Comment s’extraire d’un siècle, d’une
histoire humaine vieille de trois millions d’années,
peuplée de faits et méfaits, d’outrances,
d’extravagances, et se laisser aller, innocent,
à vagabonder vers les territoires inconnus d’un
siècle nouveau? Mémoire et questionnement,
les images se mêlent, des visages, des ruines: le
pied d’Armstrong et sa marque de caoutchouc incrustée
dans la poussière de lune, la photo d’Hiroshima,
rasée, dans mon livre de géographie. Deux
poignées de mains, celle de Sadate/Begin, celle
d’Arafat/Rabin... Et pour demain, notre inconnu...
Qui l’emportera? Cynisme ou compassion? A moins
que la religiosité chère à la prédiction
de Malraux entraîne nos neurones essoufflés
vers respect et prière, vers l’invisibilité
des choses et ce maillage dissimulé qui relie chaque
objet du monde.
Qu’emporter? Que transmettre? S’alléger
des scories et paillettes, de ce qui aura brillé
pour briller, de l’inutile et futile et ne garder
que le difficile: l’amour, ce travail patient de
la souciance pour un être, vivant, le seul, choisi
dans le multiple. Emmener avec soi l’essentiel,
ce qui aura transformé l’intérieur,
là où siège le noyau armé
des valeurs qui régissent nos actes remarquables
comme les plus anodins. Emporter pour transmettre, et
offrir aux générations adolescentes la mallette
allégée du savoir-vivre dans le temps et
l’espace, une vague trousse de survie, remède
aux solitudes et au découragement.
A l’instant du basculement des chiffres, je songe
au temps qui passe, à ces infimes secondes qui
nous auront fait rencontrer l’amour et le désespoir,
au hasard qui nous inventa, aux habitants qui nous suivront
et penseront parfois à nous, amusés, emplis
de la condescendance obligée de ceux qui naissent
plus tard.
Fabriqués de carbone et de pensée, seuls
à être capables de faire l’amour et
la mort - hors saison - marque de notre indépendance
et de nos appétits pour l’infini, nous aurons
été vivants! Vivants dans un monde voué
à l’entropie, vivants pour l’unique
plaisir d’exister et de fabriquer avec orgueil quelques
chefs d’œuvre, des utopies et des rêves
plus grands que l’espace dans lequel nous vivions...
Que sommes nous devenus, nous qui aurons inlassablement
rêvé de bonheur, qui avons inventé
la démocratie, su repérer les trous noirs,
l’invisible sidéral et les amnésies
de l’Histoire? Aventuriers insatiables nous n’aurons
cessé, tels des corps célestes, d’être
attiré par l’autre, l’altérité
magnifique surgie aux toutes premières semaines
de l’univers, quand ce qui aurait pu n’être
qu’un, se différencia.
Le bonheur dites-vous? Il fut là, au rendez-vous
des événements ordinaires, dans chaque respiration,
chaque émotion: être en vie et radieux d’avoir
traversé une planète et ses volcans, d’avoir
été ému pour rien, visage ou paysage,
subjugué par la gamme infinie de l’émerveillement
que nous aura offert le programme raffiné de nos
ADN.
A ce double enroulement subtil de composants chimiques
qui retrace notre trajet archaïque, est pourtant
venu s’ajouter l’insatiable question: quelle
injonction cachée nous a permis d’être
là, nous qui n’étions rien et sommes
devenus un peu? A force de technicité nous avons
cru, au début de ce siècle, hériter
d’un monde désenchanté. A l’entrée
d’un millénaire notre savoir et nos connaissances
accrus n’ont fait qu’augmenter l’opacité
d’un monde qui, tapi derrière ses secrets,
s’est de lui-même réenchanté.
Le mystère reste entier, plus verrouillé
que jamais, et nous, la plus rebelle des énigmes,
n’auront de cesse d’inventer, entre naître
et mourir, de nouvelles raisons de vivre.

Yves
Simon© dans Un Monde A Lire