|
LITTERATURE
: Un an après sa publication en espagnol, le premier tome des mémoires
de l’auteur de Cent ans de solitude paraît en français.
Portrait du controversé pape de la littérature hispanophone,
à travers les témoignages (parus en 2002 dans la revue colombienne
Cambio et le quotidien espagnol El Pais) de trois de ses meilleurs amis
: un dictateur cubain, un ancien révolutionnaire sandiniste et
un écrivain mexicain.
Si certains
doutent aujourd’hui de la puissance de la littérature, la
vie et l’œuvre du Colombien Gabriel Garcia Marquez, dit Gabo,
sont toujours là pour les rassurer (ou les inquiéter). L’auteur
de Cent ans de solitude, publié en 1967 et vendu à plus
de 20 millions d’exemplaires, demeure le plutonium contemporain
des lettres hispaniques : de sa position papale de grand écrivain,
de prix Nobel 1982 et de cacique du réalisme magique, il irradie
sans fin ses propres œuvres et le monde latino-américain.
On imagine mal en France son sarcophage de gloire et l’accueil reçu
en 2002, en Amérique latine et en Espagne, par le premier tome
tant attendu de ses mémoires, Vivre pour la raconter,
qui paraît ce moi-ci.
Lecteurs
et universitaires répètent ou récitent avec une admiration
obsessionnelle les récits et les longues phrases, à forte
teneur légendaire, de Gabo. Ils le font comme on frotte une lampe
magique pour en faire rejaillire le génie qui de nouveau exaucera
vos vœux et vous rendra, par la grâce du mythe lu et relu,
immortel. C’est cela, la littérature : une étrange
opération de mot à mot qui semble réanimer l’enfant-lecteur
et le consoler de la mort de l’enfance et de toutes ses solitudes.
On dit souvent
que les premières phrases de Garcia Marquez résument le
cœur de ses romans. Ainsi, par exemple, de celle qui ouvre Cent ans
de solitude, sur laquelle tant d’universitaires ont glosé
: « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution,
le colonel Aureliano Bundia devait se rappeler ce lointain après-midi
au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec
la glace ». C’était, en 1967, dans une Europe gelée
par les théories littéraires, le chant féroce de
la fiction-reine. Mais on pourrait en dire autant de ses titres, Vivre
pour la raconter signifie que, pour l’écrivain, la vie est
soumise aux récits qu’il en fait ou qu’il invente à
partir d’elle. Il n’y a ni vérité ni réalité.
Il n’y a que la croyance du lecteur en l’histoire que les
mots lui racontent. Quand vous lirez les mémoires de Garcia Marquez,
n’oubliez jamais qu’ils dépendent des romans et des
nouvelles qui les ont précédés. D’une certaine
façon, ils leur rendent hommage.
Castro est
la faille amicale, l’écharde que la réalité
historique enfonce dans son formidable dispositif imaginaire, comme pour
se venger de lui
La liberté
d’imagination de Garcia Marquez prend, en politique, des formes
choquantes. On lui reproche souvent le soutien sans condition à
Fidel Castro, le vieil ami et commandant survivant. Ils ont à peu
près le même âge : Gabo est n le 6 mars 1928, Fidel
le 13 août 1926.Tous deux ont lutté sans faiblir contre la
puissance des Etats-Unis. Gabo a accepté des distinctions universitaires
américaines, mais ne parle pas l’anglais. Têtu comme
une vieille mule indienne dont les longues oreilles captent les voix des
morts et des victimes latino-américaines des capitalistes yankees,
l’écrivain ne renie pas plus le dictateur insulaire que sa
religion littéraire. Il n’est pas impossible qu’il
y ait un lien entre les deux : Castro, dont il n’ignore rien, pas
même le pire, est sans doute devenu l’un de ses personnages.
