Pourquoi ce dossier sur le français, son histoire et par extension, sur la francophonie ? Parce que c’est un sujet qui me tient à cœur, que je suis française, que je parle français, que j’aime lire et aussi un peu écrire, et qu'il est si doux d’entendre cette langue « chanter » dans un beau poème. Parce que je sais aussi que le français peut parfois être un engagement, voire un combat dans des pays comme le Québec où ceux qui l’aiment le défendent bec et ongles. Je ne suis pas une « militante » du français pur et dur. J’aime l’idée que les langues vivent et évoluent, se transforment doucement, empruntant, comme elles l’ont toujours fait, des mots ici, et des mots là, les intégrant, les digérant pour parfois les rendre sous d’autres formes… C’est une histoire merveilleuse que la naissance et l’évolution d’une langue. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un peuple, mais de plusieurs… Quand on pense à toutes les invasions, à toutes les « conditions » qui se sont rassemblées pour que le français que l’on parle aujourd’hui soit tel qu’il est… J’ai donc vu une pièce de théâtre en ce mois de décembre, sur les mots. Une pièce drôle et pourtant tellement porteuse de messages et d’histoire. J’ai aussitôt décidé d’en placer un extrait dans mon p’tit Monde A Lire, et, de fil en aiguille, c’est tout un dossier qui s’est monté. Un livre lu : Le français dans tous les sens, un auteur ainsi découvert : la linguiste Henriette Walter, et la magie de cette véritable machine à remonter le temps : notre si belle langue française… NB :
Dans la section consacrée au "français dans tous les
sens", ne perdons pas du vue qu'il s'agit du point de vue d'une linguiste,
qui étudie l'évolution des langues et ne porte aucun jugement
sur les différentes influences. Elle se contente de prendre en
compte les faits.Même si nul n'est jamais totalement objectif, ni
l'homme de lettres ni le scientifique.
REPERES HISTORIQUES sur la grande échelle du temps
(qui ne font pas état des multiples hypothèses et des différences selon les régions)
Il y a 100 000 ans, (enfin à peu près !) nos ancêtres homo-sapiens quittent l’Afrique. Il y a environ 50 000 ans, ils arrivent au bord ouest du continent (l’Europe d’aujourd’hui). Ils créent des outils, voyagent… Pour cela il faut parler. Mais dans quelle langue ont-ils parlé ? Comment étaient les premiers mots ? Etait-ce des sons qui voulaient imiter la nature ou peut-être des onomatopées ? L’homme a-t-il parlé dès qu’il s’est redressé ?
Il y a 40 000 ans des grottes sont peintes. Est-ce une première écriture ?
Il y a 10 000 ans, dans la région de l’Euphrate, des hommes abandonnent la chasse et la cueillette pour se sédentariser et devenir agriculteurs et éleveurs.
Il y a 5 000 ans afin de mieux commercer, apparaît une écriture sous forme de signes, d’abord picturale puis de plus en plus abstraite qui, des hébreux aux grecs en passant par d’autres aboutira à notre alphabet. L’écriture et l’agriculture connaissent une évolution dans l’espace relativement similaire mais certains peuples comme les celtes se refusent à écrire.
De 50 000 ans à – 1 000 ans, nous savons peu de choses sur la langue de nos ancêtres. Chaque village pouvait avoir sa propre langue. Les rapports plutôt pacifiques entre les peuples se modifient avec l’avènement du bonze puis du fer. L’ère de l’individu remplace celle du collectif dans de nombreuses sociétés.
Dans les années entre –1 000 et – 500, les Gaulois « celtes indo-européens) envahissent l’ouest de « l’Europe ». Avant eux il y avait les Ligures (Provence), les Ibères (Languedoc), les Aquitains (Sud-ouest)… Leurs langues n’étaient sans doute pas indo-européennes. Elles ont disparu sauf le Basque.
1 siècle avant JC, les romains envahissent la Gaule. A partir de là, la langue gauloise va pour disparaître (VIème siècle), se latiniser et se christianiser (début de la christianisation des Gaules vers le IIème siècle mais surtout vers le IVème siècle). Il ne reste du gaulois que peu de mots ayant trait à la nature, aux transports et certains toponymes. Le terme « francia » apparaît dans la littérature au 1er siècle pour désigner la région occupée par les Francs En 476 chute de l’empire romain et apparition de nombreuses invasions : les Francs (région de Paris), les Wisigoths (région de Toulouse), les Burgondes (région de Lyon.. Les langues germaniques amènent au « latin de Gaule », le « h » aspiré et leur accent très tonique change beaucoup la nature des mots. Le francisque va aussi apporter de nombreux mots (concernant surtout les arts de la guerre, l’élevage et l’agriculture).
