C'EST AINSI QUE LES HOMMES VIVENT

Pierre Pelot

 

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Fiche :

Auteur Pierre Pelot
Editeur Denoel
Collection Roman Francais
Nombre de pages 1120 pages
Format 15 cm x 23 cm
ISBN 2207250806

Résumé :

A l'automne 1999, Lazare Grosdemange, journaliste et grand voyageur, revient dans les Vosges sur les lieux de son enfance. Un accident lui fait perdre la mémoire dans des circonstances troublantes qu'il cherche de toutes ses forces à éclaircir. Son enquête le conduit sur une piste liée au passé de la région, une piste que quelques coureurs de trésors semblent déjà connaître. Au début du XVIIe siècle, dans cette partie des Vosges, Dolat, fils d'une paysanne brûlée pour sorcellerie, découvre la vérité sur sa naissance : il a été recueilli par les religieuses de Remiremont et adopté par une demoiselle de haut lignage. Éloigné de l'abbaye, il se retrouve impliqué avec Apolline, sa « marraine » devenue sa maîtresse, dans les intrigues qui secouent le duché de Lorraine. Le couple s'enfuit vers la Bourgogne voisine, par la montagne où ne vivent que des « forestaux », charbonniers et « myneurs », en marge du monde. La guerre de Trente Ans qui dévaste la Lorraine atteint bientôt ces régions sauvages et sépare les deux amants. Par des voies secrètes et souterraines, la quête de Lazare Grosdemange va croiser au-delà des siècles les aventures de Dolat, « fils du diable ».

Extrait :

Lazare avait réuni ces renseignements sur une période de deux mois, d’un bord à l’autre de l’été, tramant la recherche et ses résultats sur une chaîne de promenades dans la région qu’il retrouvait, les rencontres qu’il faisait, les connaissances qu’il reconnaissait. Il reconstruisait non seulement l’existence inconnue de l’aïeul, mais du même coup en parallèle une partie enfouie de la sienne, avant ce qui n’était à l’évidence pas moins qu’une autodéportation volontaire sous haute surveillance.

Il lui arriva de se dire, ne cherchant pas à réprimer ni cacher le sourire monté à ses lèvres, que le monde dans lequel il avait vécu jusqu’alors était sans aucun doute bien fragile pour s’effriter de la sorte et en si peu de temps, ébranlé par de si dérisoires épaulées de fantômes – lui ayant pris l’habitude de le voir et de le savoir cruel et impitoyable, d’une vraie sauvagerie éternelle sous les masques du carnaval planétaire, lui qui avait taillé dans les parois abruptes de cette vision enfermante ses prises et oints d’appui pour équilibrer sa survie. Car c’était bien une autre évidence : sous le grattage de ces préoccupations nouvelles, le monde extérieur, le monde présent de la réalité présente, le monde aux vastes frontières qu’il avait autant construit que découvert s’enlisait doucement et se retirait des coulisses et perdait de sa consistance et s’éloignait et lui paraissait quand il y revenait d’un sursaut, par intermittence, quand il y resongeait, bien paradoxalement creux, d’une légèreté de plume, irrémédiablement voué, ni plus ni moins, à la dérive. (Page 322)

* * *

- Tu l’as dans la tête tout l’temps, hein ? J’sais c’que ça fait, allons. J’sais bien. Tu penses pas à aut’chose, tout le long du jour, quand c’est pas de la nuit aussi, pour sûr. Oui… Y a pas moyen d’s’en’chapper, c’est pas pire que si t’étais tombé dans un borbet. C’est pas vrai ?

Dolat, comme lui regardant ailleurs, hocha la tête furtivement, pour acquiescer… ou bien n’était-ce q’un tressaillement causé par la fraîcheur de l’ombre ?

- Oui bien, soupira Mansuy. Faut dire qu’c’est pas un laideron, hein ? Et forcément pas bête non plus. Forcément. C’est des gens qui savent lire et écrire comme ils respirent, ces gens-là. J’l’ai vue grandir, elle aussi, tout comme toi, ‘oirement. Elle avait un peu d’avance sur toi, bien sûr. C’est elle qu’a couru sous la neige pour te ramasser dans ta corbeille, au parvis de l’église, tu l’sais, hein ? Toute p’tiote, les pieds nus dans l’froid, dans la neige de Noël… C’est c’qu’on dit. J’l’ai vue qui dev’nait c’que’elle est dev’nue. Oui…

Tout de gob, il tourna la tête et darda sur Dolat un regard que ce dernier ne lui connaissait pas.

- Elle va t’manger la moelle des os, mon garçon, dit-il rauquement. C’est comme ça. C’est comme les mouhates et les bourdons. Pour toi, y en a pas d’autre comme elle dans tout l’duché, c’est sûr et certain. Hein ?

- J’dis rien.

- J’vois bien qu’tu dis rien, mais j’ai raison, bien sûr, j’le sais et toi aussi. Seulement c’est sans doute pas si vrai qu’on croit. Qu’y en a pas d’autre qu’elle j’veux dire. Sûrmement pas si vrai qu’on croit… Elle est pas pour toi, mon garçon, c’est bien là la seule chose raisonnable à t’mettre en tête dès maintenant, sans attendre, mais c’est pas du raisonnable qui t’faut, hein ? Pourtant, ce serait tout autant bien, avant qu’tu t’fasses trop d’mal. Qu’le ventre te brûle trop fort. Ce s’rait tout autant bien qu’tu t’mettes à penser correctement dès à présent. Elle est pas pour toi, c’est aussi simple que ça, elle est dans un monde et toi dans un aute, même si on pourrait croire qu’c’est l’même. C’est tout. Elle est dame de haute noblesse et toi manant sans père ni mère trouvé dans la neige à la Noël et abandonné par Dieu sait qui et pourquoi… C’est tout. C’est comme ça.

