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Grâce et dénuement Alice Ferney ACTES SUD 293 pages
Dans un camp en banlieue, serré entre les terrains vagues, les logements sociaux et la décharge, une famille de gitans s'est sédentarisée. Il y a Angéline, la doyenne, ses fils, ses belles-filles et ses petits-enfants. Ils vivent de presque rien, sans papiers, sans travail, sans eau courante, sans essence, à l'écart d'une société qui menace en dépit des lois de les expulser.Un jour, ils voient débarquer Esther, une gadjé, bibliothécaire, qui veut «lire des livres à ces enfants qui n'en ont pas». Les gitans l'accueillent avec méfiance, mais comme les enfants prennent plaisir à écouter ses histoires, ils finissent par l'adopter. Tous les mercredis, elle vient passer un moment avec eux. Après la lecture, elle prend un café avec les femmes. Malgré sa douceur et sa discrétion, elle reste en décalage: ses bonnes intentions et sa culture s'adaptent mal au mode de vie des gitans.
"Un peu plus loin, du côté des caravanes, les femmes étaient aussi entre elles , groupées autour du feu comme autour de leurs secrets, qui n’étaient pas tant ce qu’elles savaient ou fabriquaient, et qu’elles auraient voulu taire, mais ce qu’elles ressentaient et qu’elles ne pouvaient pas dire. Parce qu’on a beau vouloir croire le contraire, un homme, un mari, ça ne comprend pas tout. Ca ne comprend rien ! disait Angéline, qui pensait à ses nuits de désir muet que l’époux n’avait pas soupçonnées, lui qui avait pu dormir à côté d’elle sans la toucher. Oh mais oui ! Il avait refusé de voir cette nature flamboyante qui avait fait cinq fils sans se coucher. Elle le répétait : les hommes et les femmes, c’est rien de commun, et ça tient toujours à cause des femmes. Parce qu’elles en finissent assez vite de s’aveugler et de vouloir. Elles voient, après la chair, l’amour et les caresses, qu’ils s’arrêtent jamais de prendre, et qu’il y a rien d’autre à faire que donner. Et ce qu’elle-même avait donné, non décidément elle ne l’avait plus, pensait Angéline., son ventre, sa douceur de nid, son élan pour diriger la vie sur un bon chemin et la gaieté d’avoir à le faire. Toute cette grâce pour vivre s’était diluée dans une grande fatigue. L’épuisement était entré en elle imperceptiblement, un jour derrière l’autre à se dire qu’elle se sentirait mieux le lendemain, un mois glacé après un autre, une année mauvaise suivant une qui n’avait pas été facile (on passe son temps à attendre au lieu d’être). L’épuisement avait d’abord emporté la fraîcheur de son visage – sans que personne n’y vît rien car elle continuait de sourire et elle était encore jolie. Puis la force incroyable de son corps, la vitalité inaltérable qui le portait vers une tâche, cela s’était perdu ensuite. Son visage alors était devenu ridé et gris (lui qui avait été rond et fruité) et ses yeux étaient entrés dans deux petites cavernes bleues dont ils ne sortiraient plus jamais, et elle avait grossi à force de moins se remuer. Pour finir il n’était rien resté de ce qui avait fait la femme et la mère. Quand l’immense appétit (de plaisir et d’enfant, de vin, de fêtes, de bon sommeil et de vie) s’était usé contre le mari endormi, affalé, mort enfin, elle était restée seule avec une étrangère : elle-même veuve et vieillie. Elle était lasse maintenant, et lui, ce mari qui l’avait prise et gardée, tout de même n’en était pas venu à bout : il était mort avant elle. Elle n’en avait pas choisi d’autre. Non qu’elle n’eût pas une nouvelle envie d’amour, mais c’était une envie simple et minuscule, elle aurait voulu cette fois ne donner que sa peau. Or sa peau ne pouvait suffire (ça ne suffisait jamais d’ailleurs), elle était fripée depuis longtemps. Que la vie est triste se disait quelquefois Angéline, on ne fait que décliner après avoir travaillé, et nous, les Gitanes, on a pas le temps d’apprendre quelque chose, un métier, le monde comment il est tourné, que déjà on se trouve grosse, accaparée par les enfants et le mari. Alors, les jours noirs, Misia disait à Milena : Les hommes c’est rien même la vieille elle le croit." (Pages 46 - 47)
"Le roman d'Alice Fernay n'est ni un document social ni un plaidoyer démagogique pour l'éducation républicaine. Même si, bien sûr, l'auteur défend les vertus de l'alphabétisation et met en évidence les difficultés qu'ont les gitans à accéder à leurs droits. Son discours, trop convenu et bien-pensant, peut agacer, notamment à travers le personnage d'Esther, et puis le souci de réalisme frôle parfois la caricature.Mais ce qui surnage, c'est le portrait qu'Alice Ferney dresse de cette petite communauté: insalubrité du camp, journées passées ensemble dehors, nuits dans les mêmes caravanes, ne sont décrites que pour illustrer les rapports entre maris et femmes, adultes et enfants. Puisque l'isolement est impossible, chacun doit dissimuler ses souffrances et ses désirs ou accepter de les partager. En même temps, la proximité est salvatrice: «Personne est fait pour vivre seul, ça c'est sûr et nous, Gitans, on l'a mieux compris que vous autres», dit Angéline, la grand-mère, une maîtresse femme, à la fois brusque et pleine de sagesse, ce qui en fait un des personnages les plus attachants. Dehors, près du feu, elle raconte: mariages, décès, accidents, naissances... l'histoire de ses proches qui sont sa plus grande richesse". Ingrid Merckx - Lire, novembre 2000 Alice Ferney,
dans ce roman à l'écriture lyrique et retenue, fait entrevoir
la difficulté du métier d'homme quand l'homme, lui-même,
est maintenu en lisière du reste de l'humanité par d'autres
hommes. «Grâce et dénuement», telle est la marque
de ce peuple qui a trouvé, ici, la note juste pour faire entendre
sa voix. C'est peu dire qu'on est touché - Laurence Liban Avec Grâce et dénuement, Alice Ferney a obtenu le prix Culture et bibliothèques pour tous. Prix emblématique s’il en est tant la lecture, la scolarisation et en définitive la culture, pour tous justement, sont au centre de ce très beau roman au style classique et élégant. Mais pas seulement ça. Au travers de la persévérance d’Esther à aller à la rencontre de l’autre, au devant des mutismes, au-delà des différences, Alice Ferney nous amène à découvrir la véritable vie des gens du voyage. Elle nous fait entrer dans l’intimité de leur misère absolue, de leur vie hors du temps, de leur rejet par tous et, par réaction, de leur rejet des autres.Elle est terrible l’existence de Lulu et de ses frères : analphabètes, sans travail et ne vivant que de petits boulots et de petits trafics. Elle est encore plus terrible la vie de Misia, sa femme, et des épouses des autres frères : pas d’argent, aucun confort, aucune perspective que celle de suivre leur mari dans cette litanie de déplacements qui les fait aller de ville en ville au gré des expulsions. Elle est désespérée celle des enfants, nombreux et aimés mais livrés à eux-mêmes et dont l’avenir est joué d’avance, fait de déracinement permanent et d’exclusion irrémédiable de la société" Joël Fompérie© Jo Web'Zine - Juin 2002
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