LE LIVRE DES ILLUSIONS
 
Paul Auster
 
Aux éditions Acte Sud - Collection Babel
Traduit par Christine Le Boeuf
Première parution française avril 2004 - Poche janvier 2006
400 pages
ISBN : ISBN 274273807X     
 
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Dans la vie, on fait rarement l'expérience de pénétrer le cerveau d'un autre. Seule la littérature offre cette possibilité : habiter l'esprit de gens qui ne sont pas nous. C'est pour ça que nous aimons lire. C'est pour ça que la lecture est si belle, si provocante, si humaine: parce qu'elle nous permet de partager avec les autres quelque chose d'intime. Un livre, c'est le seul lieu au monde où deux étrangers peuvent se rencontrer de façon intime. Paul Auster pour l'Express Livre

 

Résumé :

"Le Livre des illusions est un roman très complexe qu'il est difficile de résumer. Tout commence par une tragédie. Le narrateur, David Zimmer, professeur de littérature comparée dans le Vermont, perd sa femme et ses deux enfants dans un accident d'avion. Il sombre alors dans le désespoir et la mélancolie. Et puis un soir, alors qu'il regarde distraitement la télévision, il tombe sur un court film muet d'un type dont il n'a jamais entendu parler, un certain Hector Mann, présumé mort depuis... 1929. Tout à coup, pour la première fois depuis six mois, David Zimmer rit. Il décide alors de voir tous les films de ce Hector Mann et finit même par écrire un livre sur ce comédien mystérieusement disparu. Quelque temps après la sortie du livre, il reçoit une lettre d'une femme qui dit être Mme Hector Mann: «Hector a lu votre livre et voudrait vous rencontrer. Pouvez-vous venir?» On ne peut en dire davantage sur l'intrigue. " Paul Auster dans son interview à l'Express Livres

Paul Auster est de retour ! Avec un point d'exclamation, s'il vous plaît. Oubliées, les peu convaincantes élucubrations de Mr Bones le chien, héros de son précédent roman Tombouctou. A lancer dans la caisse des petits os à ronger en attendant que l'écrivain reprenne de la hauteur. De la grandeur. Du souffle. Ce qui est donc fait, avec Le livre des illusions, superbe numéro du magicien new-yorkais.

Terré au fond de son trou, dans le Vermont, après le décès accidentel de sa femme et de ses enfants, David Zimmer, professeur de littérature comparée, rit pour la première fois depuis longtemps. Il est tombé par hasard, à la télévision, sur un court-métrage muet d'un certain Hector Mann. Sous le charme de sa fine moustache et de son complet blanc, il décide de voir ses autres films et se met à écrire un livre sur ce cinéaste de talent. Histoire de s'occuper, mais l'histoire n'en restera pas là. Disparu soixante ans plus tôt dans des circonstances étranges, Mann ne serait pas mort. Il continuerait même de tourner des films, que personne n'a jamais vus et qui seront brûlés à sa mort, imminente. Zimmer se lance autant qu'il est lancé sur les traces de cet homme au destin étonnant et rocambolesque. Le tout sur fond de Chateaubriand, le professeur interrompant le temps de son (en)quête la traduction des Mémoires d'outre-tombe dans laquelle il était engagé.

Livre à tiroirs que celui des illusions, comme toujours avec Auster. De la vie d'Hector Mann, il sort des réflexions sur le cinéma, sur la création, sur les liens entre le regard et l'identité - des œuvres d'art comme des hommes, dans un parallèle qui rappelle des propos antérieurs d'Auster : "On vit seul. Les autres nous entourent mais on vit seul. Chacun est comme enfermé dans sa tête et pourtant nous ne sommes ce que nous sommes que grâce aux autres. Les autres nous "habitent"." [1] Des réflexions, enfin, sur l'amour, sur la perte, sur la mémoire, Chateaubriand ne se promenant évidemment pas là par hasard, lui qui ne voulait pas que son autobiographie paraisse de son vivant.
Du Vermont au Nouveau-Mexique en passant par New York, Paul Auster fait revivre la magie du cinéma muet (le récit de Mr Nobody, dernier film connu de Mann, est un régal), en même temps qu'il traverse un siècle que "personne ne pourra raisonnablement s'attrister de voir s'achever". Un siècle d'illusions perdues, peut-être pas à jamais.

