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alphabétique Bibliothèque virtuelle |
Parution
en avril 1991 pour la traduction française aux éditions
Les Belles Lettres - Edition originale : The Railway station man 1989
Helen, la cinquantaine solitaire s'est retirée à l'extrême nord ouest de la côte irlandaise pour se consacrer à ses tableaux. Elle peint, parle à son chat et regarde la mer. Sa vie s'écoule paisible, troublée de temps à autre par les brèves apparitions de son fils Jack. Quand Roger, un anglais mutilé par la guerre et la vie s'installe dans une gare désaffectée, et que Jack introduit chez elle Manus. L'existence d'Helen bascule... Jennifer Johnston nous plongé dans un univers doux-amer, une Irlande de contraste écartelée entre l'espoir et une absurde violence. Son écriture simple s'attache à l'essentiel, l'émotion.
Premières pages : Solitude. Un si merveilleux mot. Isolement. Elle était là, la connexion, dans le dictionnaire, qui me sautait aux yeux. Ne pas vivre ne un lieu isolé ou à l'écart ; mais faire un îlot de ce lieu ; être séparé, détaché ou rompre ses liens avec le reste du monde ; s'isoler. Ce bon vieil Oxford vous remet les choses à leur place. En ce moment, tandis que j'écris ces lignes, le ciel est immense, parfaitement dégagé, aucune tache ou traînée vaporeuse, pas même l'écho d'un petit corps d'alouette battant des ailes au loin. On mangeait des langues d'alouettes, jadis. Un mets fort délicat, ai-je lu quelque part dans un livre. Aujourd'hui au moins, on nous en fait grâce. Les alouettes peuvent chanter. Avoir une paix bien à elles dans le vaste ciel. Je suis isolée du son de leur chant et des autres réalités par une mince baie vitrée qui forme tout un mur de cet atelier que j'ai fait construire à flanc de coteau, juste au-dessus de ma maison. Cela aussi semble merveilleux. Pour être exacte, et c'est pour respecter l'exactitude des faits que je me bats ici avec les mots au lieu de le faire avec les couleurs, les textures, l'ombre et la lumière, et les motifs visuels, c'est Damian qui en a eu l'idée, puis qui s'est mis au travail et l'a construit pour moi à partir de trois baraques délabrées. Je voulais la mer pour moi toute seule, là emprisonnée. Printemps, été, automne, hiver, pouvoir la regarder changer. Matin et soir, isolée de sa réalité. Craquements, fracas, éclats de tessons et d'éclisses en colère. Vent violent labourant ses sillons dans des eaux profondes et d'un gris transparent Je peux contempler. Je sais que ma solitude est là dans cette contemplation. Je n'ai pas d'autre fonction. Je rêve parfois de catastrophe. De jour il m'arrive de revoir le spasme des maisons quand l'explosion s'est produite. Les fenêtres, alors prises au dépourvu, se fêlèrent, certaines allèrent jusqu'à voler en éclats et, des jours durant, une odeur de fumée persista en des endroits inattendus. Mais à présent, ici, les vitres tiennent bon. C'est nu, ici. Pas de visite. Quand il s'avance de son pas furtif sur le parquet et vient se frotter contre ma jambe, le chat me fait sursauter.