Le fantomatique troisième tome de ses mémoires devrait,
s’il paraît un jour, l’évoquer. Il faut beaucoup
d’Histoire, disait Henry James, pour produire un peu de littérature
: sans doute Gabo fera-t-il un jour de Castro une nouvelle figure de son
panthéon romanesque. L’Automne du patriarche et le Général
dans son labyrinthe ont déjà fait de lui un grand romancier
du pouvoir latino-américain, du caudillisme. Castro est la faille
amicale, l’écharde que la réalité historique
enfonce dans son formidable dispositif imaginaire, comme pour se venger
de lui.
Le premier
tome des mémoires, le seul paru, conte l’enfance, la jeunesse
et la carrière journalistique de Garcia Marquez. C’est un
socle indispensable pour ceux que les romans et les nouvelles de l’écrivain
ont fasciné : ils y trouveront les lieux, les scènes et
les personnages qui ont fait de lui un écrivain. Garcia Marquez
a inventé un lieu aussi célèbre que le Combray de
Proust ou le Yoknapatawpha de Faulkner : Macondo. C’est, comme pour
les deux autres, une reconstruction littéraire du bourg colombien
de son enfance, Aracataca. Macondo ; explique-t-il, est le nom d’une
bananeraie devant laquelle on passait naguère en train pour rejoindre
ce bout du monde. C’est à 27 ans, à l’occasion
de son premier retour au pays natal, en compagnie de sa mère, que
ce nom, souvent lu, lui révèle brusquement sa destinée
d’écrivain. Il lit alors Lumière d’août,
de Faulkner, et remarque que les villages des romans de l’Américain
lui rappelèrent ceux de son pays. On ne saurait mieux dire qu’un
écrivain possède, avant out, des souvenirs d’écrivains.
Garcia Marquez
a vécu dans la grande maison familiale d’Aracataca jusqu’à
8 ans. Une grand-mère le terrifie en lui contant des histoires
de fantômes. Le grand-père l’amène au cirque
et lui conte des histoires de guerres civiles. Il évoque avec une
envoûtante simplicité cette famille dont les vies semblent
trempées dans un fleuve biblique : surgissent peu à peu
toutes les petites madeleines, parfois sanglantes, qui vont faire de lui
un écrivain. Sa phrase claire, polie, presque sobre, semble aussi
préhistorique que les pierres sur lesquelles coulait la rivière
transparente près du village. Elle forme le squelette sur lequel
il a déposé, pendant cinquante ans, les chairs de ses fictions.
Une anecdote rappelle que tout naît, finalement, dans le cœur
d’un enfant qui écoute et regarde les géants qui l’entourent.
Un jour, son grand-père l’emmène au bord de la mer
: « Nous nous retrouvâmes devant une vaste étendue
d’eaux vertes rotant l’écume, où flottait tout
une onde de poules noyées.
- C’est la mer, me dit-il
Désenchanté, je lui demandais ce qu’il y avait sur
l’autre rive, et il me répondit sans en douter :
- De l’autre côté, il n’y a pas de rive. »
De l’autre
côté, il y avait des livres pleins de métaphoriques
poules noyées : ceux que Garcia Marquez a passé sa vie à
inventer.
Philippe
Lançon EPOK n° 40 - Octobre 2003
Haut
de la page
FIDEL
CASTRO RUZ – Le roman de ses souvenirs
Au
printemps 2003, Garcia Marquez a fait face à un déluge de
critiques pour son soutien réitéré au dictateur,
alors même qu’une vague de répression s’abattait
sur les intellectuels cubains. Zoé Vadès et Mario Vargas
Llosa l’ont violemment pris à partie. Réponse de l’intéressé
dans un quotidien colombien : "je ne pourrais jamais compter le nombre
de prisonniers, dissidents, de conspirateurs que j’ai aidés,
dans un absolu silence, à sortir de prison ou à émigrer
de Cuba depuis vingt ans." L’amitié entre les deux hommes
semble indestructible. Fidel Castro raconte ici « son Gabo »
Nous étions,
Gabo et moi, dans la ville de Bogota ce triste 9 avril 1948 lorsqu’ils
ont tué Gaitan. Nous avions le même âge, 21 ans, nous
avons été témoins des mêmes événements,
nous faisions tous les deux les mêmes études : du droit.
