LA LECON D'ALLEMAND

Siegfried LENZ

 

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  "Ce qui ne vous tient pas à coeur ne vous engage à rien" Siegfried Lenz

Fiche :

Auteur Siegfried Lenz
Traduction Bernard Kreiss
Editeur 10/18
Collection 10/18 Domaine Etranger, numéro 3274
Nombre de pages 508 pages
Format 11 cm x 18 cm
ISBN 2264031948

 

Résumé :

Siggi Jepsen, écolier dans une maison de redressement se voit infliger une punition pour avoir rendu copie blanche. Le sujet de la rédaction était : « les joies du devoir ». Le jeune garçon tente de se remémorer la manière dont son père, policier sous Hitler, accomplissait avec soin son devoir. L’application qu’il mettait à exécuter les ordres, sans jamais faillir. Même ce jour où les ordres lui signifiaient qu’il devait empêcher son ami peintre de peindre, ce jour où les ordres lui signifiaient qu’il devait confisquer ses tableaux. Un ordre est un ordre…
Mais sur le fil de la mémoire, les souvenirs se précipitent tant et si bien qu’il est impossible de les trier, de les ordonner. La tâche serait trop longue et dépasserait largement la durée prévue pour la rédaction en cours d’allemand.
Le professeur puis le directeur de l’école ne l’entendent pas de cette oreille. La punition ne tarde pas : Siggi sera enfermé jusqu’à ce qu’il ait écrit sa dissertation… Il se met donc au travail dans sa cellule et il noircit plusieurs cahiers, sans plus s’arrêter. Une hémorragie de souvenirs, un livre de 509 pages ! Et dans sa retraite prolongée par volonté de terminer l'ouvrage commencé, le jeune Siggi sera lui-aussi confronté au "devoir" lorsque ses camarades tenteront une évasion. Se sauver et laisser "en plan" tous ses souvenirs ou terminer sa tâche... Il choisira de continuer à écrire... Parce que ses souvenirs sont ces êtres qu'il est allé réveiller dans leur passé, qui lentement se sont animés sous sa plume... (Régine)

 

Extrait :

Peu de choses sont aussi présentes à ma mémoire que ces rencontres entre mon père et Max Ludwig Nansen. C’est pourquoi, sûr de moi, j’ouvris mon cahier, déposais mon miroir de poche avec la ferme intention de décrire les randonnées de mon père à Bleekenwarf ; et pas seulement les randonnées, non, également toutes les feintes et tous les pièges qu’il avait mijotés, les ruses simples ou compliquées, les plans que lui avait inspirés la lente suspicion qu’il nourrissait envers Nansen, tous les stratagèmes, les subterfuges et, bien entendu, puisque c’était ce que désirait le professeur Korbjuh, les joies que l’oexercice de ce devoir lui procurait. Il n’y avait pas moyen. Je n’y parvenais pas. Je ne cessais de revenir à mon point de départ. J’expédiais mon père sur la digue avec ou sans pèlerine, par grand vent et sans vent, le mercredi et le samedi : sans succès. Il y avait trop d’agitation dans tout cela, trop de mouvement, une débauche de faits ; il n’était pas encore arrivé à Bleekenwarf que je l’avais déjà perdu de vue : j’assistais à un envol de mouettes, ou alors un canot à tourbe chavirait avec son fret ou bien un parachute planait au-dessus du watt.

Mais avant tout, il y avait une flamme, une petite flamme vive, qui parcourait l’avant-scène de ma mémoire ; elle brouillait les imagess et les faits que je cherchais à évoquerr, les faisait fondre et rougeoyer ; et quand elle ne parvenait pas à les embraser, elle les tordait, les calcinait ou, cela pouvait aussi arriver, les dissimulait sous une braise tremblante.

Je tentai donc de prendre les choses par l’autre bout dans l’espoir de trouver là mon début. Je me transportai directement à Bleekenwarf ou Max Ludwig Nansen m’attendait avec son œil gris et son air malicieux pour m’aider à filtrer mers souvenirs : il s’offrit à mon regard, sortit complaisamment de son atelier, trotta à travers le jard’in d’été vers les zinnias qu’il avait si souvent peints, grimpa lentement sur la digue, exhiba une longue-vue et la pointa pendant une seconde seulement en direction de Rugbüll : cela dut lui suffire car il se précipita immédiatement vers la maison et disparut à l’intérieur J’avais presque trouvé un début mais voilà que Ditte, la femme de Max Ludwig Nansen, me tendit, comme bien souvent, une tranche de gâteau aux noix par la fenêtre. Il se passait trop de choses, tout simplement. (…)

