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Auteur Laurent Mauvignier Avant de se suicider, Luc s'était déjà enfermé dans un mutisme sans retour. Ce mur d'incompréhension s'effondre sur les épaules de ses parents, Jean et Marthe, de son oncle et de sa tante, Gilbert et Geneviève, les ensevelissant sous les gravats de la culpabilité. «Qu'est-ce qu'on n'a pas su faire?» sera le leitmotiv de ce quatuor, auquel s'ajoute la voix de Céline, la cousine aimée de Luc, la seule à prévoir ce dénouement inéluctable. «Luc et son drame», disaient-ils tous, mais sans l'expliquer. Céline et Luc, avaient fait route ensemble jusqu'à ce que l'un se détache et s'éloigne, rattrapé seulement par la force du souvenir. Ces 120 pages sont une cantate sur le thème de l'incommunicabilité. La beauté et l'originalité du roman tiennent à cette composition, où chacun appose les notes de son chagrin sur la partition des autres. Ainsi pour Jean, le père: «Lui, il a juste parlé de l'air idiot qu'il se trouvait, resté dans la vie une heure après avoir enterré un fils.» Martine de Rabaudy l’express livres
C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite. Ou bien, s’il l’a dite, c’est à mi-teinte à travers des formules à lui, tout en mystères quand pour seule vérité il a laissé, griffonné dans sa chambre, sur un post-it, un bout de phrase écrit au stylo à bille noir mais dont l’encre était complètement foutue. Il aura fallu qu’il appuie méchamment tant elle lui tenait au cœur, sa phrase. Sa mère a dit, Luc, il pouvait pas partir sans nous laisser de sa bouche la phrase qui s’y promenait. Marthe a baissé les yeux pour raconter ça, cette histoire de phrase qu’il aurait eue dans la bouche. Et puis elle a passé ses doigts sur ses lèvres et il y avait de la salive aux coins, des taches blanches que les doigts ont enlevées juste avant qu’elle dise que tout ça c’était peut-être arrivé parce qu’à force d’être trop proches ils n’avaient jamais rien pu voir de ce qui n’allait pas. C’est à cause de ça qu’il était parti. Pour ça qu’il avait raconté qu’il fallait partir, que de toute façon il n’aurait pas pu rester. Même s’il n’avait pas trouvé de travail là-bas il disait qu’il y serait allé quand même (sa façon en catimini de nous mépriser, gens d’ici). Et il rajoutait, rien qu’à se regarder on se bouffe la tête, c’est vrai, on n’a rien à s’arracher dans le blanc de l’œil que l’ennui qui le jaunit, qui transforme les perspectives en trompe-l’œil, collés sur la rétine. Les lendemains, jamais que des aujourd’hui à répétitions. Et ils le faisaient bien rire ceux qui s’enflammaient encore pour ces lendemains où il faudrait que ça chante et que ça saute, tu parles disait Luc, pain béni pour repousser toujours à demain les limites des vraies envies de changer de vie. Lui, il pouvait pas. Marthe le savait, qui lui avait entendu le répéter souvent, sur tous les tons, que c’était impossible comme ça d’espérer et d’attendre que le bonheur vienne à nous ; voire c’est quoi, ce qu’on appelle bonheur : d’abord attendre, attendre un peu et puis un jour se dire ça y est, le voisin le père Lucas cette fois part en retraite. Se dire on ne le verra plus comme ça se pointer devant la grille de chez lui sur le coup de midi ni repartir sur son vélo une heure après. L’horloge Lucas, c’est fini. Une chance. Marthe m’avait dit, Geneviève, on a une chance comme ça, avec ce départ, qu’à la papeterie Luc ait un boulot (et les mots qui venaient s’agrafer autour de Luc, les mauvais refrains : ça va pas te tuer mon vieux, de bosser un peu. Refrain sur l’indépendance à la clé, un vrai travail quand même, pas tous les jours qu’ils prennent des jeunes pour remplacer les vieux). Il n’écoutait pas quand on lui parlait de ça. Et moi je disais à Marthe, tu vois bien qu’il s’en fout de travailler, c’est facile pour lui. Enfin elle savait bien et disait que de toute façon il faudrait qu’un jour il y aille, on ne va pas le garder toute sa vie à la maison, ça non, pas aux frais de la princesse. Quelque chose en lui ne voulait pas grandir. Une chose qui coinçait je ne sais pas où, mais le travail ce n’est pas lui qui l’a eu, pas lui et ça n’a pas eu l’air de l’émouvoir beaucoup ; des fois, quand il pleut trop longtemps et les jours de grands vents, les balles de papier pourrissent sur place derrière l’usine. Et l’odeur de pourri infeste toute la ville. C’est à ne pas y tenir tellement c’est infect dans l’air, poisseux, alors quand il a su que ce ne serait pas pour lui il n’a pas boudé, plutôt fait une grimace de satisfaction. Enfin non, même pas. Marthe m’a dit, c’est Jean qui est allé le trouver pour lui dire que ça ne marchait pas. Alors ça faisait répéter toujours les mêmes questions, Jean de dire : qu’est-ce qu’on va faire de toi, et l’inquiétude de ta mère, et moi je n’ai pas le temps, et toi va falloir te bouger parce que les fainéants c’est pas trop qu’on les aime. Et toujours conclure par ça, que eux, Jean et Marthe, à quinze ans ils travaillaient déjà. Premières pages
Ce premier roman, Loin d'eux, clame son talent à travers l'absence et le silence. L'Express Livre Comment expliquer
l'incompréhension ? Dans Loin d'eux, elle est due à l'écart
des générations, des milieux et des vies. De tous ces mots
que l'on n'aura jamais en commun. Il sont la pelle qui creuse la fosse.