Ou du moins c’est ce que nous pensions. Aucun ne soupçonnait
l’existence de l’autre. Personne ne nous connaissait, à
commencer par nous-mêmes.
Presque un
demi-siècle plus tard nous bavardions, Gabo et moi, avant de partir
pour Biran, cet endroit de l’Oriente cubain où je suis né
au petit matin du 13 août 1926. Ces retrouvailles étaient
marquées du sceau des réunions intimes, de famille, dans
lesquelles souvent l’on verse dans les souvenirs et l’évocation
affectueuse, dans une atmosphère que nous partagions avec quelques
amis de Gabo et d’autres compagnons dirigeants de la révolution.
Ce soir-là, je me repassais les images gravées dans ma mémoire
: « Ils on tué Gaitan ! » C’était le cri
répété le 9 avril à Bogota, où je m’étais
rendu avec un groupe de jeunes Cubains pour organiser un congrès
latino-américain d’étudiants. Alors que je m’arrêtais
interloqué, le peuple traînait l’assassin dans les
rues, la foule incendiait les boutiques, les bureaux, les salles de cinéma
et les immeubles de rapport. .Certains transportaient sur leur dos des
pianos ou des armoires. D’aucuns cassaient des miroirs tandis que
d’autres s’acharnaient sur les affiches et les auvents. Plus
loin, il y en avait qui hurlaient leur douleur et leur chagrin aux carrefours,
sur les terrasses en fleurs ou devant les murs fumants. Un homme se défoulait
en cognant sur une machine à écrire, et pour lui épargner
son effort intense et insolite, je la lançai en l’air : elle
vola en éclats en retombant sur le sol en ciment. Pendant que je
parlais, Gabo écoutait et probablement, confirmait cette certitude
bien à lui qui veut que les écrivains en Amérique
latine et aux Caraïbes ont très peu inventé, car la
réalité dépasse toujours n’importe quelle création
de l’imagination ; leur problème a été, peut-être,
de rendre crédible leur réalité. Quoi qu’il
en soit, j’ai compris, presque à la fin de mon récit,
que Gabo s’y trouvait aussi, et j’ai perçu comme une
coïncidence pleine de révélations, que nous avions
sans doute parcouru les mêmes rues et vécu les mêmes
bouleversements, surprises et réactions qui m’avaient conduit
au milieu de ce fleuve débordant subitement des montagnes avoisinantes.
Je lui décochai alors une question, avec ma curiosité insatiable
: « Et toi, que faisais-tu pendant le Bogotazo ? » Et lui,
imperturbable, retranché derrière son imagination étonnante,
vive, indisciplinée et exceptionnelle, son talent naturel pour
les métaphores, de me répondre rondement, souriant et spirituel
: « Fidel, l’homme à la machine à écrire,
c’était moi. »
Je connais
Gabo depuis toujours. La première rencontre aurait pu se produire
en n’importe lequel de ces moments ou de ces territoires de la luxuriante
poétique garcia-marquienne. Comme il l’avoue lui-même,
il porte sur sa conscience le poids de m’avoir initié et
de m’avoir maintenu dans « l’addiction aux best-sellers
de consommation rapide en tant que méthode de purification des
effets des documents officiels ». Il faut ajouter à cela
non seulement la responsabilité de m’avoir persuadé
que lors de ma prochaine réincarnation je souhaiterais être
écrivain, mais surtout un écrivain comme Gabriel Garcia
Marquez, avec son art du détail qui, telle une pierre philosophale,
rend vraisemblables ses éblouissantes exagérations. Il est
allé jusqu’à affirmer qu’un jour j’avais
mangé dix-huit boules de glace, ce contre quoi, comme vous vous
en doutez, j’ai protesté très vivement.
