Fiche
:
Auteur Marcel
Pagnol
Editeur Bernard De Fallois
Résumé
:
"Je
suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné
de chèvres, au temps des derniers chevriers." Ainsi commence
l'autobiographie de Marcel Pagnol, immortel auteur de La Trilogie marseillaise,
La Femme du boulanger, entre autres savoureuses histoires à l'accent
chantant. On découvre ici l'enfance du jeune Marcel et sa découverte
des collines enchantées des environs de Marseille. La famille Pagnol
loue pour les vacances une bastide près d'un petit village. Le
père de Marcel s'initie à la chasse et sera l'auteur d'un
coup de fusil magistral qui lui vaudra l'admiration de tous, à
commencer par celle de son fils, et qui donne son titre au livre. Ce premier
tome est suivi de deux autres, Le Château de ma mère et Le
Temps des secrets. L'incroyable mémoire et le talent de conteur
de l'auteur restituent merveilleusement les joies simples, les chagrins
énormes, la délicieuse naïveté de l'enfance,
sans omettre les tours pendables et bêtises en tous genres qui la
ponctuent nécessairement. Une histoire vraie belle comme un roman,
bourrée de tendresse et d'émotion, pleine de drôlerie
aussi. On lit, on relit, on s'y reconnaît. À travers la sienne,
Marcel Pagnol raconte toutes les enfances... du moins telles qu'elles
devraient être. --Pascale Wester Ce texte se rapporte à une
édition épuisée ou indisponible de ce titre.
La présente édition des
"Souvenirs d'enfance", publiée avec l'accord de Madame
Jacqueline Pagnol et délicatement illustrée par Suzanne
Ballivet, met à la portée de l'âge tendre - comme
"Le Petit Prince" en son temps - l'un des plus beaux récits
de la littérature française. Paraissent également
: "Le château de ma mère" et "le temps des
secrets".
Extrait
:
La
gloire de mon père :
Je suis né
dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres,
au temps des derniers chevriers.
Garlaban,
c'est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord
du Plan de l'Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée
de l'Huveaune.
La tour
est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à
six cents mètres d'altitude, elle monte très haut dans le
ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s'y
reposer un moment.
Ce n'est
donc pas une montagne, mais ce n'est plus une colline : c'est Garlaban,
où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit,
briller un feu sur Sainte-Victoire, allumèrent un bûcher
de broussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit de juin, vola de colline
en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à
Rome que ses légions des Gaules venaient d'égorger, dans
la plaine d'Aix, les cent mille barbares de Teutobochus.
Mon père
était le cinquième enfant d'un tailleur de pierres de Valréas,
prés d'Orange.
La famille
y était établie depuis plusieurs siècles. D'où
venaient-ils ? Sans doute d'Espagne, car j'ai retrouvé, dans les
archives de la mairie, des Lespagnol, puis des Spagnol.
De plus,
ils étaient armuriers de père en fils, et trempaient des
épées dans les eaux de l'Ouvèze : occupation, comme
chacun sait, noblement espagnole.
Cependant,
parce que la nécessité du courage a toujours été
inversement proportionnelle à la distance qui sépare les
combattants, les tromblons et les pistolets remplacèrent bientôt
les espadons et les colichemardes : c'est alors que mes aïeux se
firent artificiers, c'est-à-dire qu'ils fabriquèrent de
la poudre, des cartouches et des fusées.
L'un d'eux,
un arrière-grand-oncle, sortit un jour de sa boutique à
travers une fenêtre fermée, dans une apothéose d'étincelles,
entouré de soleils tournoyants, sur une gerbe de chandelles romaines.
Il n'en
mourut pas, mais sur sa joue gauche, la barbe ne repoussa plus. C'est
pourquoi, jusqu'à la fin de sa vie, on l'appela "Lou Rousti",
c'est-à-dire Le Rôti.