En 497 Clovis, roi des francs se convertit au christianisme. A partir de là, le latin à l’église est glorifié mais parlé par des personnes bilingues voire trilingues. (Le royaume de Clovis ne possède pas la Provence, la Bretagne et l’Aquitaine) . La langue l’éloigne du latin.
Charlemagne (768-814), admirateur de la langue latine veut la restaurer en faisant appel à des moines anglais ultra conservateurs qui conservent la langue « pure ». Ils sont enfermés dans leur monastère loin de la langue parlée « vulgaire ». Toutes les mesures prises par Charlemagne aboutissent à une renaissance carolingienne où s’instaure la « caroline » : écriture plus lisible, cursive, détachant les mots et mettant des majuscules au début des phrases. C’est une langue écrite et bien éloignée de celle parlée. Cela aboutit à la création d’une élite. Afin que la Vulgate (la Bible en latin classique) soit compréhensible par le peuple, des glossaires ou gloses (les premiers dictionnaires) apparaissent. Charlemagne réintroduit de nombreux termes latins qui évolueront différemment, que l’on appelle des « doublets »
En 842 LES SERMENTS DE STASBOURG (premier texte écrit en langue romane), atteste qu’à cette période certaines terminaisons de mots existent encore mais sont peu prononcées : (« a » et « o ») et que le futur tel qu’on l’emploie aujourd’hui est déjà apparu. C’est le début des prépositions qui se développent et d’une fixation de l’ordre des mots dans la phrase.
Les Vikings sont installés depuis le IXème siècle sur les côtes ouest. Ils apportent avec eux un certain nombre de mots.
En 1066, quand les normands envahissent l’Angleterre ils emportent avec eux le « français » d’alors. Il subsiste encore des traces de français dans les textes juridiques anglais.
Entre le IXème et le XIIème siècle, la France, de par son organisation économique des campagnes très repliées sur elles-même et de par sa géographie va, après ces périodes d’invasions se diviser en de multiples zones possédant chacune leur dialecte. Il existe trois grandes régions : le nord : oïl, le sud : oc, le sud-est franco-provençal. Les croisades et le style littéraire de la Geste ou Ballade des troubadours font circuler les langues d’Oïl et d’Oc. L’Ile de France bien située politiquement et économiquement va étendre petit à petit son dialecte. Et au cours du XIIème siècle, il semble très vulgaire de parler la seule langue d’une petite région.
C’est entre 1350 et 1610 que se constitue le français, appelé Moyen français ou francilien. L’empire d’une langue est toujours lié à la puissance politique et économique de ceux qui la parlent et l’édifient, soit l’Ile de France à cette époque.
Au XIV et XVème siècle, la littérature existe principalement dans les poèmes, mystères, chroniques ou théâtre comique.
En 1530, François 1er crée le Collège des trois langues : hébreu, grec, latin (qui deviendra le Collège Royal puis le Collège de France en concurrence avec la Sorbonne créée en 1227). C’est la première fois qu’un enseignement de haut niveau va être donné en français. C’est une reconnaissance officielle du français et une distance prise vis à vis de l’Eglise.
1539 : Ordonnance de Villers-Cotterêts dans laquelle il est dit que tous textes administratifs, décrets et lois doivent être rédigés en « langage maternel françois » pour pallier les difficultés grandissantes dans les actes administratifs où les justiciables ne comprennent plus du tout le latin. Par la suite, avec la Renaissance, ce sont des écrits de toutes sortes qui sont rédigés en français.
Vers 1550 est éditée la première grammaire française en français. A Partir de cette époque l’évolution de la langue va osciller entre « naturelle » et « dirigée » (la prononciation des consonnes finales ou des liaisons, l’apparition de la double négation, etc…)
A la renaissance, l’époque de Rabelais, Ronsard, Du Bellay, la langue s’enrichit de centaines de mots de diverses origines (langues anciennes ou étrangères). L’avènement de l’imprimerie et sa propagation font que de nombreux auteurs vont se pencher sur la langue française pour tenter de la « normer ». Le « ç », le « à » et l’apostrophe font leur apparition dans l’écriture tandis que plusieurs lettres superflues disparaissent à l’intérieur des mots (« p » et « l » surtout). Face à cette profusion Malherbe codifie la langue française. Il écarte du vocabulaire les emprunts, les mots techniques ou ceux décrétés vulgaires. Il recommande d’utiliser « ne pas » et édicte de nombreuses règles grammaticales strictes afin de permettre plus de clarté. Il est surnommé le « tyran des syllabes » et ses détracteurs réclament une institution.