Puis je me
suis rappelé que dans le texte originel de De l’amour
et autres démons, un homme se promène sur son cheval
âgé de onze mois, et j’ai suggéré à
l’auteur : « Ecoute, Gabo, ajoute deux ou trois ans à
ce cheval parce qu’à onze mois, ce n’est qu’un
poulain. » Par la suite, à la lecture du roman imprimé,
l’on se souvient d’Abrenuncio Sa Pereira Cao, que Gabo tenait
pour le médecin le plus en vue et le plus controversé de
Carthagène des Indes à l’époque du récit.
Dans le roman, l’homme pleure, assis sur une pierre du chemin à
côté de son cheval, qui aura cent ans en octobre et dont
le cœur a lâché en descendant la pente. Comme il fallait
s’y attendre, Gabo a transformé l’âge du cheval
de manière prodigieuse, parvenant à faire passer un événement
incroyable pour une vérité indiscutable.
Sa littérature
est la démonstration évidente de sa sensibilité et
de son attachement jamais remis en cause aux sources de son inspiration
latino-américaine, de sa loyauté envers sa vérité
et de sa pensée progressiste.
Je partage
avec lui une théorie scandaleuse, probablement sacrilège
pour nombre d’académies et de docteurs ès lettres,
concernant la relativité des mots de la langue ; je suis d’autant
plus intensément attiré par les dictionnaires, surtout pour
celui dont il m’a fait cadeau lorsque j’ai eu 70 ans ; c’est
un véritable bijou parce qu’il ajoute, à la définition
des mots, des phrases célèbres de la littérature
hispano-américaine, des exemples du bon usage du vocabulaire. Par
ailleurs, en tant qu’homme politique, obligé d’écrire
des discours et de faire le récit des faits, je suis d’accord
avec cet illustre écrivain sur les délices de la recherche
du mot exact, qui constitue une sorte d’obsession partagée
et inépuisable, jusqu’à obtenir la phrase que l’on
veut, fidèle aux sentiments ou à l’idée que
nous souhaitons exprimer, en sachant néanmoins qu’elle peut
toujours être améliorée. Je l’admire particulièrement
lorsque, le mot exact n’existant pas, il l’invente en toute
tranquillité. Comme j’envie cette licence !
Et voici
maintenant que paraît « Gabo par Gabo » avec son autobiographie,
autrement dit le roman de ses souvenirs, une œuvre que j’imagine
plonger dans la nostalgie du tonnerre de 16 heures, l’instant de
la foudre et de la magie que regrettait tant sa mère, Luisa Santiaga
Marquez Igaran, quand elle était loin l’Aracataca. Ce village
aux rues non pavées, aux pluies torrentielles interminables et
aux amours turbulentes et sensationnelles, la poussière et l’envoûtement
d’Aracataca viendront ensuite peupler Macondo, le petit village
des pages de Cent ans de solitude. J’ai toujours reçu
de Gabo des pages encore en chantier. Ce geste de générosité
et de simplicité avec lequel il m’envoie, ainsi qu’à
d’autres pour lesquels il a de l’estime, les brouillons de
ses livres, témoigne de notre vieille et profonde amitié.
Maintenant, c’est lui-même qui se livre, en toute sincérité,
en toute candeur et avec véhémence, se révélant
ainsi tel qu’il est, un homme a la bonté d’un enfant
et un talent cosmique, un homme de demain, que nous remercions d’avoir
vécu cette vie pour la raconter.
©Cambio,
septembre 2002
Haut
de la page
SERGIO
RAMIREZ - Rien ne se perd
Le
Nicaraguayen Sergio Ramirez, quoique plus jeune que Gabriel Gabriel Garcia
Marquez, partage avec lui un parcours d’intellectuel engagé.