C'est peut-être
à cause de cet accident spectaculaire que la génération
suivante décida – sans renoncer aux cartouches ni aux fusées
– de ne plus les garnir de poudre, et ils devinrent "cartonniers",
ce qu'ils sont encore aujourd'hui.
Voilà
un bel exemple de sagesse latine : ils répudièrent d'abord
l'acier, matière lourde, dure, et tranchante ; puis la poudre,
qui ne supporte pas la cigarette, et ils consacrèrent leur activité
au carton, produit léger, obéissant, doux au toucher, et
en tout cas non explosible.
Cependant
mon grand-père, qui n'était pas "monsieur l'aîné",
n'hérita pas de la cartonnerie, et il devint, je ne sais pourquoi,
tailleur de pierres. Il fit donc son tour de France, et finit par s'établir
à Valréas, puis à Marseille.
Il était petit, mais large d'épaules, et fortement musclé.
Lorsque
je l'ai connu, il portait de longues boucles blanches qui descendaient
jusqu'à son col, et une belle barbe frisée.
Ses traits
étaient fins, mais très nets, et ses yeux noirs brillaient
comme des olives.
Son autorité
sur ses enfants avait été redoutable, ses décisions
sans appel. Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe, ou lui enfonçaient,
dans les oreilles, des haricots.
Il me parlait
parfois, très gravement, de son métier, ou plutôt
de son art, car il était maître appareilleur.
Il n'estimait
pas beaucoup les maçons : "Nous, disait-il, nous montons des
murs en pierres appareillées, c'est-à-dire qui s'emboîtent
exactement les unes dans les autres, par des tenons et des mortaises,
des embrèvements, des queues d'aronde, des traits de Jupiter...
Bien sûr, nous coulions aussi du plomb dans des rainures, pour empêcher
le glissement. Mais c'était incrusté dans les deux blocs,
et ça ne se voyait pas ! Tandis que les maçons ils prennent
les pierres comme elles viennent, et ils bouchent les trous avec des paquets
de mortier... Un maçon, c'est un noyeur de pierres, et il les cache
parce qu'il n'a pas su les tailler."
***
C'est parce
qu'il était sorti, lui aussi, dans un bon rang, que la déhiscence
de la promotion ne l'avait pas projeté trop loin de Marseille,
et qu'il était tombé à Aubagne.
C'était
une bourgade de dix mille habitants, nichée sur les coteaux de
la vallée de l'Huveaune, et traversée par la route poudreuse
qui allait de Marseille à Toulon.
On y cuisait
des tuiles, des briques et des cruches, on y bourrait des boudins et des
andouilles, on y tannait, en sept ans de fosse, des cuirs inusables. On
y fabriquait aussi des santons coloriés, qui sont les petits personnages
des crèches de la Noël.
Mon père,
qui s'appelait Joseph, était alors un jeune homme brun, de taille
médiocre, sans être petit. Il avait un nez assez important,
mais parfaitement droit, et fort heureusement raccourci par sa moustache
et ses lunettes, dont les verres ovales étaient cerclés
d'un mince fil d'acier. Sa voix était grave et plaisante et ses
cheveux, d'un noir bleuté, ondulaient naturellement les jours de
pluie.
Il rencontra
un jour une petite couturière brune qui s'appelait Augustine, et
il la trouva si jolie qu'il l'épousa aussitôt.
Je n'ai jamais su comment ils s'étaient connus, car on ne parlait
pas de ces choses-là à la maison. D'autre part, je ne leur
ai jamais rien demandé à ce sujet, car je n'imaginais ni
leur jeunesse ni leur enfance. L'âge de mon père, c'était
vingt-cinq ans de plus que moi, et ça n'a jamais changé.
Ils étaient
mon père et ma mère, de toute éternité, et
pour toujours.
Je sais
seulement qu'Augustine fut éblouie par la rencontre de ce jeune
homme à l'air sérieux, qui tirait si bien aux boules, et
qui gagnait infailliblement cinquante-quatre francs par mois. Elle renonça
donc à coudre pour les autres, et s'installa dans un appartement
d'autant plus agréable qu'on n'en payait pas le loyer.
