Les premiers
pas de Garcia Marquez La Colombie n'a pas été (jusqu'à présent) l'un des pays protagonistes de l'histoire du monde. Et pourtant cette toponymie colombienne nous parle de façon étrangement familière. C'est parce que la grâce de Garcia Marquez et sa voix unique ont élevé ces fragments périphériques de la planète (tel Macondo) au rang de lieux mythiques du vaste monde. Avec ce long retour en amont, écrit dans une langue classique et qui porte comme titre ce qui fut le programme (et la constante gourmandise) d'un homme: Vivre pour la raconter, le lecteur savoure un double plaisir. Il se retrouve dans les paysages des fictions qui l'ont enchanté et il a le sentiment de comprendre comment l'inspiration mais aussi ce qu'il faut bien appeler le génie se sont emparés d'un petit garçon surnommé Gabito, pour en faire un écrivain. Naturellement, ce qui est toujours intéressant chez un écrivain (mais aussi chez un cinéaste, un peintre, un sportif...), ce sont les débuts, les premiers pas, les moments qui peuvent se lire, après coup, comme une prophétie, le signe minuscule où un destin dans sa magnitude semble déjà être écrit, n'attendant que l'active complicité du temps pour s'accomplir. De ces signes nombreux et manifestes l'auteur se souvient, non sans ironie parfois. Ce sont les pierres blanches qui marquent le chemin de celui qui retourne sur ses pas. Sa première nostalgie: des pêcheurs invisibles bavardent, leurs voix ont une résonance fantomatique. Marquez, encore adolescent, se souvient d'avoir déjà entendu ces voix quand il avait 5 ans. Sa première frustration d'écrivain: une jolie cousine possède une collection de livres illustrés, mais lui n'a pas le droit d'y toucher. L'éveil de son instinct de conteur: après un duel entre son grand-père, le colonel Marquez, et un géant qui avait été son compagnon de guerre et de militance. Les premières histoires qu'on lui raconte: de grandes oeuvres de la littérature universelle, qu'une matrone qui avait le don biblique du récit transformait en contes pour enfants (L'Odyssée, Le Comte de Monte-Cristo, la Bible, etc.), mais aussi les récits, par ses parents, de leurs amours contrariées, tellement passionnés qu' «à 50 ans passés, lorsque je me suis enfin décidé à m'en servir pour écrire L'Amour au temps du choléra, je ne suis pas parvenu à faire la différence entre la vie et la poésie». Et le livre où il apprend à lire, quand il fréquente l'école Montessori de son village: Les Mille et Une Nuits! Pendant
ces années d'éveil au monde, puis d'apprentissage, la fiction
dicte très tôt sa loi au jeune homme. Son imagination ne
reste jamais inactive. D'une fusillade dans une bananeraie, il fait une
geste épique. Cette matière brute, évolutive, transformée
dans l'instant, est son passeport pour cet autre monde qu'est l'imaginaire.
Sa famille lui fournit une réserve inépuisable de personnages
et de caractères. Beaucoup de femmes et quelques hommes veillent
sur son entrée dans la cosmologie caraïbe, qu'il affermira
plus tard de sa souveraineté littéraire. Citons sa grand-mère,
sa mère, Martine l'aimée, qui avait toujours une longueur
d'avance, les pensionnaires des bordels, quelques professeurs, des amis
poètes et les journalistes qui accueilleront fraternellement ses
débuts.
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