Militant sandiniste, il est membre de la junte qui prend le pouvoir à
Managua en 1979, et devient vice-président du Nicaragua en 1984,
poste qu’il conserve jusqu’à la déroute électorale
des sandinistes en 1990. Ecrivain et journaliste renommé dans le
monde hispanique, il donne des cours à l’Ecole internationale
pour un nouveau journalisme fondée par Garcia Marquez. Il Livre
son souvenir de l’un de leurs tête-à-tête littéraires.
Nous avions
pris rendez-vous pour continuer notre conversation sur la littérature
et pour échanger des impressions sur les livres récemment
lus, les auteurs récemment découverts, en prenant méticuleusement
des notes, lui sur un petit carnet et moi sur le verso d’une carte
de visite. Les Anneaux de Saturne de W. G. Sebald, En attenant
les barbares, de Coetzee, et, comme nous n’avions toujours
pas épuisé ce que nous voulions nous dire au cours de cet
interminable et copieux petit déjeuner mexicain, il me reconduisit
en voiture chez les Barcarcel, à Tlalpan, où je descends
toujours et, comme la conversation se poursuivait encore, nous avons raté
un carrefour, continuant notre parcours tout le long de l’avenue
Insurgentes presque jusqu’à la sortie vers Cuernavaca, au
pied de l’Ajusco ; il était déjà midi et nous
n’arrêtions pas de parler ; nous nous étions égarés,
mais retrouver le bon chemin n’avait aucune espèce d’importance
pour nous.
Lors d’une
autre conversation interminable sur la littérature avec plusieurs
personnes autour d’une table, la nuit déjà avancée,
Carlos Fuentes terminait en citant de mémoire des paragraphes entiers
de L’Ami commun, de Dickens, et Alvaro Mutis récitait
les sonnets de Shakespeare. Gabo connaît par cœur Ruben Dario
et il me corrige lorsque je me trompe en le citant –une honte pour
moi qui ai appris à lire au jardin d’enfants avec les rimes
de La Cabeza des Rawi et de la Sonatina. Aujourd’hui, en tête-à-tête,
nous allons commencer par Yasuri Kawabata, qui a reçu le prix Nobel
de Littérature en 1968. C’est Gabo qui m’avait parlé,
lors d’une de mes visites précédentes à Mexico,
de cette petite merveille appelée Les Belles Endormies,
que je n’ai trouvée qu’après de laborieuses
recherches dans la librairie Gandhi. J’ai lu le livre dans l’avion
de retour à Managua et je l’ai oublié sur le siège,
l’effet d’un de ces impardonnables aléas du destin.
Mais le destin s’est chargé de le réparer lorsqu’un
peu plus tard Gabo m’a fait cadeau d’un des deux exemplaires
de la rare édition française qu’il venait de recevoir,
réalisé par Albin Michel avec des illustrations et des photos
de Frédéric Clément.
Il s’agit
d’une histoire d’une terrible beauté qui se raconte
en peu de pages : des clients déjà vieux viennent dans cette
maison de passe pour rencontrer, dans le silence des chambres muettes,
des jeunes filles nues dormant sous l’effet d’un narcotique
qu’ils ont interdiction de réveiller. Ils peuvent passer
la nuit sur le lit à côté de ces « belles endormies
», mais ne peuvent les toucher. Un de ces visiteurs âgés
va heurter, entre l’épouvante et le délire, le mur
de la fin de sa vie, et ne pourra pas le traverser, véritable symbole
de la décrépitude et de tout ce qui est à jamais
perdu. Par la suite, lors de mon exploration de Kawabata, j’ai retrouvé
Tristesse et Beauté et La Danseuse d’Izu,
deux histoires d’amour tragiques qui m’ont vivement rappelées
la fatalité irréparable qui parcourt les romans de Somerset
Maugham, par exemple The Painted Veil, ou les romans de Vladimir
Naboov, comme Chambre obscure, où la mort survient comme
remède à la passion égarée. On était
d’accord sur tout et on en parlait au téléphone, que
Gabo n’utilise que pour des questions importantes : un livre qui
vaut la peine ou une conspiration pour aider quelqu’un.
