Garcia Marquez

Le fidèle de Fidel

Philippe Nourry - le point 17/10/03

A 75 ans, Gabriel Garcia Marquez, l'auteur de « Cent ans de solitude », prix Nobel de littérature en 1982, publie le premier tome de ses Mémoires : « Vivre pour la raconter » (Grasset, mis en vente cette semaine). L'événement est considérable

Depuis Flaubert - « Madame Bovary, c'est moi ! » -, chacun s'emploie à deviner quel jeu de cache-cache se noue entre l'auteur et son oeuvre. Dans le cas de Gabriel Garcia Marquez, nulle énigme : l'affaire est transparente. Tout l'homme, ou presque, est dans son oeuvre. Et ces Mémoires qu'il nous livre sous un titre éloquent, « Vivre pour la raconter », le confirment amplement. Si sa vie a un sens, semble-t-il nous dire, celui-ci doit s'entendre comme le fait d'écrire. Il n'aura donc vécu que pour la raconter. Et mieux : pour la raconter « comme il s'en souvient », laissant planer quelque ambiguïté - par ailleurs inutilement littéraire et sans doute mal fondée en l'espèce - entre le vécu objectif de son itinéraire et la mémoire proustienne qu'il revendique sans la citer.

On n'y verrait qu'une coquetterie si cette démarche de mémorialiste ne nous renvoyait effectivement à son oeuvre écrite avec la constance mélodique d'un leitmotiv musical. C'est si vrai que l'on retrouve dans cette autobiographie qui se refuse à l'être des phrases entières de ses romans. A rebours, puisque l'homme fait si bien corps avec son oeuvre, voici un écrivain dont on devine que ses fictions sont faites non pas seulement de « l'étoffe de [ses] rêves », mais qu'elles se rattachent presque toutes à une réalité intimement vécue, encore que magnifiée par les sortilèges d'une imagination phosphorescente.

Exercée dans le champ clos d'une chambre parisienne, d'une retraite triestine ou mississippienne, cette insistante sollicitation de la mémoire aurait pu produire un Proust, un James Joyce des tropiques, voire un Faulkner - le romancier dont il est peut-être le plus proche -, mais notre homme n'a pas été formé à l'école de la méditation. Il fut, il reste aussi, un journaliste dans l'âme - comme Hemingway, dont il parle curieusement si peu - et qui s'exerça, pendant un quart de siècle, à toutes les galères du métier : éditoriaux au pied levé, broderies de faits divers, petits ou grands reportages. Tous ces travaux, liés à la nécessité de survivre et de lancer tout jeune à sa famille extravagante et pléthorique « les bouées de sauvetage » dont elle avait périodiquement besoin, auront irrigué son oeuvre de curiosités et de styles d'écriture presque antinomiques. Une enquête à vif, et c'est le « Récit d'un naufragé » ou le « Journal d'un enlèvement », rédigés dans la veine brute et directe qui convient au genre. Le souvenir ancien d'une découverte étrange dans un couvent de Carthagène, et ce sera le point de départ du bijou baroque, presque maniériste, d'un de ses plus parfaits romans : « De l'amour et autres démons ».

De là pourrait naître la tentation d'un double portrait : celui de l'esthète cultivant à l'envi son jardin secret et celui de l'homme engagé dans les combats de son temps. Obstinément engagé, et aujourd'hui encore, dans l'impasse du castrisme ? Le grief est fondé. Que l'enfant pauvre qu'il fut ait épousé la cause de la gauche révolutionnaire d'Amérique latine n'a certes rien de surprenant. Ce fut pourtant une vocation assez tardive et qui n'apparaît guère dans le portrait du jeune homme besogneux et désinvolte qu'il trace de lui dans ce premier tome de Mémoires. Il y prend même le soin de souligner que, de sa vie, il ne milita jamais dans un parti politique. Il ne fut pas non plus, comme Pablo Neruda, Jorge Amado ou le couple Sartre-Beauvoir, un abonné des congrès pacifistes patronnés par l'Union soviétique. Dans des pages savoureuses, Milan Kundera raconte même le soutien qu'il vint apporter, avec Julio Cortazar et Carlos Fuentes en 1968, aux intellectuels tchèques dans une Prague écrasée par les chars russes.
Ce qui est patent, en revanche, est l'amitié personnelle, plus encore qu'idéologique, qui le lie depuis 1959 à Fidel Castro. Elle est hélas indéfectible et fait peser sur le Nobel 1982 les pires soupçons de courtisanerie et même d'indécente lâcheté. Surtout si l'on en croit le témoignage rapporté par Serge Raffy dans sa biographie toute récente du dictateur cubain (« Castro l'infidèle », chez Fayard), montrant Garcia Marquez assistant complaisamment au côté de Fidel, derrière une glace sans tain, au procès stalinien du général Ochoa. Et pourquoi pas, serait-on en droit de se demander, à son exécution ?