Aussi en 1635 Richelieu créé l’Académie Française qui a pour mission d’observer la langue, de la surveiller, de canaliser son évolution, de contenir ses débordements. Elle a à son programme l’élaboration d’une grammaire et d’un dictionnaire (1639-1694). Le grammairien Vaugelas édite ses « Remarques » qui seront comme un code à suivre pour le bon usage. Il choisit entre « a » et « e » à l’intérieur des mots (aparge, guarir, hergneux…) expliquant ainsi ses raisons : « « e » est plus doux que « a » mais il n’en faut pas abuser. » Il dit aussi en 1647 : « La forme masculine a prépondérance sur le féminin parce que plus noble ». A cette époque des noms de professions jusqu’alors utilisés au féminin (maîtresse, inventrice, lieutenante…) sont rejetés.
1673 : recherche par l’Académie d’une orthographe unique et obligatoire «(ainsi que d’une prononciation unique). Le choix ira le plus souvent vers la forme la plus complexe afin de « distinguer les gens de lettres d’avec les ignorants ». Ils choisissent entre « a » et « e », entre « ouiste » et non « ouiste » et précisent le sens des mots (époque des précieuses). Nous sommes à la période du français classique (mot inventé par Voltaire au XVIIième siècle) chez les gens cultivés mais les patois sont toujours utilisés dans les provinces.
Au XVIIIème siècle, de nombreux termes dont leur apparition, tant techniques que médicaux, c’est l’avènement de nouveaux concepts philosophiques donc de nouveaux mots. L’encyclopédie de Diderot et l’Allembert (1751) est représentative de cet état d’esprit. Il devient à la mode de parler la langue « de la reu » à la Cour, la phonétique change, dans l’écriture les « s » à l’intérieur des mots disparaissent, le « i », les « j » et « u », « v » sont différenciés. L’imparfait du subjonctif commence à disparaître entre le XVII et XVIIIème.
1789 : La révolution : La République doit être « une et indivisible », on supprime les provinces et on cherche à supprimer les dialectes, ce qui doit aussi faciliter la circulation de l’idéologie révolutionnaire. Les mots définissant une réalité, on « change la réalité » en réinventant les noms de mois, de lieux, les prénoms… L’abbé Grégoire entreprend ce qui est la première enquête linguistique connue. Il recense une trentaine de patois. On veut envoyer un instituteur dans chaque village mais encore faut-il qu’il y ait des enseignants. Une école Normale est créée en 1794 (pour les filles seulement en 1881) Cependant à l’université on continue d’enseigner en latin puisque les étudiants doivent rendre une thèse en français et en latin (ce n’est qu’en 1905 qu’on abandonnera le latin)
Au XIXème siècle on parle français, mais 80 % de la population parle encore patois dans de nombreuses circonstances.
En 1832 Guizot organise les écoles primaires et entre 1880 et 1886 Jules Ferry établit l’école laïque gratuite et obligatoire.
En 1835, nouvelle édition de l’Académie qui instaure une orthographe officielle et imposée dès l’école primaire. Les « ois » deviennent «ais » conformément à la prononciation parisienne. Ceux qui parlent le patois sont punis à l’école. On provoque ainsi un sentiment de honte envers leur langue.
La guerre de 1914/18 achève d’affaiblir les patois : les troupes venant de la France entière étant bien obligée de s’entendre sur une langue commune.
Le mouvement des surréalistes a poussé très loin les possibilités de jeu avec la langue mais les hommes ne se sont-ils pas toujours amusés avec les mots ?
Et pendant tout ce temps de 1492 à aujourd’hui la colonisation a donné à la langue française de nombreux mots et expressions.
Radios et télévisions aujourd’hui contribuent à uniformiser accents et façons de parler.
Et aujourd’hui ?
Et d’autres faits que l’avenir nous révèlera…
Petit mémo réalisé par M. Malcoëffe Professeur de français au Lycée de la Saulaie à Saint-Marcellin
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