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Eureka street Robert McLiam Wilson Editions Christian Bourgois 544 pages Traduit de l'anglais par Brice Matthieussent En bon Irlandais, Robert McLiam Wilson, auteur d'un déjà remarquable Ripley Bogle, est doué d'un humour dévastateur. Au point qu'il nous oblige à rire de tout. De la violence à Belfast et des haines «multiples, mais stables», des querelles ancestrales, des existences minables et des matins blêmes, du vague à l'âme et des gueules de bois. En fait d'existences minables, ses deux personnages, Jake le catholique et Chuckie le protestant, compagnons de route et de beuverie, sont en pleine remise en cause au seuil fatidique de la trentaine. Jake donne sa démission pour un boulot plus réconfortant: au lieu de récupérer chez de pauvres gens des lits, des fours à micro-ondes et des bancs de musculation impayés, il porte dorénavant des briques. Chuckie, lui, décide de faire fortune sans se fatiguer: «Il n'était pas bête au point de chercher un emploi. Les boulots à plein temps, c'était pour les crétins.»Roi de la débrouille, il commence par faire fortune en vendant des godemichés géants par correspondance, puis il parvient à convaincre les membres du Bureau des ressources industrielles de lui attribuer des fonds pour ses «projets» (projets qu'il n'a pas la moindre envie, bien sûr, de concrétiser). Devenu richissime, il rencontre une Américaine aux dents blanches qu'il courtise sans trop de mal, malgré son physique adipeux. Jake, de son côté, «tombe amoureux tous les cent cinquante mètres», de Sarah, puis de Mary («Quand ma peau a touché la sienne, j'ai compris que je ne me suiciderais pas ce mois-ci») et de bien d'autres. Quatrième de couverture : L'auteur
de Ripley Bogle nous entraîne à Belfast, sa ville natale,
pour un roman foisonnant, à la fois tragique et hilarant. Qu'a
donc trouvé Chuckie Lurgan, gros protestant picoleur et pauvre,
qui à trente ans vit toujours avec sa mère dans une maisonnette
d'Eureka Street ? Une célébrité cocasse et quelques
astuces légales mais immorales pour devenir riche. Que cherche
donc son ami catholique Jake Jackson, orphelin mélancolique, ancien
dur et coeur d'artichaut ? Le moyen de survivre et d'aimer dans une ville
livrée à la violence terroriste aveugle. Et qu'a donc trouvé
Peggy, la mère quinquagénaire de Chuckie ? Le bonheur, tout
simplement, grâce à une forme d'amour prohibée, donc
scandaleuse dans son quartier protestant. Et, pendant ce temps-là,
un inconnu couvre les murs de Belfast d'un mystérieux graffiti
: OTG, écrit-il, OTG. Ce texte se rapporte à l'édition
Broché. " L’histoire de Robert cessa d’intéresser quiconque. Il perdit son emploi. Il perdit ses amis. Il se mit à boire pour se rappeler, pas pour oublier. Et il se mit à pleuvoir dans son cœur pour le restant de ses jours. Ainsi, en bref, un mélange complexe d’histoire, de politique, de circonstances et de trajets aboutit à la détonation d’une bombe de cinquante kilos dans l’espace restreint et donnant sur la rue d’une petite boutique de sandwiches mesurant sept mètres sur quatre. Cet espace confiné et la puissance du dispositif créèrent une explosion d’une telle ampleur qu’une grande partie du premier étage du bâtiment s’effondra en se déversant dans la rue. Il y avait quatorze personnes dans la boutique de sandwiches. Il y avait cinq personnes dans le salon de beauté situé à l’étage lorsqu’il s’écroula, et douze dans la rue au voisinage immédiat des éclats de verre et de métal et du salon de beauté explosé. Trente et une personnes en tout, dont dix-sept cessèrent d’exister sur-le-champ ou plus tard, et don onze furent blessées au point de perdre un membre ou un organe vital. (…) Beaucoup de gens souffrirent