La mère écrit à son fils à la recherche d'un
port de rencontre qui n'existe plus. " On ne pourra jamais se fâcher
en vrai, à trop s'aimer comme nous on s'aime on va plus loin que
les autres vers les points de rupture, parce que nous on sait les digues
solides et qu'on s'aimera toujours. " Aucun des adultes ne pressent
le drame à venir. Ce jour de mai 1995 où la violence de
la nouvelle viendra rompre un trop long silence. Marie-Laure Delorme,
Le Journal du Dimanche Barrière
des générations. Difficultés concrètes de
la vie. Mal-être des jeunes gens. Ces constats ne sont aptes à
dire que leur impuissance. Personne, ni des parents ni des enfants, ne
porte la responsabilité de ce silence qui s'est accumulé,
de ce langage absent qui, peu à peu, s'est substitué à
l'autre langage, celui dans lequel on peut se parler. Tous le subissent,
ce silence, comme une fatalité, comme une protection aussi. Tous
l'éprouvent, cette solitude à plusieurs que l'image de la
famille amplifie, mais qu'elle ne compense jamais. Tous sont condamnés
à ne rien partager de ce malaise, de cette douleur. Patrick
Kéchichian, Le Monde Dès Loin d’eux, son premier roman publié en 1999, Laurent Mauvignier s’est imposé par une maîtrise éblouissante, rare dans le roman français, de la polyphonie narrative et du monologue intérieur. Tout se passe chez lui comme si les mouvements de la conscience étaient enregistrés au moment même de leur gestation, et la parole, avant même sa cristallisation, au plus près de son surgissement. Il en résulte à la fois un effet d’oralité alternant style parlé et langage soutenu, répétitions et ellipses, phrases nominales ou en suspens, et un très fort effet de réel, lequel se situe aux antipodes du roman réaliste traditionnel. Plutôt que de réalisme, mieux vaudrait en effet parler ici de concret, comme on parle de musique concrète. Ou encore de vérité, de sincérité ou d’honnêteté, c’est-à-dire d’un regard et d’une attitude qui, ainsi que l’écrivait Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon, s’efforcent de « tricher le moins possible et de ne rien rogner ni aplatir pour venir à bout des contradictions et des complexités ». Catherine H. http://benzine.free.fr/
Petite remarque perso : Le silence, l'impossibilité d'en franchir les barrières. Chacun des personnages du roman va dire à sa manière comment ce non-dialogue s'est installé. Comment l'incompréhension a pris le pas sur le partage. Chacun enfermé dans ses propres prisons intérieures chacun se heurtant toujours au même mur infranchissable. Et les tentatives pour dire étaient si maladroites, si difficiles aussi... Il aurait sans doute suffit de peu, mais ce peu-là, personne n'en a été vraiment capable. L'amour était là pourtant, ce père pour son fils, cette mère... le fils pour ses parents aussi, et puis la cousine qui ressentait si fort le gouffre qui s'ouvrait. Mais il manquait la passerelle qui mène des uns aux autres, il manquait la confiance, l'aptitude à se montrer vulnérable. Il manquait si peu, et pourtant, ce manque était béant. Un jour le suicide devient le seul chemin envisageable. Le constat est terrible et ordinaire, Luc aurait pu, aurait dû vivre.Et il a voulu mourir. A chacun désormais de vivre avec son chagrin et cette question lancinante : comment faire ?
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