Les paroles dévalaient comme un faible et lointain roucoulement de ramier dans les ombres et les griffures des dernières vraies lumières du jour. Dolat n’écoutait pas – pas vraiment. Ne voulait pas ? N’y tenait pas. Tout ce que Mansuy pouvait lui dire et lui recommander au sujet d’Apolline, et d’Apolline et lui, et de leur devenir, et des méandres depuis la source et du tracé à découvrir de cette rivière, il connaissait tout, il avait tout entendu déjà, il avait tout deviné, supposé, entrevu, tout vécu, du fond de nuits d’attentes noires et profondes comme des gouffres taillés dans les enfers rien que pour lui, à son intention. Des enfers conçus à sa juste mesure. Il les connaissait sur le bout du malheur, l’âcre senteur des poisons, il en possédait un si parfait entendement qu’il ne voulait surtout pas s’en écarter pour autant d’un trop grand pas, encore moins tenter le moindre éloignement qui eût risqué de se transformer en échappée réussie. (Page 248)

 

Critique/Presse :


La revue de presse de Radio France

"Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" demandait Aragon. Oui, c'est ainsi, et Pelot nous annonce par ce simple changement de mode qu'il va nous parler de l'homme réel, de l'homme de chair et de sang, de guerre et d'humiliation. Il va nous raconter, nous montrer un homme, ou même deux, un homme coupé dans le temps (aux alentours de 1600 et de l'an 2000) mais rassemblé par la continuité géographique et sociale. ... Conçu très "à la française", c'est-à-dire avec le goût de la prouesse et du panache, mais aussi avec une application un peu scolaire, "C'est ainsi que les hommes vivent" restera une belle aventure à la mi-course d'une vie d'écrivain. (François Nourissier, Le Point, 10/10/2003)

Un des joyaux de cette rentrée ... Vingt ans qu'il y pensait, Pierre Pelot, à ce roman. Raconter, sur quatre siècles, l'histoire de sa vallée et des gens qui l'habitent. Faire surgir cette mémoire dont il est pétri, mettre en évidence cette continuité entre les générations, ces constantes de l'humaine condition qui font que la vie au XVIIe siècle n'est finalement pas si différente de celle d'aujourd'hui. Ce sont les personnages qui sont venus, d'abord. Apolline d'Eaugrogne, chanoinesse de l'abbaye de Remiremont. Et Dolat, fils d'une paysanne brûlée pour sorcellerie, qui va avoir le malheur de s'éprendre de cette dame à laquelle il ne devrait jamais avoir droit. Ils se rencontrent dans la Lorraine du début du XVIIe siècle secouée par les intrigues locales et les horreurs de la guerre de Trente Ans, que Pelot fait revivre avec une force singulière. (Michel Abescat, Télérama, 08/10/2003)

Qu'y a-t-il de commun entre Pierre Pelot, écrivain prolifique, un peu mystérieux, éclectique (science-fiction, romans noirs, histoires des origines de l'homme...), Lazare Grosdemange, un journaliste de la fin du XXe siècle, et Dolat, homme du XVIIe siècle, fils d'une paysanne brûlée pour sorcellerie ? D'abord, le premier, Pelot, a inventé les deux autres, personnages de son énorme et passionnant roman. Mais surtout, tous les trois sont enfants des Vosges, où Pelot est né et dont il aime le climat rude, les mystères, les malédictions qui traversent les âges. ... Guerre de Trente Ans... Plus de mille pages... On pourrait se croire dans un roman historique. Il y a un public très friand de cela. Mais il y a aussi des allergiques radicaux aux fresques historiques, aux sagas, et qui, pourtant, prendront un plaisir inattendu à la lecture de ces quelque 1000 pages. (Josyane Savigneau, Le Monde, 26/09/2003)

Petite remarque perso : Ce livre époustoufle... C'est ce que j'appellerais une oeuvre, peut-être l'oeuvre d'une vie ... et elle est immense ! Il ne faut pas se laisser désarçonner au départ. Simplement faire l'effort de lire... Car Pierre Pelot utilise un langage dont on a peu l'habiture. Pas difficile à comprendre mais nécessitant une certaine attention. Sa manière de passer d'une époque à l'autre... par la différence de vocabulaire, est purement magistrale.

Certaines scènes sont décrites avec "violence" ou plutôt un grand réalisme qui nous emmène aux limites du "lisible"... ou plus simplement dans la réalité crue, sans enjolivures... La guerre, la mort... le feu... un livre de chair et de sang, un livre de coeur... énorme vraiment... Mais si l'on a déjà lu Pelot, on sait qu'il est capable de ce genre de "réalisme" là, et c'est tellement toujours "justifié" par l'histoire, par... la réalité tout simplement. Comment décrire une "sorcière" que l'on brûle sur la place publique sans violence, sans heurter les sensibilités ? La femme dans les flammes meurt dans une souffrance indescriptible et Pelot tente de nous le dire... Et la guerre n'est pas un jeu vidéo, c'est la mort, le sang, les chairs à vifs... Et Pelot est maître pour ce genre de description là.

J'ai lu C'est ainsi que les hommes vivent assez doucement, à petites doses... et c'est un très Grand livre.

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