De plus en plus, tout se confondait, s’entremêlait, se brouillait. Mais voilà que subitement le regard sévère de Korbjuhn tomba sur moi ; rassemblant alors tutes mes forces, je déblayai pour ainsi dire les ornières qui sillonnaient la plaine de ma mémoire et en retirai toutes les scories pour ne garder de ce bric-à-brac que l’essentiel –– C’est-à-dire mon père et les joies du devoir –– et me mettre en mesure d’en rendre compte. Ma tentative réussit ; j’avais déjà rangé les personnages décisifs en ordre de parade au pied de la digue, j’allais déjà les faire défiler devant moi lorsque Ole Plôtz, mon voisin, poussa un cri strident et se laissa tomber de son banc en prie à des crampes salutaires. Son cri pulvérisa mes souvenirs, je ne savais plus par quoi commencer, j’y renonçai ; et quand le professeur Korbjuhn ramassa les cahiers, c’est un cahier vide que je lui rendis.

Julius Korbjuhn ne voulut pas comprendre mes difficultés. Il refusa de croire qu'on pût avoir tant de mal à commencer, il ne put se faire à l'idée que l'ancre du souvenir n'eût trouvé prise nulle part, qu'elle n'eût fait que bringuebaler et traîner au fond des eaux profondes en soulevant tout au plus des nuages de vase mais sans faire jamais place au calme, au repos indispensables quand on veut lancer un filet sur le passé. (Pages 15/17)

 

Critique/Presse :

Observateur attentif aux lois morales et politiques, aux impératifs de la vie en société, Siegfried Lenz décrit avec sympathie le peintre expressionniste Max Ludwig Nansen, victime des lois nazies sur «l’art décadent, l’art dégénéré». Marcel Schneider

Lenz voit l’époque comme un capitaine du dix-huitième admirait les batailles: à la longue vue. Le nazisme devient une mythologie, comme la guerre de Troie chez Giraudoux. Jacques-Pierre Amette

Un remarquable roman, d’une beauté et d’une force sans pareille dans la littérature d’outre-Rhin de ces vingt dernières années. Georges Conchon

Petite remarque perso : C'est l'été, les vacances. Je me suis installée sur une chaise longue, sans grande conviction, juste pour lire un peu et occuper une soirée avant que la nuit n'arrive... Mais ce n'est pas un livre que l'on peut lire "un peu"... On s'y plonge, on n'en sort plus. Les paysages du nord de l'Allemagne qui ploient sous les assauts du vent, la mer qui gronde, les fossés emplis de tourbe, la pluie qui fouette les digues, les arbres qui se courbent, les ruines d'un vieux moulin que la violence des éléments ébranlent, un avion dont les bombes soudain embrasent le ciel... Il fait chaud et bleu dans mon été, il fait froid et gris dans mon livre... Et le jeune homme s'est mis à écrire et sa rédaction n'en finit plus. Il va sans cesse chercher les souvenirs dans son passé, il retourne dans son hier, il appelle un personnage, deux, puis trois, les replace dans leur histoire, dans sa propre histoire, il évoque une couleur sur l'horizon, elle appelle une multitude de couleurs, il remodèle un visage trait par trait pour le reconstituer… Un détail, un petit fil et la scène se met en place... Dans le décor : la vie.
Ce livre est immense, beau, fort… D’une beauté qui pénètre. Le père est un homme de « devoir »… Mais qu’est ce que le devoir face à l’amitié, dans ces circonstances si particulières que sont celles de l’Allemagne nazie. Et après, quand la guerre est finie, que chacun essaie de vivre encore, quel comportement adopter ? Oui, beauté et force sont les noms qui me viendraient sans avoir besoin de réfléchir si je devais parler de ce livre-là en deux mots.
Je ne connaissais pas Siegfried Lenz qui est pourtant un grand écrivain allemand contemporain. Je le découvre avec La leçon d’allemand et je suis conquise.

J'ai aimé la manière dont l'auteur aborde ce sujet et cette époque. La guerre, on l'entend à peine gronder, on la voit parfois dans les couleurs fauves qui illuminent le ciel mais elle reste au second plan... Pourtant, cette force qui se dégage des êtres, leur rudesse, leur raideur aussi, leurs refus, contribuent à créer une atmosphère très particulière qui nous prend comme le passé à pris Siggi... nous fait mal et nous garde pourtant... Siggi refuse de sortir de la cellule où il a été puni, il écrit, souffre, écrit sans relâche... cela devient son propre "devoir" et nous, lecteurs, refusons de sortir de ses pages, pris dans ses mots comme il est pris dans son passé.

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