Dans les
mois qui précédèrent ma naissance, comme elle n'avait
que dix-neuf ans – et elle les eut toute sa vie – elle conçut
de graves inquiétudes, et déclara en sanglotant que son
bébé ne naîtrait jamais, parce qu'elle "sentait
bien qu'elle ne savait pas le faire". Mon père essaya de la
raisonner. Mais alors, elle disait, furieuse : "Quand je pense que
c'est toi qui m'as fait ça !"
Et elle
fondait en larmes.
Quand le
survenant se mit à bouger, elle eut des accès de fou rire,
entre deux crises de sanglots.
Effrayé
par ce comportement déraisonnable, mon père appela au secours
sa sœur aînée. C'était elle qui l'avait élevé.
Elle était (naturellement) directrice d'école à La
Ciotat, et célibataire.
La grande
sœur fut tout à fait ravie, et décida qu'il fallait
sur-le-champ installer ma mère chez elle, sur le bord de la mer
latine : ce qui fut fait le soir même.
On m'a dit
que Joseph en fut charmé, et qu'il profita de sa liberté
pour conter fleurette à la boulangère, dont il mit en ordre
la comptabilité : voilà une idée déplaisante,
et que je n'ai jamais acceptée.
Pendant
ce temps, la future maman se promenait le long des plages, sous le tendre
soleil de janvier, en regardant au loin les voiles des pécheurs,
qui partaient à trois heures vers le soleil couchant. Puis, près
du feu où sifflotait la flamme bleue des souches d'olivier, elle
tricotait le trousseau de sa bondissante progéniture, tandis que
la tante Marie ourlait des langes, en chantant d'une jolie voix claire
:
Sur le brick léger que le flot balance,
Quand la
nuit étend son grand voile noir...
Elle était maintenant rassurée, d'autant que son cher Joseph
venait tous les samedis, sur la bicyclette du boulanger. Il apportait
des croquants aux amandes, des tartes à la frangipane, et un sachet
de farine blanche pour faire des crêpes ou des beignets.
Elle avait
pris de belles couleurs, et tout s'annonçait le mieux du monde,
lorsqu'au petit matin du 28 février, elle fut réveillée
par quelques douleurs.
Elle appela
aussitôt la tante Marie, qui décréta que ce n'était
rien, puisque le docteur avait annoncé la naissance d'une fille
pour la fin du mois de mars ; puis, elle ralluma le feu, pour mettre en
route une tisane. Mais la patiente affirma que les docteurs n'y comprenaient
rien, et qu'elle voulait retourner tout de suite à Aubagne.
"Il
faut que l'enfant naisse à la maison ! Il faut que Joseph me tienne
la main ! Marie, Marie, partons vite ! Je suis sûre qu il veut sortir
!"
Le
chateau de ma mère :
D'un fourré,
près de la porte, sortit un homme de taille moyenne, mais énorme.
Il portait un uniforme vert et un képi. À sa ceinture était
suspendu un étui de cuir d'où sortait la crosse d'un revolver
d'ordonnance. Il tenait en laisse, au bout d'une chaîne, un chien
affreux, celui que nous avions si longtemps redouté.
C'était
un veau à tête de bouledogue. Dans son poil ras d'un jaune
sale, la pelade avait mis de grandes tâches roses, qui ressemblaient
à des cartes de géographie. Sa patte gauche arrière
restait en l'air, agitée de saccades convulsives, ses épaisses
babines pendaient longuement, prolongées par des fils de bave,
et de part et d'autre de l'horrible gueule, deux canines se dressaient,
pour le meurtre des innocents. Enfin, le monstre avait un œil laiteux,
mais l'autre, énormément ouvert, brillait d'une menace jaune,
tandis que de son nez glaireux sortait par intervalles un souffle ronflant
et sifflant. Le visage de l'homme était aussi terrible. Son nez
était piqueté de trous, comme une fraise, sa moustache blanchâtre
d'un côté, était queue de vache de l'autre, et ses
paupières inférieures étaient bordées de petits
anchois velus. Ma mère poussa un gémissement d'angoisse,
et cacha son visage dans les roses tremblantes.