Faute d'être convaincu de sénilité précoce, « Gabo », qui prit au bon moment toutes les distances qui convenaient avec les guérillas de son pays et n'hésita pas à soutenir la politique de fermeté des présidents colombiens, est là probablement victime de sa fidélité aux amis de toujours. Car d'avantages ou de prestige on ne voit guère ce qu'il pourrait tirer aujourd'hui de cette compromission. La clé de cette dernière est sans doute ailleurs. Dans la fascination - très littéraire - qu'il se reconnaît pour le pouvoir et les hommes qui l'exercent. Fidel, bien sûr. Monstre sacré à l'état brut, mais aussi tous les autres, plus civilisés, qu'il a fréquentés : Mitterrand, Clinton ou Felipe Gonzalez. Sans oublier une brève et lointaine rencontre avec Staline. De ce dernier il retiendra surtout les mains. Des mains de femme, délicates et soignées. Celles-là même dont il dotera son terrible caudillo vieillissant dans « l'automne du patriarche ».

C'est dire s'il convient de se méfier des postures politiques de tant de grands écrivains, même quand ils ne posent pas à l'intellectuel missionnaire. C'est leur oeuvre qui compte, et les meilleurs ne pensent qu'à faire leur miel de tout ce qu'ils butinent pour enrichir leurs livres. Gabriel Garcia Marquez est évidemment de ceux-là. Un écrivain de grand style, totalement confondu avec l'oeuvre qu'il a produite et, comme rarement, monacalement dévoué à la chose littéraire, à l'écriture, à la phrase parfaite (ô Flaubert !), à l'idée réduite et concentrée dans sa plus brève et poétique expression - fût-elle celle trop ressassée du fameux « réalisme magique ». C'est aussi ce que confirment, trente-cinq ans après la révélation fracassante de « Cent ans de solitude », qui se convertit en véritable mythe, ces Mémoires parfois profus qui sont comme le roman de tous ses autres romans

 

Le temps retrouvé de Gabriel Garcia Marquez

« Ma mère me demanda de l'accompagner pour vendre la maison... »

Cette phrase si simple par laquelle débute le premier tome des Mémoires de Garcia Marquez méritera peut-être de passer à la postérité comme le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » de « La recherche du temps perdu ». Non pas tant que ce livre foisonnant et parfois trop anecdotique pour un lecteur étranger ait vocation à atteindre la perfection du chef-d'oeuvre absolu, mais pour deux raisons.

La première est qu'il nous plonge dans un récit d'une immense qualité poétique et littéraire et, la seconde, qu'il nous livre, à la manière de Proust, une clé du mécanisme de la mémoire telle qu'elle s'exerce et s'organise dans l'oeuvre de l'auteur à partir d'un événement exceptionnel, ce « chamboulement émotionnel » qui fut le révélateur de sa vocation d'écrivain.Garcia Marquez a 23 ans quand sa mère - admirable portrait qui court, furtif et si présent, tout au long du livre - l'arrache quelques jours à la bohème d'un journal de sa province caraïbe pour un retour aux sources de son enfance, ce village perdu d'Aracataca dans une zone bananière meurtrie, qui deviendra Macondo dans « Cent ans de solitude », avec tous ses fantômes extravagants qui peupleront sa mythologie de romancier.

Un jeune lecteur de Faulkner redécouvre ainsi la surréalité enfouie de ses premières années, dans un univers féminin habité de superstitions et dominé par le grand-père, Don Nicolas Marquez, dit Papalelo, ex-« colonel » de guerres civiles perdues d'avance, attendant une pension qui ne viendra jamais, tandis que plane dans les mémoires le souvenir romantique des amours contrariées mais invincibles de ses parents, le télégraphiste de « L'amour aux temps du choléra » et cette Luisa Santiaga, sa mère, « lionne acharnée à la survie de sa tribu ».

Tribu bientôt encombrée de onze enfants auxquels s'ajouteront quatre bâtards de son mari devenu un fidèle mais volage potard, toujours en quête de quelque officine homéopathique.

Ces pages incandescentes, empreintes de nostalgie, suffisent à donner le ton d'un récit autobiographique et récurrent qui vire souvent au bottin, non pas mondain, mais fraternel.

Fraternité des amis et compagnons de route qui accompagnèrent les années de jeunesse - et de galère - d'un jeune homme pauvre qui cherchait dans le journalisme le moyen d'accéder à la littérature et finit par trouver dans l'exercice de ces humbles travaux un stimulant et une notoriété qui finirent par vaincre sa timidité native et ses inhibitions.

Tout cela est raconté haut la main, dans un désordre qui ne facilite pas la compréhension chronologique des événements, mais accompagne au plus près le cheminement sensible d'un auteur pour qui la mémoire est plus affaire de poésie que de recensement.

Ce premier tome s'achève en 1955 au moment où « Gabo », sorti provisoirement de la galère impécunieuse de ses années d'apprentissage, est envoyé en Europe par son journal de Bogota pour couvrir une réunion des Grands à Genève. Il n'est pas au bout de ses peines, mais déjà a mûri en lui la matière de ses grands romans, pétrie dans le creuset éblouissant de l'enfance retrouvée et enrichie de ces faits divers qui n'auront cessé de le fasciner, en y cherchant obstinément une issue littéraire

le point 17/10/03 - N°1622 - Page 112

 

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