Fasciné
comme il est par cette histoire des Belles Endormies, il me parle au cours
de ce petit déjeuner chez Sanborn’s de son idée de
faire un remake en la réécrivant : avec un zèle de
détective, il s’est déjà lancé sur les
pistes littéraires qui lui permettront de dévider l’écheveau
de la construction du livre et ses méandres mystérieux.
Les échanges épistolaires à ce sujet avec un autre
Nobel japonais (1994), Kenzabûro Oé, auteur du Jeu du
siècle et Moi, d’un japon ambigu, ont été
publiés dans le magazine mexicain Nexos. Mais il a finalement abandonné
le projet et s’est lancé dans ses mémoires.
J’ai
entendu le premier chapitre du premier tome de Vivre pour la raconter,
alors encore inédit, de ses propres lèvres, lu en 1998 dans
un salon tellement bondé qu’il avait fallu installer des
écrans vidéo dans les couloirs et dans les cours du palais
de San Ildefonso, dans le centre historique de Mexico, lors de la clôture
de la rencontre « Géographie du roman », organisé
par Carlos Fuentes sous le patronage du Colegio Nacional. Coetzee, José
Saramago, Edna O’Brien, Susan Sontag, Juan Goytisolo et moi-même
étions venus parler du travail d’écrivain. Comme toujours,
Gabo a préféré lire des pages de son travail. Ce
qu’il avait déjà fait plusieurs années auparavant,
lors de sa participation au colloque d’hiver de l’université
autonome de Mexico, pour la création d’El rastro de tu
sangre en la nieve, un de ses Douze contes vagabonds.
A la suite
du récit splendide de son retour à Aracataca en compagnie
de sa mère, Luisa arquez, qui s’y rend pour la vente d’une
maison, la maison, la seule au monde, la vieille maison des aïeux,
j’ai redécouvert que toute écriture est toujours un
retour aux origines, le retour parasité et insistant de la mémoire
à son point de départ, parce que « rien ne se perd
; la mémoire accumule les trésors secrets qui poussent dans
le noir et dans la poussière », selon les mots de Nabokov.
Ce premier chapitre tire les verrous qui ferment les chambres condamnées
de Cent ans de solitude et tous les récits qui précèdent
l’année de grâce 1967 parce que « la fin de toutes
nos quêtes sera le retour à l’endroit où nous
avons commencé », selon T. S. Eliot dans Quatre quatuors.
Tout est
pareil. La littérature est pareille à la vie, les souvenirs
à l’imagination, le miroir voilé devant un autre,
éclatant dans la lumière de l’après-midi, en
face de la vieille gare du chemin de fer bananier d’Aracataca ;
toute une intrigue mise en place par le vent, uniquement pour que la mère
puisse s’écrier « Mon Dieu !! » en voyant tant
de ruines et de désolation, et pour que la mère et le fils
puisse conjurer l’oubli.
©Cambio,
septembre 2002
Haut
de la page
Carlos
Fuentes Mémoires de la mémoire
Auteur
de nombreux ouvrages –nouvelles, romans, pièces de théâtre,
essais-, le Mexicain Carlos Fuentes, né en 1928, participa avec
Garcia Marquez au renouveau de la littérature sud-américaine
au début des années 60. Il raconte ici leurs années
de jeunesse à Mexico.
