J’ai pris l’habitude d’annoter dans les livres que je lis tous les passages concernant la lecture. Régulièrement, je reprends mes fiches et sélectionne un de ces extraits pour le placer dans ma lettre d’information. J’ai décidé de rassembler quelques uns ces textes ci-dessous.
 

Sur la trace de Nives - Erri de Luca

"Il avait eu un sacré fils, détaché de la maison en fin de lycée, peu revu. Son regret : "Qu'ai-je pu lui donner ?" Il m'avait donné ses livres que j'avais trouvés empilés et prêts dans la pièce du sommeil, papier respiré la nuit et feuilleté le jour. Et puis, il m'avait donné les chants de la montagne de Noël. Ses yeux ne pouvaient pas voir les montagnes qu'il me désignait, je les ai reçues également. Je me suis persuadé qu'il yavait pour moi des écritures et des montagnes. Dans cette tente, j'ai sur moi un de ses pulls apporté jusqu'ici pour avoir quelque chose de lui. Je suis dans ses manches, mon cou se trouve là où sortait le sien. J'ai écrit les livres qu'il n'a pas écrits, j'ai escaladé les montagnes qu'il aurait voulu escalader. Je suis son fils parce que j'ai hérité de ses désirs. On n'hérite pas d'un grenier, d'une maison, mais de la pénurie, du devoir laissé, de la provision ratée. Pour pourver quoi ? Qu'on est davatage capable ? Pour moi, ça ne tient pas. J'ai cru au contreaire lui devoir un dédommagement pour l'avoir affligé. Quand j'écris, je chuchote parce que je pense qu'il est resté aveugle, même là où il est, et qu'il n'arrive pas à lire la page derrière mon épaule. Il aimait les histoires et je suis encore là pour les lui raconter." (Page 119)

 

La Perte en héritage - Kiran Desai

"La bibliothèque du Gymkhana Club était une salle mal éclairée aux allures de morgue, où flottait l’odeur musquée, si douceâtre et forte qu’elle était à peine supportable, des vieux livres. Les titres des ouvrages avaient deupis longtemps disparu dans les ondulations des couvertures gondolées ; certains livres n’avaient pas été touchés depuis cinquante ans et se délitaient au moindre contact, répandant des lamelles de colle semblables à des  fragments chitineux d’insectes morts. Les pages portaient les empreintes en pointillé de fougères depuis  longtemps désintégrées et étaient creusées par les termites de galeries qui évoquaient une installation de plomberie. Le papier jauni dégageait un relent légèrement acide et s’effritait en une mosaïque de fragments à peine perceptibles au toucher,, ailes de papillon translucides au seuil de la poussière éternelle. " (Pages 379-380)

 

L'Art de la joie - Goliiarda Sapienza

"J’appris à lire les livres d’une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains  adjectifs,  je les sortais de leur contexte et les analysais pour  voir s’ils pouvaient être employés dans « mon » contexte. Dans cette première tentative d’identifier le mensonge caché derrière les mots qui avaient,  y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m’aperçus de combien d’entre eux et donc de combien de fausses idées j’avais été victime. Ma haine grandit jour après jour ; la haine de se découvrir trompé. Je trouvai les mots pour tuer Carmine. Je déccouvris ce que savent tous les poètes, que l’ont peut tuer avec les mots, et pas seulement avec un ocuteau ou du poison." (Page 164)

 

