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Doris Lessing : sa vie lui appartient par Henriette
Korthals Altes
En guise de troisième volet à ses Mémoires, Doris Lessing livre Le rêve le plus doux (Flammarion), une vaste chronique des années soixante et soixante-dix. Car elle a voulu protéger ses proches «vulnérables», a-t-elle dit. Ce n'est pourtant ni une version romancée de son autobiographie ni un roman à clé, même si l'on reconnaît certains des personnages parus dans La marche dans l'ombre et Dans ma peau. Lessing y distille plutôt un air du temps. Elle retrace les grandeurs et misères des idéologies et l'envers de cette génération qui croyait pouvoir améliorer le monde. Doris Lessing semble avoir une aversion quasi physique pour la langue de bois et les systèmes d'idées. Et c'est avec un malin plaisir que la grande dame des lettres britanniques joue les enfants terribles en lâchant régulièrement ses saillies politiquement incorrectes. Quelques mois avant la parution du Rêve le plus doux, elle avait lancé à la presse que les hommes se trouvaient «avilis et insultés» par des «féministes complaisantes». Pied de nez sans doute à tous ceux qui ont figé l'auteur en figure de proue de toutes sortes d'idéologies. Lessing le dit et redit à sa manière: sa vie lui appartient. Pourtant, sa plume acerbe est plus indulgente pour les femmes que pour les hommes. La crédulité et la foi dans le progrès, Lessing les dissèque à travers une pléiade de personnages qui gravitent autour de Frances Lennox. Jeune journaliste divorcée, celle-ci vit à Hampstead, tente bon an mal an de faire vivre un ménage bohème sans cesse recomposé et élargi par une ribambelle d'adolescents fragiles, de réfugiés politiques, de mères célibataires ou d'amies meurtries par l'amour libre. Doris Lessing dénonce férocement la naïveté et la complaisance du parti communiste britannique à travers l'ex-mari de Frances, camarade Johnny. Prototype de l'apparatchik de haut vol, il se complaît dans des mots qui ne veulent rien dire et finit ses vieux jours invité de-ci de-là par quelque ancien dictateur du tiers-monde, continuant de trinquer à Staline. Colette plutôt
que Beauvoir L'anti-idéologisme
de Lessing est par moments un peu dogmatique. L'auteur ne nous épargne
pas pour autant les contradictions de Frances, qui sont peut-être
aussi celles de l'auteur. Pourquoi accepte-t-elle de prendre en charge
si longtemps un mari dont elle s'est séparée? Certains ont
reproché à Lessing de ne pas s'être repentie d'avoir
abandonné en Rhodésie les enfants de son premier mariage
pour s'installer à Londres sans le sou et juste le manuscrit d'un
premier roman en poche. Ici, on la voit pourtant à la tête
de grandes tablées de jeunes enfants qui ne sont pas les siens,
mère nourricière proche de l'abnégation. En ce sens,
Le rêve le plus doux explore une fois de plus l'étrange étoffe
des rêves et la texture des émotions, comment on s'abîme
dans les vastes abstractions des idéologies et comment les plus
sensés y perdent leur individualité. Pour Doris Lessing,
la politique comme l'amour offrent la promesse d'une transformation inespérée.
C'est cette illusion nécessaire, faite d'égoïsme et
d'altruisme, que Doris Lessing met à nu, avec toujours le devoir
absolu de trouver le mot le plus juste. Encore récemment, elle
a refusé le titre de Dame of the British Empire décerné
par la reine. L'Empire britannique n'existe plus, a-t-elle répondu
à sa Majesté.
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