Dans le Mexico
des années 60, la vie littéraire tournait autour de deux
cafés de la Zona Rosa : le Kineret et le Tirol. Gabo et moi avions
décidé d’institutionnaliser les réunions du
dimanche après-midi à partir de 18 heures dans ma bâtisse
délabrée de San Angel Inn. L’humanité entière
y a défilé ; nous étions tous jeunes, nous étions
tous prometteurs, nous fumions tous, nous buvions tous. Quelques-uns n’ont
pas tenu leurs promesses, d’autres on pris la décision d’accéder
à la mesure humble du génie grâce à la démesure
du travail. Nous dansions tous aux cadences des Beatles et des Rolling
Stones tout juste découverts –la preuve, une extraordinaire
photo de Gabo dansant la Watusi avec Helena Garro. Toutes les jeunes filles
étaient belles. Aucune n’était plus belle que la tragique,
la fragile orchidée de la serre chaude de l’isthme, Arabella
Arbenz, la fille du présidant déposé (par la CIA)
du Guatemala, Jacobo Arbenz. Elle était venue à Mexico pour
faire du cinéma et Gabo et moi étions deux scénaristes
aussi fragiles dans notre métier qu’Arabella l’était
dans sa vie. Nous avons écrit ensemble le scénario pour
Le Coq d’or, conte de Juan Rulfo que devait mettre en scène
Roberto Gavaldon, réalisateur tellement demandé que la journée
il écrivait un scénario pour Libertad Lamarque et le soir,
avec nous, Le Coq d’or ; à tel point que parfois,
dans la confusion, nous faisions caqueter dona Liber alors que les coqs
dansaient le tango. Un beau jour, Garcia Marquez posa la question : «
On fait quoi ? Allons nous sauver le cinéma mexicain ou écrire
nos romans ? » Le sort en était jeté.
Je suis parti
pour une longue période à Paris et Gabo s’est enfermé
pour écrire Cent ans de solitude. Mercedes ferma les portes
de chez eux, coupa les lignes téléphoniques et remplit le
réfrigérateur. Un an plus tard, je reçus les cinquante
premières pages de Cent ans de solitude. Je les ai lues
plein d’émotion, d’étonnement, mais surtout
de reconnaissance pour un ami dont l’immense talent était
à la hauteur de son immense générosité. Parce
qu’il s’agissait d’un roman généreux,
à bon nombre d’égards. Non seulement il donnait et
se donnait. Non seulement il possédait ce don de la reconnaissance
–l’anagnorisis, qui donne le titre à un beau
livre de Tomas Segovia. Non seulement il rassemblait en un seul faisceau
les grandes traditions de la littérature hispano-américaine-
mythe de la fondation, épique de la destruction, histoire de la
recréation-, mais aussi magistralement, généreusement,
il démontrait que les genres étaient toujours possibles
à une époque de sécheresse littéraire résultant
de la dictature du nouveau roman français, décidé
à transformer la littérature en un désert. Luxuriant
parce que généreux, Garcia Marquez nous ramenait sur le
territoire de La Mancha, la grande province transatlantique de Cervantès,
du roman bucolique, de la trame byzantine, du roman à l’intérieur
du roman. C’est la générosité littéraire
que Garcia Marquez récupère pour l’Amérique
latine tout entière à partir d’une tradition partagée
et d’une situation géographique dont il est amoureux : les
Caraïbes, le courant de références littéraires
qui passe du Mississippi à William Faulkner, par les Iles à
la dérive de Hemingway, faisant escale dans le castillan de Cuba
d’Alejo Carpentier et sa notion de la réalité merveilleuse,
véritable source du réalisme magique, mais qui s’étend
à la langue française grâce à Jacques Roumain
et aux Thoby-Marcellin à Haïti, à Aimé Césaire
et à Edouard Glissant dans les Caraïbes francophones ; puis,
tel le porte-parole de la langue espagnole, résistant à
tous les assauts de l’empire, Luis Rafael Sanchez sur le maître
rocher de Porto Rico. Et, plus loin derrière, les chroniqueurs
des Indes, les navigateurs, les bestiaires, l’imagination ayant
épousé la mémoire. Voilà donc les ascendants
de Garcia Marquez, l’homme à la mémoire heureuse,
qui nous les a fait connaître à tout jamais.
