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2002 Eric
Holder dans sa maison bleue On attend les vastes aplats briards et la route s'offre en toboggans, bordée de champs pentus et de villages blottis dans les arbres. Qu'importe. Eric Holder est intemporel. De nulle part, de partout, de chez nous, ses lecteurs, avec ses personnages si proches qu'ils nous font basculer à l'intérieur de nous-mêmes. Des personnages qui n'en finissent pas de fuguer pour mieux revenir à la maison. La maison, c'est la Maison bleue dans le hameau de Thiercelieux, «extrême pointe de la Seine-et-Marne», à trois kilomètres de la Marne et à quelques jets de pierre de l'Aisne. Un carrefour, un éventail qui, de quelque côté que l'on regarde, ferme un horizon et en ouvre d'autres. A l'image de La correspondante (J'ai lu), le dernier roman de l'écrivain. «Je peux me tromper mais je crois que ce livre est la fin de quelque chose et le commencement d'une autre. Fini de gambiller dans toutes les directions. Fini de boire. Comme le narrateur, j'ai picolé pendant vingt ans, et j'ai arrêté d'un seul coup.» Rupture, césure? Non... Prolongement du chemin vers de nouvelles terres à découvrir, de nouveaux sens à quérir. Avec un port d'attache, «une plate-forme, un héliport»: la maison bleue. Une maison de lutins, aux huisseries azur, aux murs de pierre couverts de rosiers jaunes. Une fermette datant du XIXe siècle, qui se prolonge sur un long jardin où l'écrivain plante régulièrement des arbres. Pas de sonnette. Ici on frappe. Un chat jaillit de la chatière et s'enfuit. La porte s'ouvre sur une enfilade de deux pièces. Dans la seconde, une immense cheminée devant laquelle est couché un chien, à deux museaux des flammes. Plus prudent, un chat tigré ronronne sur un grand fauteuil. Une table de bois, un paquet de cigarettes et une cafetière. «Douze ans que nous habitons ici», murmure Eric Holder. Nous, c'est lui, Delphine et leurs deux enfants, Lola, 16 ans, et Théo, 12 ans. La rencontre avec la région est l'effet du hasard. Eric a vingt-quatre ans quand il est convié à son premier Salon du livre à Esbly, une petite ville de Seine-et-Marne. «On a pris le train à la gare de l'Est et, trois quarts d'heure plus tard, on était en pleine campagne. On a décidé que, dès qu'on aurait trois ronds, on viendrait vivre ici.» Quelques années plus tard, c'est chose faite. «Il n'y avait qu'une grande pièce, deux chambres et une immense grange. Je ne savais pas ce qu'était une perceuse et j'ai appris à monter des murs!» sourit l'écrivain. L'homme est un «écouteur» plus qu'un causeur. Il est amical, accueillant mais ne se départ jamais de sa réserve, de son mystère. Lorsqu'il parle d'écriture, il murmure, laisse planer le silence. La voix est basse, un brin rocailleuse, ne s'anime que pour parler de la maison: «Nous avons tout fait nous-mêmes, petit à petit, pièce après pièce, pendant trois ans». Résultat, un nid ouvert aux parfums du jardin et aux amis qui passent dire bonjour, un havre charmeur et biscornu, qui traverse à pas feutrés l'univers romanesque de son propriétaire. Jusqu'à devenir la «chaumière inattendue et bienveillante» d'Eric, le narrateur de La correspondante. «Cette maison a changé fondamentalement mon univers d'écriture. Vivre ici, c'est comme écarter les paroles vaines. Il n'y a ni bar ni église. Juste des petites maisons et une ligne d'horizon. Lorsqu'une personne arrive, elle se détache, se découpe, seule, sur cette ligne. Depuis L'ange de Bénarès, le premier roman que j'ai écrit dans cette maison, mes personnages ont pris le même relief. Ils sont à hauteur d'homme. Plus d'archétype, plus de confusion. Juste des individus. Depuis que j'ai quitté Paris, je ne peux plus dire ''les gens'', ''le public''. Ces mots m'écorchent la bouche.» Naissent ainsi des personnages tactiles, retenus et denses, en empathie avec la nature et le monde qui les entourent et qu'ils tentent d'éclairer. Ainsi du couple de Mademoiselle Chambon, Antonio, le maçon portugais, et Véronique, l'institutrice. Il y a du Giono dans cette façon d'observer chaque être avec acuité, de décrire minutieusement leurs relations; dans cette façon, au fil des livres, d'épurer ses textes, de les rendre «plus tendus». A l'image de son jardin: «J'ai un peu perdu la passion du jardinage. Maintenant j'élague.» A l'image aussi de son bureau qui tient de l'atelier et de la cellule monastique. C'est une petite pièce blottie sous les toits - celle qu'il occupait avant est devenue la chambre de Lola. On y accède en traversant un palier aux murs tapissés de livres. Parmi les auteurs «holdériens», Philippe Jaccottet, Ludovic Janvier ou Jean-Claude Pirotte. On enjambe une poutre et l'on entre dans le bureau. Contre le mur du fond, une petite table et une chaise. Près de la porte, un gros fauteuil; à droite des objets fétiches - un masque zaïrois représentant la parole féminine, «apaisante», des paquets de cigarettes de tous les coins du monde, des photos, des cartes postales d'amis, quelques coquillages; à gauche, une bibliothèque de dictionnaires dont une édition du Larousse datant du début du siècle et surtout un exemplaire de chaque livre du maître des lieux, et ses traductions en douze langues. A noter la version coréenne de L'homme de chevet, dont le seul mot écrit en alphabet romain n'est autre que «Thiercelieux»! C'est ici qu'il travaille des journées entières, sans adresser la parole aux amis qu'il croise en bas lorsqu'il descend chercher une bouteille d'eau, sans prendre le temps de faire du latin avec Théo, au risque de «culpabiliser après», quand le livre est terminé. Une famille, une maison, une œuvre. Pourtant Eric Holder ne peut vivre qu'en considérant qu'il n'a rien. «A part une moto.» Pour pouvoir partir? A cette question l'écrivain se rembrunit: «Ce n'est pas joli de dire une chose pareille. Je refuse de penser à ça.»
Hongroise,
éd. Flammarion, 2002 |
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