Notre plus jeune centenaire, Franz Kafka, est dpuis quelque trente-cinq ans devenu universel. Auteur de langue allemande, appartenant à une famille juive implantée en Bohême, jeune Tchèque à la fin de la monarchie austro-hongroise de François-Joseph et de Charles, citoyen de la République tchécoslovaque de Masaryk à partir de 1918 jusqu'à sa mort le 3 juin 1924, Kafka est avant tout un écrivain indissociable de Prague. Sa vie a été étroitement inscrite dans une topographie qui va de la Place de la Vieille Ville, dominée par les deux tours du Tyn, au château de Hradcany - encore aujourd'hui siège et symbole du pouvoir temporel - qui domine Prague sur l'autre rive de la Vltava, en passant par les ruelles sombres de Mala Strana à l'extrémité du Pont Charles. Son éducation, il l'a reçue au gymnase allemand installé dans le très bel édifice baroque du Palais Kinsky où son père, Hermann Kafka, transféra en 1906 son commerce de nouveautés. Du balcon de ce même Palais Kinsky, sur la Place de la Vieille Ville où a été érigée la statue du réformateur tchèque Jan Hus brûlé vif sur oredre du Concile de Constance, Klément Gottwalt a proclamé le Coup de Prague le 21 février 1948 en pleine guerre froide.L'Amérique venait de paraître à Prague en traduction tchèque, premier tome de ce qui devait être une édition des œuvres complètes en dix volumes. Gottwald donna l'ordre de mettre L'Amérique au pilon. Franz Kafka fut proscrit de Prague pour dix ans et quelques-uns de ses défenseurs connurent les prisons staliniennes. Quinze ans après l'Allemagne hitlérienne, le verdict était le même de Berlin 33 à Prague 48 : cet auteur décadent devait être brûlé.Quelques intellectuels français s'acharnèrent à changer le cours de l'histoire littéraire : André Breton qui plaça Kafka dans son Anthologie de l'humour noir, Albert Camus qui publia en 1943 un texte sur L'Espoir et l'absurde dans l'œuvre de Franz Kafka repris dans le Mythe de Sisyphe, Jean-Paul Sartre qui tira aussi Kafka du côté de l'existentialisme, Maurice Blanchot le plus kafkaïen de nos écrivains et Marthe Robert. Mais le premier traducteur et introducteur de Kafka en France fut Alexandre Vialatte qui publia Le Procès à Paris en 1933 au moment où Berlin proscrivait "le Juif décadent". L'année de centenaire va-t-elle permettre à Kafka de connaître l'amnistie ? 1983 est marquée par de nombreuses manifestations, colloques, expositions, dont le coup d'envoi a été du 16 au 19 mai le Symposium international Kafka à Vienne. L'Italie a fait le sien à Bari. Suivront Mayence pour la RFA, Montréal, Tel Aviv, Paris ce mois-ci.Et à Prague ? Le 3 juillet un petit groupe d'admirateurs s'est rendu au cimetière de Strachnitz dans la banlieue de Prague. Au milieu d'une nature en friche, parmi les tombes abandonnées desfamilles juives exterminées pendant la guerre, ce groupuscule d'anonymes est venu placer une couronne de fleurs contre la pierre dressée de la sépulture où Franz Kafka a été inhumé le 11 juin 1924 et où furent enterrés ses parents quelques années plus tard. Là les Juifs ont coutume de déposer sur le bord des tombes une petite pierre du souvenir. On peut en voir plusieurs centaines devant le mémorial du Dr Franz Kafka. L'Université Charles de Prague - l'une des plus anciennes d'Europe -, l'Union des Ecrivains tchécoslovaques, continuent, eux, d'ignorer Kafka dont le poète tchèque Urzidil a écrit : "Kafka, c'était Prague et Prague, c'était Kafka".Comment Prague peut-elle méconnaître à ce point son histoire ? Ce foyer traditionnel de plusieurs cultures et, dans cette première moitié du siècle, point de rencontre des avant-gardes en littérature comme en peinture. A-t-on oublié l'un des cris de révolte de Kafka dans son Journal : "Tout ce qui n'est pas littérature m'ennuie et suscite ma haine" ? Claude David, dans sa préface aux Oeuvres complètes publiées dans La Pléiade, le souligne avec justesse : "Le monde de Kafka ignore les conflits d'opinion, de nations, de races, il ignore la guerre, dans le temps même où elle a lieu. Il est souvent oppressant mais il montre peu la violence. La solitude y est plus pesante que la contrainte collective. Les mondes fabuleux que suscite la rêverie de Kafka ne sont pas dessinés à la ressemblance du nôtre." Voir en Kafka un peintre de la société communiste ou du capitalisme au dernier stade de ses contradictions est en faire un écrivain réaliste. Milan Kundera, lui-même romancier pragois, préfère le tirer du côté de Jaroslav Hacek, vers l'esprit de non-sérieux et de l'humour pragois. C'est probablement ainsi que fut interprété le premier chapitre du Procès, et l'on en croit Max Brod. Quant à Kafka, il écrit à sa fiancée Felice Bauer, après une lecture chez Max Brod de La Métamorphose de Gregoire Samsa qui se réveille un matin en vermine : "Nous avons passé un bon moment et nous avons beaucoup ri." L'angoisse existentielle de Kafka enregistrée par le Journal et transmise par la correspondance, son conflit avec le père en filigrane du Verdict puis éclatant dans la Lettre au père, sa sujétion professionnelle, le développement d'une maladie grave avec une tuberculose pulmonaire diagnostiquée