
García Márquez, sa vie est un roman
par Tomás Eloy Martínez
Lire, décembre 2002 / janvier 2003
Le célèbre auteur de Cent ans de solitude vient
de publier ses Mémoires. Drôles, enjoués, ils sont
remplis de souvenirs et de personnages invraisemblables et pourtant bien
réels.
Les Mémoires
de Gabriel García Márquez sont aussi fulgurants que ses
romans, mais ils présentent l'avantage d'être racontés
cette fois du côté de la réalité. La langue
exhale le même air riche en oxygène et la même tension
que L'automne du patriarche, le temps tisse sa toile d'araignée
magicienne avec un va-et-vient qui rappelle celui de Cent ans de solitude
et, à l'inverse des romans où la force de la narration rend
l'impossible vraisemblable, tout ce qui arrive dans ces Mémoires
paraîtrait impossible si l'on ne savait pas que c'est vrai.
Le point
de départ du récit occupe plus de 150 sur les presque 600
pages du livre, mais sans ce commencement il n'y aurait pas de Mémoires
ni même, peut-être, de romancier. Ce qui arrive à García
Márquez un beau jour de février de 1950 vers midi, un mois
avant qu'il ne fête ses vingt-trois ans, est une épiphanie
dans le sens que James Joyce donnait au terme: «une soudaine manifestation
spirituelle du passé».
L'épisode
vaut la peine d'être résumé car il marque un avant
et un après dans la vie de l'auteur. Ce jour-là sa mère,
Luisa Santiaga Márquez de García, lui demande de l'accompagner
à Aracataca pour vendre la maison de ses grands-parents maternels,
où García Márquez a vécu jusqu'à l'âge
de huit ans. Lorsque Gabriel quitte le village natal deux jours après
la vente, il emporte avec lui le trésor de presque toutes les histoires
qu'il racontera au cours de sa vie. Les Mémoires sont aussi enchevêtrés
que des racines et respirent cette gaieté qui est devenue l'étoffe
même du langage de García Márquez. Au lieu de Vivir
para contarla («Vivre pour la raconter»), le livre aurait
dû s'appeler «Vivre pour s'en régaler», parce
que même les pires afflictions de la misère, de la faim et
de la maladie sont relatées avec un humour invincible.
Souvenirs de jeunesse. A l'instar de l'autobiographie de Jorge Luis Borges,
publiée pour la première fois en espagnol il y a quatre
ans, les Mémoires de García Márquez tissent dès
le début les liens subtils qui unissent l'histoire de l'écrivain
et celle de son pays. Le colonel Márquez, le télégraphiste
García et les familles nombreuses qu'ils engendrent, tous incarnent
le destin de la patrie non pas en tant que personnages principaux mais
en tant que victimes ou témoins.
Gabriel García
Márquez et ses ancêtres sont comme le vent avide des Caraïbes
qui ramasse tout ce qu'il trouve sur son chemin, des guerres civiles auxquelles
participa le grand-père maternel à l'exécution de
trois mille manifestants pendant la grève qui porta le coup de
grâce à la compagnie bananière en 1928. Cet épisode
confus est ici rapporté à l'endroit et à l'envers,
dans un ordre si arbitraire, mais qui à la fois convient si bien,
que l'auteur ne pouvait pas faire autrement que conclure cette partie
du récit avec une phrase qui définit certainement tout le
livre: «Toutes ces versions différentes sont la cause de
mes faux souvenirs.»
Les souvenirs
de jeunesse ont cependant l'apparence de la plus pure vérité,
depuis les écoles de Barranquilla jusqu'au groupe d'amis inséparables
que García Márquez intègre de sa propre initiative
à vingt et un ans, sur la côte caraïbe. Tous ces détails
racontés comme un delta aux ramifications infinies dessinent petit
à petit le processus de formation et d'affirmation d'un écrivain
né seulement pour cela: écrire.
Ce genre
légendaire que sont les Mémoires, un genre sans doute plus
ancien que l'écriture, donne au lecteur non pas un récit
de ce qu'est l'auteur mais de ce qu'il voudrait être face à
l'Histoire. Le plus beau compliment que l'on puisse faire à Vivir
para contarla, c'est que de tous les livres admirables de García
Márquez, c'est celui qui lui ressemble le plus.
Gabriel García Márquez
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