"Gabo", sa vie, son œuvre

LE MONDE DES LIVRES 16.10.03

Gabriel García Márquez a entrepris d'écrire son autobiographie. Il utilise abondamment ses livres et revient sur sa vocation d'écrivain pour cimenter sa légende. Mais le pouvoir d'évocation du texte apparaît, le plus souvent, inférieur à celui de la fiction.


VIVRE POUR LA RACONTER (Vivir para contarla) de Gabriel García Márquez. Traduit de l'espagnol (Colombie) par Annie Morvan, Grasset, 608 p., 22 €.

Faut-il vraiment qu'une étrange démangeaison s'empare d'un romancier, pour qu'il décide d'écrire son autobiographie ! Pour qu'il se lance à corps perdu dans cette incertaine entreprise de vérité, quand il a passé sa vie à manier la fiction, à explorer la frontière mouvante qui sépare le réel de l'imaginaire, à faire la preuve que le vraisemblable entretient souvent avec la vérité des liens plus étroits que le vrai lui-même - ou supposé tel.


La volonté de participer à l'élaboration de sa propre statue, celle d'éloigner la mort, le désir ambigu de se voir transformé à son tour en personnage de fiction peuvent pousser vers cette forme littéraire. Dans le cas de Gabriel García Márquez, Prix Nobel de littérature 1982 et grande figure de la littérature mondiale, la statue n'a pourtant besoin d'aucun coup de ciseau supplémentaire, tant elle est taillée depuis longtemps, et dans un bois des plus durs.

Voilà cependant que "Gabo", comme l'appellent affectueusement ses amis et ses admirateurs, se met à dresser au sommet de son œuvre un rempart hérissé de faits vrais, de dates exactes, de généalogies vérifiables. Un chemin de ronde pavé d'anecdotes, peuplé de silhouettes familières, bourré à craquer de souvenirs. Comme si, l'âge et la maladie menaçant, García Márquez se dépêchait de rendre leur dû à toutes les personnes réelles dont il s'est inspiré dans ses romans, pour ne pas risquer quelques reproches biens sentis dans l'au-delà... N'avait-il pas dit, pourtant, l'année qui suivit la parution de Cent ans de solitude, que "rien de bien intéressant" ne lui était arrivé après l'âge de 8 ans (1) ? Eh bien, c'était une boutade ou alors l'envie lui est venue de se contredire. Il en ressort une volumineuse autobiographie assez factuelle et un peu fastidieuse. Un texte dont le pouvoir d'évocation semble, le plus souvent, inférieur à celui de la fiction, même si l'extraordinaire vitalité narrative de García Márquez y perce toujours en de nombreux endroits. L'écriture, néanmoins, n'est plus tout à fait l'"acte hypnotique" dont il parlait il n'y a pas si longtemps (2), capable d'embarquer son lecteur quel que soit le sujet.

L'écrivain colombien, qui s'est abondamment servi de la légende familiale, et donc de sa propre histoire pour bâtir ses livres, retourne le processus en se servant de ses livres et de sa vocation d'écrivain pour cimenter, a posteriori, la narration de sa vie. Autrement dit, tout est mis en œuvre pour que surgisse la figure mythique de l'écrivain précoce, de l'individu guidé par son destin. Quitte à passer au crible de l'interprétation rétroactive les plus menues attitudes, tel son refus, bébé, de porter des "couches pleines de caca". Caprice de marmot, douleurs bénignes ? Non : "Il ne s'agissait pas d'un souci hygiénique, affirme l'écrivain, mais d'une contrariété esthétique, et la vivacité de ce souvenir me laisse penser que ce fut là ma première expérience d'écrivain." Petit enfant pâle et replié, "Gabito" vit dans l'ombre d'un drame familial antérieur à sa naissance (son grand-père avait tué un homme au cours d'un duel) et raconte, dès l'âge de 4 ans, des histoires qu'il "émaillait de détails fantastiques" pour améliorer le réel. Une disposition dont il a fait, plus tard, l'usage que l'on sait, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Et qui donne sans doute à son autobiographie ses meilleurs passages : ceux dans lesquels on est en droit de soupçonner que l'auteur a gaiement débordé du cadre étroit de la réalité - quand des morts se manifestent, par exemple, que des oiseaux noirs sortent du lit d'une tante malade, ou même qu'un perroquet "âgé de cent ans" tombe dans la marmite du pot-au-feu. Dans ces moments-là surgissent des images proches de celles de Cent ans de solitude (3), une atmosphère incomparable et cette verve, cette liberté de ton et d'inspiration qui font le charme du roman.

Ailleurs, quand il s'en tient à la relation des faits sélectionnés par ses souvenirs ou par les récits de ses proches, Gabriel García Márquez livre des mémoires somme toute assez conventionnelles. Du berceau jusqu'aux premières armes de journaliste et de poète, puis de romancier, le récit suit les pérégrinations d'un jeune homme né en 1928, élevé durant ses premières années dans "l'inhospitalière et insalubre circonscription d'Aracataca", le village "sans frontières" du nord de la Colombie dont la vie mouvementée lui inspirera plus d'une scène romanesque (et qui prêtera ses contours au célèbre Macondo, la bourgade qui sert de décor à Cent ans de solitude).

Remontant largement dans la biographie de ses proches, l'écrivain fournit aussi une version "véridique" de certains épisodes qu'il a, dans le passé, transformés en romans. A commencer par l'histoire d'amour des ses propres parents, Luisa Santiaga Márquez et Gabriel Eligio García. "Ils étaient l'un et l'autre d'excellents conteurs et gardaient de l'amour un souvenir heureux, raconte l'auteur, mais le récit qu'ils en faisaient était si passionné qu'à cinquante ans passés, lorsque je me suis enfin décidé à m'en servir pour écrire L'Amour aux temps du choléra, je ne suis pas parvenu à faire la différence entre la vie et la poésie." D'où le charme du roman qui contait la passion du fringant télégraphiste pour la jeune fille de bonne famille (4).

La même liaison, dans sa version strictement biographique, semble au contraire bien ennuyeuse, touffue et même, par certains aspects, difficile à déchiffrer. Comme si la fiction, loin de travestir la réalité, permettait au contraire de la rendre plus forte, mais aussi plus lisible. Et plus séduisante, il va sans dire. Tout de même, la démarche de García Márquez a l'intérêt de montrer comment une fiction peut prendre racine, l'auteur se livrant ensuite au subtil exercice qui consiste à décanter certains événements réels, à en taire ou à en amplifier d'autres, à créer une multitude de reliefs supplémentaires et surtout, surtout, à orchestrer la chronologie suivant un temps propre au récit. Ce temps de la fiction qui manque parfois à l'autobiographie, quand le respect des souvenirs et la nostalgie qu'ils déchaînent empêchent l'auteur d'être ce qu'il sait le mieux être : un romancier, fût-ce de sa propre vie.

Raphaëlle Rérolle

(1) Entretien avec Luis Hars, dans son livre Los Nuestros, 1967.
(2) Un siècle d'écrivains, documentaire d'Yves Billon et Mauricio Martinez-Cavard, diffusé sur France 3, le 3 février 1999.
(3) Seuil, 1968, et "Points", 1995.
(4) Grasset, 1987, et Le Livre de poche, n° 4349.

Signalons la réédition de L'Incroyable et Triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique (Grasset, "Cahiers rouges", 168 p., 7,50 €. En librairie le 12 novembre).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.10.03

 

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