de coupures et d’entailles. Beaucoup de gens furent terrorisés. Quelques infirmiers et infirmières improvisés, qui avaient pénétré dans la boutique une fois que la fumée et la poussière se furent dissipées, découvrirent des visions atroces et émétiques qui devaient rester comme une pellicule posée sur tout ce qu’ils verraient ensuite au cours de leur vie. Dans le silence déchirant, assourdissant, qui suivit l’explosion, s’immisça une chose grotesque ressemblant à la paix. Les morts étaient morts, beaucoup de mourants étaient inconscients ou incapables de parler, la plupart des blessés ou des victimes terrifiées étaient en état de choc ou simplement très très surpris. (…) [La liste des noms des victimes…] Cette liste est absurde. Cette liste s’oublie facilement. Identifiés, anonymes. Présents à la mémoire, oubliés. Ils ont tous fait le grand saut, spécialité des morts. Qu’ils aient décédé aussitôt, presque aussitôt ou plus tard, tous on fait le grand saut. Quitter le monde des vivants pour se transformer en cadavre : la transition la plus rapide du monde. Egrener leur liste est absurde et impossible. Tous avaient leur histoire. Mais ce n’étaient pas des histoires courtes, des nouvelles. Ce n’aurait pas dû être des nouvelles. C’aurait dû être des romans, de profonds, de délicieux romans longs de huit cent pages ou plus. Et pas seulement la vie des victimes, mais toutes ces existences qu’elles côtoyaient, les réseaux d’amitié, d’intimité et de relation qui les liaient à ceux qu’ils aimaient et qui les aimaient, à ceux qu’ils connaissaient et qui les connaissaient. Quelle complexité… Quelle richesse. Qu’était-il arrivé ? Un événement très simple. Le cours de l’histoire et celui de la politique s’étaient télescopé. Un ou plusieurs individus avaient décidé qu’il fallait réagir. Quelques histoires individuelles avaient été raccourcies. Quelques histoires individuelles avaient pris fin. On avait décidé de trancher dans le vif. C’avait été facile. Les pages
qui suivent s’allègent de leur perte. Le texte est moins
dense, la ville plus petite." Même s'il s'inscrit dans la grande tradition des romans urbains, foisonnants et grouillants, Eureka Street est profondément original. Tour à tour drôle, triste, béatement hilarant, absurde, pathétique, tragique, le récit est parcouru par une énergie hors du commun qui trouve le moyen de ne pas faiblir en presque 550 pages. On reconnaît ici et là des personnages célèbres derrière des portraits au vitriol, comme le poète Shague Ghinthoss (le Prix Nobel de littérature Seamus Heaney), «ce poète injustement célèbre qui ressemblait au père Noël et qui écrivait sur les grenouilles, les haies et les pelles à long manche», ou bien le leader nationaliste Gerry Adams (dans le livre, Jimmy Eve), dont les tournées ressemblent à celles d'un groupe rock et dont «les mensonges et délires de plus en plus répugnants et fantastiques remportent un succès proportionnel».Tant de franche hilarité et de réjouissante férocité ne servent qu'à masquer, dévoiler par touches, montrer en différé le spectacle horrible, les attentats sanglants de Belfast et la violence aveugle. C'est ce que l'on comprend dans un chapitre clé, où l'auteur décrit à mots plus ou moins feutrés les victimes d'un attentat. Pourtant, et c'est là tout le talent de Robert McLiam Wilson, on continue à rire jusqu'à la fin du roman. A rire de l'absurdité de la vie par Isabelle FiemeyerLire, novembre 1997 "Toutes les histoires sont des histoires d'amour", déclare Robert McLiam Wilson en exergue. Certes, l'amour mène le monde... et les héros de son roman par le bout du nez. Mais quoi, faudrait-il céder à la fureur ambiante et finir par poser des bombes pour imposer sa vision - forcément borgne - d'un monde devenu fou ? Si Belfast ne regorge pas uniquement de terroristes en armes, elle a cependant ce petit quelque chose qui rompt avec la monotonie des villes tranquilles... Car à Belfast, lorsqu'on ne soigne pas les blessures d'un coeur lacéré, il faut lutter pour s'en sortir, tout simplement tenter de survivre. C'est le lot commun de Jake, Chuckie ou les autres, emblèmes d'une génération sacrifiée qui se recroqueville sur elle-même et qui, si elle perd espoir, n'est jamais à court d'ironie ou de générosité fraternelle. Eureka Street, c'est le roman de la guerre et de la paix avec des paumés en guise de héros et une ville crucifiée pour champ de bataille. Mais c'est aussi un hymne humble, savoureux, complice et drôle fait à la ville natale de l'auteur : "Belfast - un simple fouillis de rues et quelques grosses collines, un simple murmure de Dieu". --Lenaïc Gravis et Jocelyn Blériot Robert McLiam Wilson évoque l'Irlande du Nord avec un talent et une sensibilité rares. son humour à froid, son écriture et son sens du récit sont un pur enchantement. Jake est catholique, Chukie protestant. Complices d'enfance, ils nous ouvrent les portes d'une ville ruinée par la guerre. Belfast, inédite. Loin de la verte Irlande des cartes postales, Robert Mc Liam Wilson aime frotter sa plume aux pavés des grandes cités. Aux petites heures de la nuit, lorsque tout dort, l'écrivain écoute respirer la ville où il a grandi. Belfast griffée des graffitis qui rythment son roman. "La ville chérit ses murs comme on tient son journal. Selon cette sténographie saccadée, les murs racontent histoires et haines, ratatinées et décolorées par le temps". Bâti à coup de cigarettes et d'insomnies, Eureka Street livre la chronique des soubresauts amoureux et guerriers de Belfast la déchirée. Grand lecteur des romanciers du XIXe, Wilson cite sans cesse Dickens, Tolstoï et surtout Balzac et Zola, quand on l'interroge sur son roman publié en Angleterre en 1996 et traduit en français l'an dernier. "Une grande ville sans romancier est comme inexistante. Pour moi Belfast était jusqu'alors invisible. Un roman est comme le plan émotionnel, spirituel d'une ville. Ce sont les écrivains qui créent la ville. Peut-être que ce n'est pas la vérité mais pour moi c'est vrai. J'ai connu Londres avant d'y aller grâce à Dickens". Londres où vagabondait le héros râleur, génial et crasseux de Ripley Bogle (chez le même éditeur en 1996), un incroyable premier roman en partie inspiré de sa propre expérience de sans-abri, à Belfast et dans la capitale britannique, avant qu'il n'obtienne une bourse d'études pour Cambridge. Publié en 1988 en Angleterre, le livre a aussitôt fait grand bruit. Robert Mc Liam Wilson n'avait alors que 24 ans. Attablé à une terrasse de café, captivé par tout ce qui grouille et s'offre à son regard, le jeune homme évoque une histoire de parking souterrain et Paris - où il voudrait planter le décor de son prochain roman. Malgré les perpétuelles excuses timidement bredouillées avec un accent fort charmant, il sait bien assez de français pour s'y installer quelque temps. Un rien décalé. Assez de français manifestement pour entamer la conservation avec un gamin qui trimbale son rat et son accordéon pour demander la pièce aux passants. "Désolé pour l'interview mais c'est la ville ça ! " sourit-il, les yeux sur les traces de l'enfant. Un gosse des rues comme celui qu'il était peut-être dans les quartiers pauvres de Belfast et qui rappelle forcément le petit Roche d'Eureka Street - ainsi nommé en hommage au Gavroche de Hugo, "le meilleur écrivain des rues". sourire l'écrivain : "le pouvoir de la satire est énorme pour montrer l'absurdité des choses". Le ton drolatique se fait brutalement tragique lorsqu'il