Comme un roman - Daniel Pennac

"Peu d’objets éveillent, comme le livre, le sentiment d’absolue propriété. Tombés entre nos mains, les livres deviennent nos esclaves – esclaves, oui, car de matière vivante, mais esclaves que nul ne songerait à affranchir, car de feuilles mortes. Comme tels, ils subissent les pires traitements, fruits des plus folles amours ou d’affreuses fureurs. Et que je te corne les pages (oh ! quelle blessure, chaque fois, cette vision de la page cornée ! « mais c’est pour savoir où j’en suiiiiis ! ») et que je te pose ma tasse de café sur la couverture, ces auréoles, ces reliefs de tartines, ces taches d’huile solaire… et que je te laisse un peu partout l’empreinte de mon pouce, celui qui bourre la pipe pendant que je lis… et cette Pleïade séchant piteusement sur le radiateur après être tombée dans ton bain (« ton bain , ma chérie, mais mon Swift ! »)… et ces marges griffonnées de commentaires heureusement illisibles, ces paragraphes nimbés de marqueurs fluorescents… ce bouquin définitivement infirme pour être resté une semaine entière ouvert sur la tranche, cet autre prétendument protégé par une immonde couverture de plastique transparent à reflets pétroléens… ce lit disparaissant sous une banquise de livres éparpillés comme des oiseaux morts… cette pile de Folio abandonnés à la moisissure du grenier… ces malheureux livres d’enfance que plus personne ne lit, exilés dans une maison de campagne où plus personne ne va… et tous ces autre sur les quais, bradés aux revendeurs d’esclaves…
Tout, nous faisons tout subir aux livres. Mais c’est la façon dont les autres les malmènent qui seule nous chagrine..."

 

La petite chartreuse - Pierre Péju

A la seule vue d’une couverture, blanche ou bariolée, Vollard est capable d’identifier presque instantanément une édition, sa date approximative, une collection, un titre, un auteur, mais bien vite, sa mémoire exceptionnelle se met à lui imposer de larges passages, des fragments de longueur variable qu’il a retenus au fil des années, dès la première lecture. Oui, Vollard peut reconnaître n’importe quel livre, même lu il y a longtemps, tandis que le murmure transparent se met à sourdre dans sa tête, à couler, à enfler, à déborder jusqu’à agiter parfois silencieusement ses lèvres.

Souvent, il revoit avec exactitude le texte imprimé dont le ruban se déroule à l’arrière de sa vue. Mémoire étonnante. Mémoire exclusivement textuelle du libraire Vollard qui abrite, au fond de sa carcasse, la chair intacte et fraîche, la fibre toujours vivante de milliards de mots avalés, mâchés, remâchés, ruminés, en une interminable jouissance. Une scène romanesque lui revient fidèlement, associée à une page, une typographie, une odeur de colle et de papier, et même des blancs, une ponctuation, la cassure brutale d’un mot dont une moitié se penche au-dessus du vide d’une fin de ligne en se cramponnant au trait d’union, et dont l’autre moitié, blessée elle aussi, débute tristement la ligne suivante. (Page 62-63)

 

Une histoire de la lecture - Alberto Manguel

Moi aussi, je lis au lit. Dans la longue succession des lits où j'ai passé les nuits de mon enfance, dans des chambres d'hôtel inconnues où les phares des voitures balayaient en passant le plafond de lumières étranges, dans des maisons dont les odeurs et les bruits ne m'étaient pas familiers, dans des villas de vacances poisseuses d'écume marine ou dans des chalets où l'air des montagnes était si sec qu'on plaçait à côté de mon lit un bassin fumant de vapeur d'eucalyptus afin de m'aider à respirer, la combinaison du lit et du livre me procurait une sorte de foyer où je savais pouvoir revenir, soir après soir, sous n'importe quels cieux. Personne ne m'appellerait pour me prier de faire ceci ou cela; immobile sous les draps, mon corps ne demandait rien. Ce qui se passait se passait dans le livre, et c'était moi qui racontais l'histoire. La vie se déroulait parce que je tournais les pages. Je ne crois pas pouvoir me rappeler joie plus grande, plus complète, que celle d'arriver aux quelques dernières pages et de poser le livre, afin que la fin ne se produise pas avant le lendemain, et de me renfoncer sur l'oreiller avec le sentiment d'avoir bel et bien arrêté le temps.