La petite
sœur se mit à pleurer. Mon père, blême, ne bougeait
pas. Paul se cachait derrière lui, et moi, j'avalais ma salive…
L'homme
nous regardait sans rien dire ; on entendait le râle du molosse.
"Monsieur,
dit mon père…
- Que faîtes-vous
ici ? hurla soudain cette brute. Qui vous a permis d'entrer sur les terres
de M. le Baron ? Vous êtes ses invités, peut-être,
ou ses parents ?"
Il nous
regardait tour à tour, de ses yeux globuleux et brillants. Chaque
fois qu'il parlait, son ventre tressautait, en soulevant le revolver.
Il fit un pas vers mon père.
"Et
d'abord, comment vous appelez-vous ?"
Je dis soudain
:
"Esménard
Victor.
- Tais-toi,
dit Joseph. Ce n'est pas le moment de plaisanter."
À
grand peine, à cause de ses paquets, il sortit son portefeuille,
et tendit sa carte. Cette brute la regarda, puis se tournant vers moi
:
"En
voilà un qui est bien dressé ! Il sait déjà
donner un faux nom !"
Il regarda
de nouveau la carte, et s'écria :
"Instituteur
public ! Ca, c'est le comble. Un instituteur qui pénètre
en cachette dans la propriété d'autrui ! Un instituteur
! D'ailleurs, ce n'est peut-être pas vrai. Quand les enfants donnent
de faux noms, le père peut donner une fausse carte."
Joseph enfin
retrouva la parole, et fit une assez longue plaidoirie. Il parla de la
"villa" (qu'il appela, pour la circonstance, le cabanon), de
la santé de ses enfants, des longues marches qui épuisaient
ma mère, de la sévérité de M. l'Inspecteur
d'Académie…
Il fut sincère
et pathétique, mais piteux. J'avais le sang aux joues et je brûlais
de rage.
Critique/Presse:
La Gloire de mon père constitue
une œuvre remarquable. Marcel Pagnol y évoque la figure de
ce père instituteur, qui disposait d'une culture étendue,
savait communier avec la nature et possédait une haute conscience
morale. Et l'enfant était comme ébloui lorsqu'il le suivait
par la garrigue matinale. A la Bastide Neuve, Marcel Pagnol connut le
bonheur auprès de ceux qui l'entouraient. Car il y avait encore
là sa mère, toute tendresse, et l'oncle Jules, d'une sagacité
sans égale. Ces êtres réels, il les a aimés,
mais à mesure qu'ils s'étaient éloignée dans
le temps, ils s'étaient selon l'excellente remarque de Bernard
de Fallois, transformés en personnages. Et dans le récit
qu'il a fait de scènes vraies, le mémorialiste prend autant
de plaisir que le romancier qui laisse courir son imagination, il est
d'une certaine façon aussi libre. Pagnol a dit : "Si j'avais
été peintre, je n'aurais fait que des portraits". Ceux
qu'il a tracés des personnages de son enfance restent merveilleusement
vivants.
Alors que les cultures régionales s'efforcent de renouer avec leurs
traditions et de retrouver leurs racines, il n'est pas mauvais de reconnaître
en Marcel Pagnol une sorte de précurseur.
Guy Le Clec'h
http://www.ac-strasbourg.fr/pedago/lettres/lecture/Pagnolbio.htm
Petite
remarque perso : Ces deux livres là, je les ai lus
il y a bien longtemps, encore petite fille... Pourtant, malgré
les années, à chaque fois que je les reprends sur les étagères
de la bibliothèque, que je les ouvre, j'ai l'impression d'entendre
l'accent d'Aubagne, de sentir les parfums de la garrigue... Les grandes
vacances en Provence ont des allures de liberté...
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