évoque, au coeur du roman, l'affolement, le sang, les débris de chair humaine Un jour, quelqu'un a dit à Robert Mc Liam Wilson qu'il écrivait sur Belfast comme le garçon amoureux de la fille la plus laide de la classe. "C'est vrai, cette ville est tellement moche mais je l'adore. Pour moi, Belfast est la seule fille de la classe. La plus vivante, la plus savoureuse". Mc Liam Wilson est un tendre et Eureka Street une magnifique histoire d'amour. "Toutes les histoires sont des histoires d'amour", décrète l'auteur à la première ligne de son roman. "Une histoire pour les hommes qui sont en échec avec les femmes. Comme tous les Irlandais" sourit-il malicieusement, nous laissant le soin d'imaginer une improbable caractéristique de sa biographie. La grande histoire après laquelle court Jake, beau mec à la trentaine paumée, homme de main dans la récupération de marchandises impayées et perpétuel éconduit, sans cesse taraudé par "un blues à fendre l'âme". Et celle bien réelle du gros Chukie, personnage mou et vorace qui, non content de séduire une belle Américaine, découvre la combine du siècle et devient multi-millionnaire. L'un est
catholique, l'autre est protestant. L'un et l'autre inséparables,
ils sont deux exacts contraires. Comme le roman dont Jake est le narrateur
avance sur deux registres complètement opposés et qui au
fond se rejoignent. Le réalisme presque documentaire avec lequel
Mc Liam Wilson évoque la géographie de la ville, la misère
et la détresse, la violence quotidienne et les bombes terroristes.
"Parce que c'est là, on ne peut pas l'ignorer. Je ne suis
pas un auteur de contes de fées, j'écris sur ce que je vois".D'ailleurs,
quand il n'écrit pas, Wilson tourne des reportages pour la télévision
sur la pauvreté, les sans-abri, la situation politique... Un moyen
plus rapide, dit-il, de faire savoir au monde ce qu'il n'accepte pas.
Mais la chronique sombre de ce quotidien confine aussi souvent au surréalisme
quand il raconte la folle ascension de Chukie, "son rapport très
intense et troublant aux catalogues de vente par correspondance"
et les incroyables débats télévisés qui l'opposent
à Jimmy Eve - dans lequel les lecteurs avertis auront reconnu Jerry
Adams, le leader du Sinn Fein. Et les sarcasmes de l'auteur vont aussi
au Nobel Seamus Heaney, alias Shague Ghintoss dans le texte : "injustement
célèbre qui ressemblait au père Noël et qui
écrivait sur les grenouilles..." Les polémiques suscitées
Outre-Manche par ces passages moqueurs font, la révolte et les
traumatismes des vivants après l'explosion d'une bombe aveugle
dans une sandwicherie de Fountain street en pleine pause de midi. "C'est
difficile d'écrire sur la violence. Je voulais créer l'idée
d'une vie perdue, d'une vie finie." Catholique marié à
une protestante, Robert Mc Liam Wilson continue de vivre à Belfast.
"Je suis obsédé par la haine. Je voudrai découvrir
la chaleur, la couleur de la haine. En Irlande on devrait décerner
des prix pour la qualité de la haine". Maïa Bouteillet Petite remarque perso : Le passage précédemment cité (plus long et tellement plus intense et réaliste dans le livre) est sans doute le plus fort du roman. Jamais je n'ai pu ensuite regarder les informations de la même manière. Et chaque fois qu’il est question d’un attentat de par le monde, ce sont ces mots qui me reviennent, comme une douloureuse prise de conscience. Ce télescopage de vies anonymes, unies dans l’explosion de la mort m’a bouleversé. J’ ai véritablement compris à quel point, dans de tels moments, l’Histoire avec un grand H devient une rencontre brutale de petites histoires et pas seulement quelques images insupportablement banalisées au journal télévisé.
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