Je savais que tous les livres ne sont pas bons à lire au lit. Les romans policiers et les contes fantastiques étaient pour moi les plus favorables à un sommeil paisible. Pour Colette, le livre parfait dans le silence de la chambre à coucher était Les misérables, avec ses rues et ses forêts, ses courses dans de sombres égouts et sur des barricades au milieu des combats. W.H. Auden était du même avis. Il suggérait qu'un certain contraste est nécessaire entre le livre qu'on lit et l'endroit où on le lit. «Je ne peux pas lire Jefferies dans les collines du Wiltshire, disait-il, ni feuilleter des limericks dans un fumoir.» C'est sans doute vrai; on peut éprouver une impression de redondance à explorer sur la page un monde semblable à celui dont on est entouré au moment même où on lit. Je pense à André Gide plongé dans Boileau sur le bateau descendant le fleuve Congo, et le contrepoint entre la luxuriance désordonnée de la végétation et le formalisme ciselé des vers du XVIIe siècle me paraît tout à fait pertinent.

 

Les jours fragiles - Philippe Besson

Je m’emploie à lui faire la lecture. Je vois bien que je l’ennuie parfois et qu’il contemple le ciel par la fenêtre de la chambre alors que je lis, mais tant qu’il ne me prie pas de m’interrompre, je continue. Je l’aide à traverser les jours comme je peux.

Il profère des jurons lorsque je lui propose de la poésie. Il me crie qu’il refuse d’écouter pareilles balivernes. La poésie l’exaspère, le rend presque furieux. Je suppose qu’en manifestant une telle colère, c’est à son passé qu’il s’en prend, même s’il m’assure que ce sont les poèmes que je choisis qu’il exècre. Il a «pissé» sur ses vers autrefois, m’assure-t-il, et, s’il avait encore ses deux jambes valides, nul doute qu’il se dresserait sur elles et qu’il pisserait à nouveau sur ces «borborygmes indignes». Son mépris pour la médiocrité et la boursouflure n’est pas retombé. Ses injures en donne l’exacte mesure.

Même si je ne goûte pas ces insultes, qui heurtent mes oreilles, je l'écoute les vomir sans le faire taire parce qu'elles sont le signe que la vie ne l'a pas tout à fait abandonné.

Les romans que je lui présente lui paraissent trop sirupeux, trop féminins. Il n’a jamais prisé le romantisme. Et il déteste cette «littérature de l’instant», oubliée aussi vite que consommée. Il croit que l’Histoire ne sauvegarde que la gravité, le désespoir ou la mélancolie. La légèreté sera balayée selon lui. « L’eau de rose ne se conserve pas : on ne se souvient que du sang ».

Tandis que je me concentre, je sens qu’il m’observe. (…)

Et si ces moments de la lecture inventaient notre première vraie intimité ? S’ils dessinaient d’une pointe fine le lien fraternel que nous n’avons pas eu l’occasion d’explorer ? S’ils nous donnaient l’envie de rattraper le temps perdu, même s’il ne se rattrape pas . S’ils calmaient les élancements dans sa jambe rognée, ce ne serait déjà pas si mal.

 

Une histoire de la lecture d'Alberto Manguel

Moi aussi, je lis au lit. Dans la longue succession des lits où j'ai passé les nuits de mon enfance, dans des chambres d'hôtel inconnues où les phares des voitures balayaient en passant le plafond de lumières étranges, dans des maisons dont les odeurs et les bruits ne m'étaient pas familiers, dans des villas de vacances poisseuses d'écume marine ou dans des chalets où l'air des montagnes était si sec qu'on plaçait à côté de mon lit un bassin fumant de vapeur d'eucalyptus afin de m'aider à respirer, la combinaison du lit et du livre me procurait une sorte de foyer où je savais pouvoir revenir, soir après soir, sous n'importe quels cieux. Personne ne m'appellerait pour me prier de faire ceci ou cela; immobile sous les draps, mon corps ne demandait rien. Ce qui se passait se passait dans le livre, et c'était moi qui racontais l'histoire. La vie se déroulait parce que je tournais les pages. Je ne crois pas pouvoir me rappeler joie plus grande, plus complète, que celle d'arriver aux quelques dernières pages et de poser le livre, afin que la fin ne se produise pas avant le lendemain, et de me renfoncer sur l'oreiller avec le sentiment d'avoir bel et bien arrêté le temps.

