrateur survit, et le plus dur reste à faire: affronter l'APRÈS, faire comprendre «qu'on ne peut pas commencer une nouvelle vie, on ne peut que poursuivre l'ancienne». «Je vais continuer à vivre ma vie invivable... Il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse vivre tout naturellement.» ( Lire, mars 1998 - Lili Braniste)
Culture et révolution : Nous ne sommes pas près d'en avoir fini avec Auschwitz, Treblinka, Buchenwald et autres camps de concentration et d'extermination. Les rapports sociaux dominants sont encore saturés de barbarie. Un jour, à un autre stade d'évolution sociale, l'humanité pourra oublier tout cela. Mais pour l'heure, il nous faut lire les témoignages, les romans et les essais de ceux qui sont revenus de ces endroits-là. Pour tenter de déchiffrer l'énigme que constitue, en apparence, tout génocide, toute entreprise d'amener des hommes aux ultimes degrés de la déchéance, de la dépossession d'eux-mêmes. Lorsqu'on a déjà été confronté à la lecture de « Si c'est un homme » de Primo Levi, des « Jours de notre mort » de David Rousset ou de « L'espèce humaine » de Jean Antelme, la lecture d'« Être sans destin » d'Imre Kertész apparaît d'autant plus terrifiante. Sur le plan documentaire, on en sait déjà beaucoup. On sait l'essentiel et au-delà. Et c'est la connaissance de ces témoignages terribles par le lecteur qui va réagir avec force sur la lecture de ce livre. Imre Kertész est un écrivain juif hongrois qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2002. Il fait partie des rescapés de l'horreur concentrationnaire. Il a vécu ensuite sous le régime stalinien en Hongrie jusqu'à son effondrement. Dans « Être sans destin », il raconte son arrestation, sa détention à Auschwitz, Zeitz et Buchenwald, et son retour à Budapest. C'est à la fois son histoire et celle d'un autre dont il serait très proche. Pour ce faire, il emploie des moyens littéraires qui l'apparente à Franz Kafka. Comme dans les romans et certaines nouvelles de Kafka, un individu est placé dans une situation absurde, ignoble. L'adolescent qui s'exprime ici à la première personne a l'impression suivante : « être tombé soudain au beau milieu d'une pièce de théâtre insensée où je ne connaissais pas très bien mon rôle. » (page 81). Il est étonné par chaque circonstance et il fait mine de convenir que « cela n'a rien d'extraordinaire, à bien y réfléchir... ». Tout sera donc traité avec une politesse glacée, un pseudo-conformisme, engendrant une forme d'humour impitoyable. Sans relâche, de la première à la dernière page, chaque fait sera placé sous le regard attentif, incrédule et d'une lucidité féroce de cet adolescent. Cette approche distanciée conduit à détruire toutes « les valeurs » qui sont chères à certains, la religion, le patriotisme, la croyance que « " l'opinion mondiale " était bouleversée par ce qui nous arrivait », les efforts pour « se conduire dignement face aux autorités ». Toutes les tentatives diverses pour chercher un sens ou une rationalité aux faits et gestes sont réduites à néant et s'insèrent, comme les pièces d'un puzzle, dans un dispositif cohérent, celui qui conduit tout un chacun à Auschwitz, en quelque sorte sans encombre. Au terme du voyage, les « inaptes au travail » iront à la douche comme tout le monde, avec des consignes précises et un morceau de savon, « sauf qu'on ne leur a pas envoyé de l'eau mais du gaz ». Une fois
dans l'enfer du camp, tous les déportés en sont réduits,
quels que soient leur personnalité, leur âge, leur expérience,
leur degré d'espoir ou de désespoir, à tâcher
« seulement d'être de bons détenus ». Imre Kertész
barre la route violemment à toutes les tentatives d'aborder l'univers
concentrationnaire avec de la « compassion », de la «
compréhension », de « l'indignation » et autres
« bons sentiments » trop faciles pour être honnêtes.
Après ce défi lancé par l'écrivain, le travail
de réflexion en profondeur peut commencer et c'est à chacun
de l'accomplir. (Le
7 mai 2003 - Samuel Holder) Petite
remarque perso
: Un jeune
garçon de 15 ans raconte. Mais son récit est différent
de ce que l'on a déjà pu lire ou de ce que l'on pourrait
imaginer. Et cette différence bouleverse. L'enfer des camps ? Qu'est-ce
que l'enfer ? Lui a connu la vie du camp ; l'enfer, il ne sait pas ce
que c'est. Il a vu l'horreur, mais il a vu aussi les fleurs dans les massifs,
le soleil couchant. Ce qu'il vit touche parfois à l'absurde : comment
un adolescent peut-il brusquement se trouver conforonté à
cet univers-là ? Comment un être humain peut-il être
ainsi ravi aux siens, à sa propre vie, à sa propre identité
sans devenir fou ? Je me dis que ce jeune homme n'a pas délibérément
pris de la distance, mais que cette distance s'est imposée d'elle-même,
en toute sincérité. Auschwitz. Ce simple nom évoque
pour le lecteur l'horreur absolue. Et dans ce témoignage, il n'y
a pas de place pour l'absolu, seulement pour le quotidien, ce quotidien
terrible que chacun va devoir vivre... Vivre...et se garder du côté
des vivants. Au jour le jour, et pas avec des mots, mais avec tous les
gestes nécessaires, obligatoires. |