J’ai
dit dans mon livre Ce que je crois : « Ce dont nous sommes
dépourvus, nous le trouvons chez les amis. » Gabo et moi
partageons beaucoup d’amis et quelques ennemis. En politique, les
différences d’opinion sont inévitables, et je veux
pour preuve d’amitié que ce qui aurait pu nous écarter
nous rapproche encore plus : le respect. Je laisse de côté
notre latino-américanité conflictuelle, songeant que parfois
l’Amérique latine ne peut elle-même se concevoir politiquement
et économiquement que comme un problème qui oblige le monde
à nous remarquer et, une fois de plus, à nous sauver de
notre propre incompétence. Gabo est fasciné par le phénomène
du pouvoir, et L’Automne du patriarche non seulement en
fait foi, mais il incarne, dans tous les sens, le picaresque et la tragédie
du pouvoir. Quant à moi, dans nos rapports avec des hommes puissants,
j’en soulignerai trois. D’abord François Mitterrand,
un démon d’intelligence, de culture littéraire et
de machiavélisme politique. Dans ses mémoires La Paille
et le Grain, Mitterrand écrit que c’est un autre ami commun
très proche, Pablo Neruda, qui lui a dit : « Lisez immédiatement
Cent ans de solitude. C’est le plus beau roman que l’Amérique
latine ait produit depuis la dernière guerre. » Lorsqu’il
a fait la connaissance de Garcia Marquez, Mitterrand a écrit :
« C’est un homme semblable à son œuvre : carré,
solide, souriant et silencieux. »
J’étais
présent à la fastueuse cérémonie de prise
de fonctions de François Mitterrand, avec William Styron, Arthur
Miller et Garcia Marquez, en 1981. Nous avons immédiatement été
témoins de son premier acte de gouvernement : la signature d’autant
de décrets concédant la nationalité française
à Milan Kundera et à Jolio Cortazar, tous deux exilés
par les dictatures, la communiste de Prague et la fasciste de Buenos Aires.
La culture
littéraire ne surprend jamais chez un président français.
Neruda me disait que lors de ses visites au Président Pompidou,
quand Pablo était ambassadeur du Chili en France, sous prétexte
de débattre de la politique économique du Club de Paris,
leurs longues conversations portaient en réalité sur la
poésie de Baudelaire. […]
J’ai
dit que Gabo et moi avons eu beaucoup d’amis et d’ennemis
littéraires –pas toujours les mêmes. Mais si l’on
jette un regard sur nos vies faites de chapitres interchangeables, je
crois qu’il y a un ami écrivain ou plutôt un écrivain,
notre ami à tous les deux, que Gabo et moi plaçons au-dessus
de tous les autres. Il s’agit de Julio Cortazar. : je crois que
ni Gabo ni moi serions ce que nous sommes ou ce que nous voudrions encore
devenir, sans l’amitié sans faille du Gran Cronopio. Chez
Cortazar s’étaient donné rendez-vous le génie
littéraire et la modestie personnelle, la culture universelle et
le courage local (« Les Malouines sont argentines, répétait-il,
les disparus aussi »). Il avait tout lu, tout vu, uniquement pour
tout partager. Une des soirées inoubliables de cette amitié
s’est déroulé dans le train Paris-Prague, en décembre
1968. Nous allions à Prague, invités par Kundera pour étayer
la fiction –c’est-à-dire l’espoir- d’une
culture tchèque indépendante, dans un pays assiégé
par les chars soviétiques. Cortazar s’est consacré
à dévider des histoires comme un conteur arabe sur une place
de Marrakech. Lorsque nous sommes arrivés à Prague, au petit
matin, Kundera nous attendait à la gare et il nous a emmenés,
Gabo et moi, dans un sauna. Lorsque nous avons demandé à
prendre une douche pour nous soulager de la chaleur, Milan nous à
conduits à la Vistule et nous a poussés, nus comme des vers
de terre, dans l’eau glacée. Je me souviens des mots de Gabo
lorsque, violets, nous sommes sortis du fleuve : « J’ai pensé
un instant, Carlos, que nous allions mourir ensemble au pays de Kafka.
»
El Païs
septembre 2002
Haut
de la page
Retour
Retour
Gabriel Garcia Marquez
|
|