Je savais que tous les livres ne sont pas bons à lire au lit. Les romans policiers et les contes fantastiques étaient pour moi les plus favorables à un sommeil paisible. Pour Colette, le livre parfait dans le silence de la chambre à coucher était Les misérables, avec ses rues et ses forêts, ses courses dans de sombres égouts et sur des barricades au milieu des combats. W.H. Auden était du même avis. Il suggérait qu'un certain contraste est nécessaire entre le livre qu'on lit et l'endroit où on le lit. «Je ne peux pas lire Jefferies dans les collines du Wiltshire, disait-il, ni feuilleter des limericks dans un fumoir.» C'est sans doute vrai; on peut éprouver une impression de redondance à explorer sur la page un monde semblable à celui dont on est entouré au moment même où on lit. Je pense à André Gide plongé dans Boileau sur le bateau descendant le fleuve Congo, et le contrepoint entre la luxuriance désordonnée de la végétation et le formalisme ciselé des vers du XVIIe siècle me paraît tout à fait pertinent.

 

Seule Venise - Claudie Gallay

C'est par hasard que je retrouve votre boutique, sans la chercher, sans même y penser, à un moment, je lève les yeux et la vitrine est là.
Le fenêtre, le pantin.
Des livres dehors, sur des tréteaux, dans des caisses.
Je pousse la porte. Le bois à gonflé, il force sur le plancher. A l'intérieur, c'est plein de livres, de renfoncements obscurs et de cartons en tas.
C'est plein d'étagères, de vitrines, avec des affiches contre les murs, des photos punaisées. Une lumière jaune tombe du plafond. Elle éclaire tout en ombre.
- Bonjour, je dis et je m'avance là-dedans comme on avance dans une grotte.
Les livres sont classés par thème, histoire, littérature, arts. Des lettres sont scotchées. Par endroits, elles se décollent.
Autour du bureau, ça sent la fumée à cause du cendrier, des mégots mal écrasés. Je m'approche.
- Vous le vendez ? Je demande en montrant le pantin à la fenêtre.
Vous faites non avec la tête.
Sur le bureau, des livres encore en piles chancelantes. Des stylos, des papiers, un téléphone. AU milieu de tout ça, un grand livre ouvert. Une double page en couleurs. Je tourne autour de la fenêtre et autour du livre.
Je tourne les pages.
J'ai de la poussière dans les yeux, une furieuse envie d'éternuer.
J'attends quelques minutes encore et je referme le livre.
Je me lève. Je vous dis au revoir ou merci. Ou les deux à la fois.
Vous ne répondez pas.

 

Sonietchka - Ludmila Oulitskaïa

Elle avait pour la lecture un talent peu ordinaire, peut-être même une sorte de génie. Les mots imprimés avaient sur elle un tel empire qu’à ses yeux, les personnages imaginaires existaient au même titre que les êtres vivants, que ses proches, et les nobles souffrances de Natacha Rostov au chevet du prince André mourant avaient la même authenticité que le chagrin déchirant qu’éprouva sa sœur lorsqu’elle perdit sa petite fille de quatre ans par suite d’une négligence stupide. (…)
Qu’était-ce au juste ? Une incapacité totale à comprendre l’élément de jeu présent dans tout art, la confiance ahurissante d’une enfant attardée, une absence d’imagination abolissant la frontière entre le fictif et le réel, ou bien, au contraire, la faculté de se laisser si complètement absorber par un monde imaginaire que tout ce qui restait en deçà des limites de cet univers perdait son sens et sa substance ?
Ce goût pour la lecture, qui prenait l’allure d’une forme bénigne d’aliénation mentale, la poursuivait jusque dans son sommeil : même ses rêves, on peut dire qu’elle les lisait.