Paul Auster, Le livre des illusions par Frédéric Mairy aVoir-aLire.com

 

Extrait :

Alma conduisait bien. Je l’observai tandis qu’elle louvoyait entre la voie du milieu et celle de gauche et dépassait tout ce qui se présentait ; je lui dis qu’elle était belle.

C’est parce que tu vois mon bon profil, dit-elle. Si tu étais assis de l’autre côté, tu ne dirais sans doute pas la même chose.
C’est pour ça que tu as voulu conduire ?
La voiture est louée à mon nom. Je suis seule autorisée à la conduire.
Et la vanité n’a rien à voir là-dedans.
Ça prendra du temps, David. Pas la peine d’en faire plus qu’il ne faut.
Ça ne me gêne pas, tu sais. J’y suis déjà habitué.
Ce n’est pas possible. Pas encore, du moins. Tu ne m’as pas regardée suffisamment pour savoir ce que tu ressens.
Tu m’as dit que tu as été mariée. Manifestement, ça n’a pas empêché des hommes de te trouver belle.
J’aime les hommes. Au bout de quelque temps, ils arrivent à m’aimer. Je n’ai peut-être pas connu autant d’aventures que certaines femmes, mais j’ai eu ma part d’expériences. Reste assez longtemps avec moi, et tu ne la verras plus.
Mais j’aime la voir. Elle te rend différente, tu ne ressembles à personne. Tu es la seule personne que j’aie jamais rencontrée qui ne ressemble qu’à elle-même.
C’est ce que disait mon père. Il disait que c’était un cadeau spécial du bon Dieu et que ça me rendait plus belle que toutes les autres filles.
Tu le croyais ?
Parfois. Et parfois j’avais l’impression d’être maudite. C’est laid, après tout, et ça fait d’un enfant une cible facile. Je me répétais qu’un jour j’arriverais à m’en débarrasser, qu’un médecin pratiquerait une opération qui me rendrait normale. Quand je rêvais de moi, la nuit, les deux côtés de mon visage étaient pareils. Lisses et blancs, parfaitement symétriques. Ça ne s’est arrêté que quand j’avais près de quatorze ans.
Tu apprenais à vivre avec ?
Possible, je ne sais pas. Mais il m’est arrivé quelque chose, à ce moment-là, et j’ai commencé à penser autrement. Ç’a été une expérience importante pour moi, un tournant dans ma vie.
Quelqu’un est tombé amoureux de toi.
Non, quelqu’un m’a offert un livre. Pour Noël, cette année-là, ma mère m’a acheté une anthologie de nouvelles américaines. Classic American Tales, un grand volume cartonné, relié en toile verte ; à la page quarante-six, il y avait un récit de Nathaniel Hawthorne, La Marque sur le visage. Tu connais ?
Vaguement. Je crois que je ne l’ai pas relu depuis l’école.
Je l’ai lu tous les jours pendant six mois. Hawthorne avait écrit ça pour moi. C’était mon histoire.
Un savant et sa jeune épouse. C’est ça, n’est ce pas ? Il essaie de la débarrasser de la tache de naissance qu’elle a sur le visage.
Une tache rouge. Du côté gauche du visage.
Pas étonnant que ça t’ait plu.
C’est peu dire. J’étais obsédée par ce récit. Il me dévorait vive.
(…)
Tu ne peux pas savoir l’effet que m’a fait cette histoire. Je la lisais et la relisais, j’y pensais sans cesse et, peut à peu, j’ai commencé à me voir telle que j’étais. Les autres portaient leur humanité à l’intérieur d’eux-mêmes, mais j’arborais la mienne sur mon visage. C’était la différence entre moi et tous les autres. Il ne m’était pas permis de dissimuler qui j’étais. Chaque fois que des gens me regardaient, ils regardaient mon âme. Je n’étais pas vilaine – je savais ça – mais je savais aussi que je serais toujours définie par cette plaque rouge sur mon visage. Ça ne servait à rien d’essayer de m’en débarrasser. C’était la réalité centrale de ma vie et vouloir l’ôter, c’était comme demander de me détruire tout entière. Je n’aurais jamais une vie de bonheur ordinaire, mais, près avoir lu cette histoire, j’ai compris que j’avais quelque chose de presque aussi bien. Je savais ce que les gens pensaient. Je n’avais qu’à les observer, noter leur réaction quand ils voyaient le côté gauche de mon visage, et je savais si je pouvais ou non leur faire confiance. La tache de naissance était un test de leur humanité. Elle mesurait la valeur de leurs âmes, et si je m’y appliquais, je pouvais voir en eux et savoir qui ils étaient. Dès seize ou dix-sept ans, j’avais la fiabilité d’un diapason. Ça ne veut pas dire que je ne me suis jamais trompée sur les gens, mais la plupart du temps je voyais juste. Je ne pouvais tout simplement pas m’en empêcher. (Pages 149 à 151)