en 1917, ne doivent pas nous faire oublier l'extraordinaire vitalité de Kafka, son humour mordant, le jeu passionné de l'imaginaire engagé dans une production perpétuelle d'images insolites destinées à mettre en déroute toute logique et à subvertir le rationnel. Albert Camus et Maurice Blanchot y voient l'un et l'autre une inspiration religieuse qui selon Camus lui donne une dimension universelle et selon Blanchot marque la revanche du Dieu-mort : "Mort, il n'est que plus terrible, plus invulnérable, dans un combat où il n'y a plus de possibilité de vaincre."Le psychologue et romancier d'origine autrichienne Manès Sperber, qui a lu les premiers textes de Kafka en allemand à Vienne dans les années 20, me confiait que Kafka serait aujourd'hui surpris de la place qu'on lui prête. Goldstücker dit de Kafka qu'il a été "le Verdun des années de Guerre froide". Il est peut-être temps de laisser de côté les grilles politiques, sociologiques, psychanalytiques de l'œuvre de Kafka, pour faire au niveau de la lecture un travail aussi neuf que celui entrepris par Malcolm Pasley sur les manuscrits de la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford pour l'établissement scientifique des textes tels qu'ils ont été écrits par Franz Kafka. Ceci permettrait de rendre Kafka à la littérature, après un détour mouvementé d'un demi-siècle de 1933 à 1983. Ce serait après tout un joli cadeau pour un centenaire. Bon anniversaire Monsieur Kafka. Entretien avec Edouard Goldstücker, le sauveur de Kafka Kafka a connu à Prague une petite décennie de répit, des suites du 20e Congrès du PCUS à l'été 68. Edouard Goldstücker fut le principal artisan de ce dégel littéraire qui lui permit d'organiser en Tchécoslovaquie, à Liblice en 1963, le premier colloque international Kafka. Il était alors directeur de l'Institut des études germaniques à l'Université Charles. Il vit aujourd'hui en exil en Angleterre et enseigne à l'Université de Brighton. Rencontré à Vienne, il témoigne quinze ans après sur l'ostracisme dont Kafka est victime à Prague depuis 1948.- Entre 1948 et 1957, aucun livre de Kafka n'a été publié ni aucune critique sur son œuvre. On a considéré Kafka comme un prototype de la décadence destructrice, spécialement auprès de la jeunesse. Par là-même, c'était un auteur qui n'avait pas de place dans une société en train de construire le socialisme. C'est pourquoi on l'a supprimé. Vous ne devez pas oublier que pendant les années de guerre froide Kafka a été utilisé contre l'Union soviétique et les démocraties populaires en étant présenté comme le prophète qui avait prédit et décrit la bureaucratie du monde stalinien. Moi-même j'étais communiste depuis 1933. De 1951 à la fin de 1955 j'ai été détenu en prison. Libéré, je suis retourné à l'Université à l'époque du 20e Congrès. C'est seulement après cela qu'on a pu mentionner en public le nom de Kafka sans avoir à utiliser une épithète péjorative.- En 1962-1963 il ya eu en URSS l'ère khrouchtchévienne de libération culturelle avec la publication d'Une Journée d'Ivan Denissovitch. Kafka en a-t-il bénéficié à Prague ?- En 1962 j'ai été invité à faire une conférence à l'Université de Moscou sur les écrivains pragois du Xxe siècle. J'ai parlé de Kafka. La première question que l'on m'a posée a été : "Considérez-vous Kafka comme un réaliste-critique ?" Si j'avais répondu oui, cela voulait dire qu'à mon point de vue il était acceptable pour la ligne officielle. J'ai compris que dans l'Université on essayait de sauver Kafka. C'est à ce moment-là que j'ai organisé un comité des germanistes de toutes les Universités de Tchécoslovaquie et je leur ai proposé de réunir un symposium sur Kafka avec les spécialistes marxistes. Nous avons mis en discussion à cette conférence de Liblice en 1963 le bien-fondé de l'accusation portée contre Kafka : était-il, oui ou non, un pessimiste susceptitble d'avoir une influence nuisible sur la société construisant le socialisme ? Le résultat a été qu'après Liblice on a autorisé la publication de l'œuvre de Kafka en traduction tchèque. C'est ainsi qu'ont été publiés à Prague en cinq ans : Le Procès, Le Château, Description d'un combat et un recueil de récits de même que la biographie écrite par Max Brod.- Le Château a pour thème l'impossibilité de se faire adopter et par les autorités et par la population dans un pays où l'on est ressenti comme étranger. Cela a été souvent le cas des Juifs en Europe. Est-ce le Juif qui a été proscrit de Prague, où depuis 1968 on ne peut trouver aucun livre de Kafka, même pas dans les bibliothèques ?- Certainement après l'occupation de Prague en août 1968, il y a eu dans l'attitude des autorités à l'égard de Kafka un élément spécifique d'antisémitisme. - Quand on mène une enquête à Prague, on finit par connaître l'accusation officieuse retenue contre Kafka. Il est proscrit comme "sioniste". Est-ce là une confusion entre les convictions de Kafka et celles de Max Brod ?- Vous devez comprendre le langage officiel. Quand on vous dit "sioniste", il faut entendre "juif". Ce n'est qu'un euphémisme de l'antisémitisme. Le magazine littéraire n° 198 - Septembre 1983
|