Quand elle rêvait de romans historiques palpitants, elle devinait d’après le déroulement de l’intrigue le style des caractères typographiques et, par une sorte d’instinct bizarre, sentait les alinéas et les points de suspension. Cette confusion intérieure liée à sa passion anormale s’aggravait même pendant son sommeil, elle devenait alors une héroïne ou un héros à part entière et vivait à cheval sur la frontière fragile entre la volonté de l’auteur, qu’elle sentait intuitivement et connaissait intellectuellement, et son propre désir de mouvement, d’aventure, d’action

 

Les amants du Spoutnik - Haruki Murakami :

Nous nous ressemblions, Sumire et moi : nous partagions la même passion pour la lecture. Lire nous était aussi naturel que respirer. Au moindre moment libre, il nous fallait nous asseoir seuls dans un coin tranquille et tourner les pages d'un livre. Des romans japonais, étrangers, modernes, classiques, d'avant garde ou des best-sellers, tout ce qui pouvait être source de stimulation intellectuelle nous était bon. Nous dévorions tout ce qui nous tombait sous la main. Il nous suffisait d'entrer dans une bibliothèque ou à Kanda, le quartier des librairies d'occasion, pour être sûrs de passer une journée agréable. Je n'avais encore jamais rencontré quelqu'un qui éprouvât une passion aussi vaste et profonde que la mienne pour la lecture, et je suis sûr qu'il en allait de même pour Sumire. (...)

J'aimais lire des romans pour me distraire, mais étais loin d'écrire assez bien pour espérer être un jour écrivain. Et j'avais des goûts trop déterminés pour voiloir devenir éditeur ou critique littéraire. La littérature, à mes yeux, était simplement un plaisir personnel, que je tenais à garder dans un lieu secret, à l'écart de toute profession ou de tout travail scolaire.

 
Les confessions - Jean-Jacques Rousseau

Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre.

J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’appris à lire : je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : « Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi. »

En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. Ces émotions confuses, que j’éprouvais coup sur coup, n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir.

 

Vivre pour la raconter - Gabriel García Márquez

« Des livres, ce sont des livres ! »
Mon cœur bondit plus vite que moi. C’étaient en effet des livres empaquetés de main de maître et accompagnés d’une lettre que j’eus du mal à déchiffrer (...) : «Tous ces machins sont pour toi, maestro, en espérant que tu finiras par apprendre.» La seule recommandation était de ne commettre aucun plagiat trop visible.

J’étalais les livres sur la table de la salle à manger, pendant que ma mère finissait de débarrasser. Elle dut s’armer d’un balai pour chasser mes petits frères qui voulaient découper les illustrations au sécateur, et les chiens errants qui flairaient les ouvrages comme si c’était de la pâtée. Moi aussi je les flairai, comme je le fais toujours quand je tiens un nouveau livre dans mes mains, et je les feuilletai un à un, m’arrêtant çà et là sur quelques passages. (...)

La caisse contenait vingt-trois ouvrages importants d’auteurs contemporains, traduits en espagnol et choisis dans l’intention évidente que leur lecture me serve pour apprendre à écrire. (…)

Je les lus tous dans les mois qui suivirent, certains avec passion, d’autres avec un intérêt mitigé, et grâce à eux je parvins à sortir du cul-de-sac où j’étais venu m’échouer.

 

Mon Pays réinventé - Isabel Allende

Mon enfance n’a pas été joyeuse, mais assurément intéressante.

Je ne m’ennuyais pas grâce aux livres que mon oncle Pabo, qui à cette époque était encore célibataire et vivait avec nous. C’était un lecteur impénitent ; ses livres s’empilaient par terre, couverts de poussière et de toiles d’araignées.

Il les volait sans le moindre remord dans les librairies, chez des amis, considérant que tout matériel imprimé – hormis le sien – était patrimoine de l’humanité.

Il m’autorisait à les lire, car il avait projeté de me transmettre son vice de la lecture à n’importe quel prix : il me fit cadeau d’une poupée lorsque j’eus terminé de lire Guerre et Paix, un gros livre écrit tout petit.

Il n’y avait pas de censure dans cette maison, mais mon grand-père ne permettait pas que la lumière reste allumée dans ma chambre après neuf heures du soir, raison pour laquelle mon oncle Pablo me fit cadeau d’une lampe de poche.

Les meilleurs souvenirs de ces années sont les livres que j’ai lus sous les draps à la lumière de ma torche.