 

Critique/Presse :

Un héros aux prises avec la douleur du deuil, la magie du cinéma muet, un artiste rocambolesque… Par-delà une intrigue envoûtante, Paul Auster propose avec ce Livre des illusions une réflexion poignante sur le caractère éphémère de l'existence.

En tant que rire, celui-là n'était pas particulièrement fort ni soutenu, mais il m'avait pris par surprise et, du fait que je n'avais pas lutté contre lui, du fait que je ne me sentais pas honteux d'avoir oublié mon malheur pendant ces quelques instants où Hector Mann se trouvait sur l'écran, je me sentis forcé de conclure qu'il y avait en moi quelque chose que je n'avais pas encore imaginé, quelque chose d'autre que la mort seule.

En découvrant qu'il ne s'est pas muré à l'écart du monde au point que plus rien ne puisse l'atteindre, David Zimmer s'intéresse à celui dont l'œuvre est parvenue à l'extirper de sa douleur – la mort de sa femme et de ses deux enfants dans un accident d'avion. Hector Mann, figure oubliée du cinéma burlesque américain, mystérieusement disparu en 1929 et dont les films ont été éparpillés entre l'Europe et l'Amérique par un donateur anonyme, devient bientôt un sujet d'étude, une forme de remède inattendu lui permettant d'apaiser son deuil. De fil en aiguille, David écrit un livre sur Mann. Un soir, contre toute attente, il est entraîné par une mystérieuse jeune fille sur les traces du réalisateur, bien vivant malgré la légende qui l'entoure…

Dans ce roman de celluloïd, de chair et de sang où les sentiments palpitent et où les vieux films s'embrasent, Paul Auster s'empare des âmes de personnages hantés par l'échec, rongés par la difficulté de vivre. En passant d'une tragédie à l'autre, il dessine un univers fragile où tout dénouement est une fatalité. Un classique, déjà. Tocade (FNAC)

"Le Livre des illusions" est une narration modèle qu'on ne peut lâcher, avec résonances et coïncidences. L'histoire d'un acteur et metteur en scène de films muets qui disparaît sans raison et réapparaît, cinquante ans plus tard, dans la vie d'une professeur rendu à demi fou par la mort de sa femme et de ses fils dans un accident d'avion. Un livre sur le deuil qu'on ne peut lire sans penser au 11 septembre. (Olivia de Lamberterie, Elle, 29/04/2002)

L'avis des internautes : Un internaute, paris : Pas austère, mais passionnant et admirable ! Après le très décevant et ennuyeux Tombouctou, on était en droit de s'attendre au pire, mais voilà, Paul Auster est un très grand écrivain, et il rectifie le tir et de quelle manière. Voila son nouveau roman "Le livre des illusions". Il est toujours délicat de résumer un roman de l'écrivain américain, tellement ces livres ressemblent à des poupées russes. Toutefois, les thèmes chers à Auster sont toujours présents : les mystères des rencontres, la fragilité de la vie, la peur d'aimer, et la mort, davantage présente encore dans ce roman. Peut-être le plus grand livre de Paul Auster. En tous cas, un livre bouleversant et magnifique. Le chef d'oeuvre n'est pas loin.

Petite remarque perso :

Un vraiment bon moment de lecture. Je me suis parfois un peu perdue dans les pages sur les recherches cinématographiques effectuées par le personnage principal, mais jamais très longtemps car le bouquin est un régal. Et l'enquête presque policière dans sa minutie. Et puis... l'émotion, et puis... l'espoir... et puis... la fin du livre, inéluctable... On voudrait parfois pouvoir... changer la fin des livres, juste un peu, pour qu'elle soit toujours une happy end... Heureusement, les auteurs n'en font qu'à leur tête, et ils ont toujours raison ! Non ??

 

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