Un Monde A Lire
LOUIS ET LA JEUNE FILLE
 
Cécile LADJALI
 
Aux éditions Actes Sud
Paru le 07/08/2006
167 pages
ISBN-10: 2742762647
ISBN-13: 978-2742762644
 
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Vois un peu : le jeune poilu, héros de ce spectracle, était assis. Il lisait son courrier à voux haute : les lettres qu'il écrivait et celles qu'il recevait. La voix servait de lien entre les deux extrémités de l'écriture. Une corde sonore, tendue entre deux absences. Et puis ces absences, au gré des syllabes prononcées, devenaient présences à elles-même. Cécile Ladjali - Louis et la jeune fille - Page 97

Résumé :

Présentation de l'éditeur :

Soldat dans les tranchées de la guerre de 14, Louis écrit à sa famille, à ses proches, à ses "marraines de guerre", pour maudire ou travestir la réalité, rassurer ceux qu'il aime ou conjurer un peu de son épouvante. Apprentie dactylo à Saint-Germain-des-Prés dans les années 1950, Lorette s'ingénie à taper des lettres : pour des vieilles dames du quartier, pour son père toujours absent, pour son beau fiancé lointain, et pour elle-même, malade de la tuberculose.
Deux vies parallèles, que sépare un demi-siècle, et dont nous ne connaissons que ces écrits, semblent mystérieusement résonner et se rejoindre en un point imaginaire ou d'une éventualité minuscule. A moins que le lecteur n'ait seul le pouvoir de faire se répondre les mots de cette partition qu'inspire le fameux quatuor schubertien, La Jeune Fille et la Mort.

 
"Le désir, la peur, l'envie, l'espoir étaient ces impressions fauves qui tournaient en rond dans la cage de nos principes enfantins, sans oser s'élancer dans le cerceau de feu de ce que nous savions être fou. Mortel? Notre vie d'homme. L'amour. La guerre. La mort. Les heures" Cécile Ladjali - Louis et la jeune fille - Page 64
 

Extrait :

Hier soir, je suis allée au théâtre, justement. Un spectacle sur la Grande Guerre. Les acteurs lisaient des lettres de poilus. La mise en scène était très épurée, mais efficace. Juste ce qu'il fallait en intensité. Surtout ne pas en faire trop, m'avait dit Marthe, mon amie actrice, qui pour ce soir-là m'avait loué une place au paradis.

Mais tu me connais, j'ai eu envie de voir le représentation de plus près encore et suis restée dans le coulisses. (J'ai aussi pensé que pour le paradis il était trop tôt.)

Le point de vue que j'avais sur le spectacle de ma cachette était étrange : j'avais la sensation d'être sur scène avec les acteurs qui, bien mieux que des corps tristes et des voix défuntes, étaient de vrais personnages. Ceux de la vie, du grand roman qu'est la vie. Et j'étais personnage moi aussi ! Je faisais partie de leur histoire, j'étais si proche d'eux, dans une telle proximité, que mon existence devenait la leur et vice versa.

La rampe, de l'endroit où je me trouvais, était une douche d'or qui enflammait les silhoutettes. L'intimité (oh ! cher papa, une intimité presque amoureuse) qui reliait l'existence des acteurs à la mienne a confondu l'espace de la coulisse et celui de la scène tout le temps de la représentation.

Vois un peu : le jeune poilu, héros de ce spectracle, était assis. Il lisait son courrier à voux haute : les lettres qu'il écrivait et celles qu'il recevait. La voix servait de lien entre les deux extrémités de l'écriture. Une corde sonore, tendue entre deux absence. Et puis ces absences, au gré des syllabes prononcées, devenaient présences à elles-même. (Page 97)

 
J'ai été l'autre nuit témoin d'un véritable miracle. De la tranchée allemande, soudain, à la place du vacarme des balles, s'est élevée la mélodie d'un quatuor. (...) Je ne connais pas grand chose à la grande musique, mais un compagnon de tranchée m'a dit qu'il s'agissait de la pièce de Schubert La Jeune Fille et la Mort. Cécile Ladjali - Louis et la jeune fille - Page 100
 

Critique/Presse :

"Ce roman fait penser à la façon dont le canon des guerres résonne au sein des familles par le biais de transmissions de toutes sortes aux générations futures : les silencieuses, et celles qui laissent des traces, ces papiers et ces lettres qui n’ont pas été perdus ou jetés : c’est ainsi que l’on constitue son arbre généalogique et que, des ancêtres, on peut créer un roman en reconstituant leur histoire." Librairie Atout Livres

Petite remarque perso :

Echange de lettres…  Lorette écrit à son père, à ses amis. Jeune fille des années 50, atteinte de tuberculose, elle met dans les mots sa solitude, son chagrin, ses émois, ses espoirs.

Louis est soldat pendant le première guerre mondiale. Il écrit aussi, à sa famille, à ses amis, à son instituteur. L’écriture le sauve de la boue, de la mort.

Pour l’un comme pour l’autre, la ligne de mots tracée est une ligne de vie. Elle les maintient présents à leur quotidien difficile voire tragique. Elle est ce souffle qui s’insinue dans leurs poumons maltraités par la maladie ou les gaz destructeurs.

Etrangement, mais finalement pas tant que ça, leurs histoires se croisent et s’entrecroisent, trouvant l'une en l'autre un écho qui se répercute du passé au présent. Le temps s'abolit dans les mots...

J’ai presque regretté la fin, peut-être parce que j’espérais que ce lien qui s’était tissé demeure un mystère, une forme de connivence inexpliquée, gratuite… et que j'aime particulièrement quand la porte sur l'imaginaire reste ouverte afin que chacun puisse la pousser à son gré. Mais il s'agit là d'un presque regret très personnel car le livre est écrit avec une telle délicatesse, une forme de retenue aussi dans la violence et le tragique. L'action a eu lieu avant d'être écrite, il en résulte une forme de distance, de pudeur... En chaque lettre palpite cette jeunesse maltraitée par la vie, qui n'aspire pourtant qu'au bonheur, mais qui se trouve brutalement entraînée sur d'autres voies...

J'ai refermé le roman comme j'aurais refermé une boîte contenant de vieilles lettres. Instants de vie contenus dans les mots qui les égrennent juste avant que la pendule ne s'arrête sur le silence.

 

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