 

Septentrion - Louis Calaferte

Coïncidence singulière qui ne vaut sans doute pas qu’on épilogue, mais littérature et solitude sont les deux mots qui m’ont le plus intrigué lorsque je les ai entendus pour la première fois.
Il y eut une époque où, dans les livres, le sens d’une bonne partie des mots m’échappait. Grâce au seul moyen de la lecture, je me suis lentement familiarisé avec un vocabulaire élargi que je n’avais jamais employé ni entendu employer autour de moi. Cette façon ardue d’appréhender la langue m’a laissé un immense amour des mots. Amour presque physique de l’image. Riche. Pleine. Charnelle. Le mot est avant tout un cri. C’est par un cri que nous nous manifestons au monde. Expression ! C’est-à-dire besoin incontrôlable de faire entendre sa voix. Les mots sont faits pour scintiller de tout leur éclat. Il n’y a pas de limite concevable à leur agencement parce qu’il n’y a pas de limite à la couleur, à la lumière. Il n’y a pas de mesure à la mesure des mots. Il ne viendrait à personne l’idée de mettre un frein à la clarté nue de midi en été. Les mots. Silex et diamants. Votre rôle est de fouiller là dedans à pleines mains au petit bonheur. Pourvu que ça rendre le son qui est en vous au moment où vous écrivez. Vous rencontrerez toujours un de ces singes maniaques pour vous expliquer gravement que ce que vous prenez ordinairement pour des lustres de Venise ne sont que de vulgaires chandelles usagées. Devant ces démonstrations savantes empreintes de mesure, pétez-lui au nez d’un air jovial et bon enfant – qu’il comprenne que la leçon a porté !
En lisant, je m’enfouissais sous le texte, comme une taupe. J’ai aimé les écrivains. Tous les écrivains. D’un amour de béatitude. Respect. Admiration. Envie. Imagination. Et superstition aussi. Tout cela composait cette espèce de tendresse bizarre que je leur accordais spontanément.

 

Enfance - Nathalie Sarraute

Voici enfin le moment attendu où je peux étaler le volume sur mon lit, l’ouvrir à l’endroit où j’ai été forcée de l’abandonner… Je m’y jette, je tombe… impossible de me laisser arrêter, retenir par les mots, par leur sens, leur aspect, par le déroulement des phrases, un courant invisible m’entraîne avec ceux à qui de tout mon être imparfait mais avide de perfection je suis attachée, à ceux qui sont la bonté, la beauté, la grâce, la noblesse, la pureté, le courage mêmes… je dois avec eux affronter des désastres, courir d’atroces danger, lutter au bord de précipices, recevoir dans le dos des coups de poignard, être séquestrée , maltraitée par d’affreuses mégères, menacée d’être perdue à jamais… et chaque fois, quand nous sommes tout au bout de ce que je peux endurer, quand il n’y a plus le moindre espoir, plus la plus légère possibilité, la plus fragile vraisemblance… cela nous arrive… un courage insensé, la noblesse, l’intelligence parviennent juste à temps à nous sauver. C’est un moment de bonheur intense…

 

Lizka et ses hommes - Alexandre Ikonnikov

Jusque-là, Lizka avait été une lectrice peu acharnée, mais à présent, que ce fût par désœuvrement ou parce qu’elle pensait trouver dans des livres quelques-unes des réponses aux questions qu’elle se posait, elle s’était mise à aimer lire des romans. Romans d’amour, d’aventures, romans historiques, policiers, tous la captivaient, l’entraînaient corps et âme dans un autre monde, un monde fascinant, mais, en même temps, aucun ne lui donnait d’instructions pour agir, aucun ne répondait à la question essentielle qui la hantait : comment poursuivre son existence. Dans les romans, les héros n’étaient pas du tout confrontés à la pénurie, ils ne recevaient pas de Lopoukhov des colis envoyés par leur mère, avec des pommes de terre, de la confiture et un peu d’argent. Ils se battaient avec courage, ils aimaient avec passion, ils accomplissaient des actes audacieux, fous, et pour autant personne ne songeait à les punir. Ils ne connaisaient pas les rayons vides dans les magasins, les samedis léninistes et les stages annuels obligatoires de défense civile. Ce n’étaient pas des personnes réelles, comme elle, Lizka, mais seulement des personnages inventés pour exister quelques jours, en somme, le temps de sa lecture.
Or dans presque tous les romans il y avait un héros principal qui réussissait à surmonter les obstacles et à vaincre ses ennemis, ou qui élucidait des crimes, ou qui prenait la défense des pauvres et des opprimés, ou encore qui réalisait des exploits pour servir sa bien-aimée. Un héros honnête, intelligent, noble, sans problèmes de logement, sans problèmes matériels, ayant parfois des habitudes malsaines, certes, mais jamais malade, sensible, disponible, tendre et bien évidemment, jeune et beau : où se cachait-il donc ce chevalier de légende, destiné à Lizka ?Editions de poche Points