Le 28 Juin 1991 - La solitude et la folie " Solitude. Un si merveilleux mot. " C'est par cette assertion provocante que commence le dernier roman de l'écrivain irlandais Jennifer Johnston. L'isolement, pour ses personnages, est d'abord une réalité subie : ils sont seuls, porteurs chacun d'un passé et d'un mystère qui continuent de les hanter, séparés les uns des autres, comme étrangers à leur famille et au reste de la société. Une violence sourde, moins exprimée que ressentie, les divise, à laquelle fait écho la violence de la guerre civile au-dehors. Parcourue de tensions, plus menaçantes pour être retenues, leur vie réfléchit le chaos environnant ; il n'est pas jusqu'à leur corps qui ne garde l'empreinte de l'agressivité humaine et de la cruauté de l'histoire : témoin le visage marqué, le bras amputé de Roger, l'un des protagonistes principaux du récit. L'aboutissement extrême de la séparation est la folie. La brutalité de la guerre, la foi en une juste cause qui justifie tous les massacres, sont, elles aussi, des formes de démence ; racontée en mots simples dans le cours du dialogue, une scène, parmi d'autres, montre le cumul de ces folies diverses : " ... Ils [les Britanniques] ont bombardé un asile de fous... les bois tout autour étaient pleins de pauvres fous... Perdus. Ils étaient vêtus de ces espèces de pyjamas blancs. Nous nous tuons tous quand nous pensons que c'est pour la bonne cause. " Et pourtant ce désordre, cette violence, si destructeurs soient-ils, constituent peut-être, avec les situations qu'ils font naître, les moyens grâce auxquels les personnages vont se trouver eux-mêmes : car c'est par eux qu'advient la solitude, c'est-à-dire l'état dans lequel il n'est plus de ressource qu'en soi-même. " La solitude n'est pas une malédiction, dit Jennifer Johnston, c'est au contraire une bénédiction. Il faut alors vraiment tirer parti de soi, de sa propre vie, de sa propre énergie, aimer quelqu'un, ou peindre, ou écrire, ou même simplement acquérir une vision du monde. " Ainsi tous les protagonistes de l'histoire sont-ils pourvus d'un art ou d'un rêve ; Helen, après la mort de son mari, découvre avec soulagement une liberté nouvelle en même temps qu'elle retrouve sa vocation première, la peinture, tandis que Roger, son amant, ayant fui une famille qui ne le comprenait pas, s'occupe à remettre en état une gare désaffectée. Mais qu'importe la taille de tels rêves, ou même leur chance d'aboutir _ et de fait, ils mènent à l'apocalypse sur laquelle se clôt le roman, _ l'essentiel, dit Jennifer Johnston, est qu'on ait l'audace de les concevoir et de les exprimer car c'est par eux qu'on est vivant. " Je vis dans une société bourgeoise et éprise d'ordre où les gens ne nourrissent pas de rêves dangereux... ou, s'ils le font, ils le cachent bien. Mes parents étaient l'un et l'autre des artistes. En me mariant, j'ai pourtant choisi de m'entourer de tous les conforts de la classe moyenne. Mais je voudrais que les gens vivent un peu plus dangereusement, qu'ils osent exprimer leurs rêves... Mes livres ne sont que des petites prières. " Cette tension entre la peur de prendre des risques et la nécessité de s'exposer, entre le chaos extérieur que l'on fuit et la mise en ordre des débris qu'il produit, sur la toile du peintre par exemple, est sans doute la clé de tous les romans de Jennifer Johnston, depuis Princes et Capitaines (2), ou Si loin de Babylone (3), un roman historique, jusqu'au Sanctuaire des fous. La même contradiction joue dans l'amour, l'un de ses thèmes principaux avec l'amitié, puisque l'approche de la passion pourtant désirée s'accompagne d'une crainte insurmontable : celle de voir un tel engagement se muer en prison. Cette retenue, cette économie de l'être jouent également dans l'écriture ; Jennifer Johnston procède par petites touches, mêlant les dialogues et les descriptions de paysage (ici le bord de la mer battu par la pluie) pour créer peu à peu l'atmosphère de violence feutrée qui imprègne toute l'action et ne se défait que lors du déchaînement final. " J'aime le son des mots... Le roman irlandais, à commencer par l'écrivain le plus grand de tous, James Joyce, est fait, chose étrange, pour être lu à voix haute. Le chant vous reste dans l'esprit. " JORDIS CHRISTINE Petite remarque perso : Un livre que j'ai lu avec beaucoup de plaisir. Une histoire simple, mais l'irlande toujours présente en arrière plan. Des personnages qui se retirent un peu du monde, se mettent à l'écart, des histoires particulières que l'on découvre doucement... Et la violence brutale. Un bon bouquin, vraiment.
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