Pages 59-60

 

Sang lié - David BOSC

"Solitude, liberté, je ne savais pas encore que tous les mots sont doubles, et duplices, en jumeaux ennemis. J’ignorais leur duplicité, mais je leur avais quand même une méfiance intermittente. Ils n’étaient pas fiables, je l’avais pu voir ; ils ne tenaient leur sens qu’à grand-peine, cela dont ils avaient la garde.
Te souviens-tu, aux premières lectures ? Tu observais un mot, un seul mot tenu dans la page imprimée, avec une telle intensité d’interrogation, et de doute, qu’il éclatait tout soudain dans l’absurde, qu’il se vidait d’un trait – ne laissant plus, craquants et noirs, que les linéaments frêles d’une mue d’insecte. Ou tout un jeu maigri de pièces métalliques, incongrues, les éléments d’une machine oubliée. Je me méfiais aussi des mots pour leur docilité, leur complaisance devant la force (j’apprendrais qu’ils ont chacun leur double rayonnant et libre) ; et surtout j’abhorrais les monstres que ce langage-là, le langage dont j’héritais, avait su faire avec eux. (…)
Pour ce que j’en aimais, des mots, je sus qu’il me faudrait braconner dans les marges. La chasse était gardée ; je l’appris d’un professeur qui, sans relâche, dénonçait aux enfants deux mots, ses bêtes noires : « on », d’abord, « on », c’est-à-dire : un homme n’importe lequel, sans grade ni distinction, et : « comme », surtout celui-là. Le pis-aller, la faiblesse des mauvais poètes, c’est ce qu’il disait. Quand je savais, moi, quelle cheville il pouvait être, pour lier les mondes, pour défaire le monde, et le remonter à l’envers, avec de belles coutures, bien colorées. Un mot magique dans toutes les langues.
"

 

Souffrir - Chantal Thomas

«Le petit toit que forment les livres lorsqu’on les entrouvre, tranche tournée vers le ciel, est le plus sûr des abris», écrit

«Je crois que la lecture peut nous sauver, réellement, dit-elle. Certains auteurs, dans les moments de crise, ou d’extrême fragilité, nous sauvent, parce qu’ils nous font entendre une voix amie, et qu’ils nous donnent des forces.
Le simple fait de pouvoir comparer notre expérience et la mettre en perspective avec celle de quelqu’un d’autre, c’est une manière de décoller de cette espèce de trou noir du malheur.
Les livres qu’on aime comptent pour nous comme des êtres humains. Chacun a comme ça une constellation de textes et d’auteurs qui l’accompagnent; ce qu’on en retient, quelquefois, c’est simplement une phrase, ou une attitude dans la vie…
Pour moi, par exemple, Le métier de vivre de Cesare Pavese n’est pas un livre parmi d’autres: pendant des années, je l’emportais partout, quand je déménageais c’était la première chose que j’installais… Il est lié à certaines chambres, à certaines arrivées: je revois exactement à quel endroit je l’avais placé dans la première chambre où j’ai dormi à New York… Je pense que la culture, au sens vivant du terme, c’est ça.
Et ce qui est beau, c’est que pour chacun, c’est une sorte de configuration unique.»

 
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